Liberté d'expression et démocratie

Au plus fort de la protestation populaire contre la loi martiale des Philippines, des journalistes et des citoyens inquiets défilèrent dans les rues de Manille avec des banderoles et des affiches proclamant : « la liberté de la presse est un droit de l'homme ». Un président Marcos toujours plus combatif se voyait de plus en plus contesté par des médias qui s'enhardissaient, provoquant de la part du régime des mesures draconiennes à leur encontre. Un journal fut fermé et sa direction arrêtée. Des reporters furent poursuivis pour diffamation par des amis du dictateur. Et les militaires invitèrent des femmes journalistes qui avaient écrit sur l'absence de liberté régnant dans le pays à comparaître devant un conseil de généraux pour répondre à des questions sur le « contenu » et les « intentions » de leurs articles.

Un jour pour tous, et tous les jours

La célébration de la Journée mondiale de la liberté de la presse sert à rappeler et à renforcer l'idée que chaque jour doit être celui de la liberté de la presse. Il importe de noter en même temps qu'elle a pour but non pas de rendre hommage aux journalistes et aux moyens de communication, mais de réaffirmer une liberté qui appartient à tous. Une liberté qui est, de surcroît, première, et le témoin, en même temps que la garantie de toutes les libertés.

La liberté de la presse, en tant que contenu et cadre de la liberté d'expression et à l'égal du droit de tous les citoyens à recevoir, rassembler et diffuser de l'information, n'est pas un privilège - et bien moins encore une espèce de faveur - accordé aux journalistes et aux médias. Elle est, en démocratie, l'instrument indispensable qui permet aux citoyens de contrôler leurs représentants et de suivre quotidiennement la manière dont sont gérées les affaires qui les regardent. Sans liberté de la presse, il ne saurait être question de démocratie, et encore moins d'hommes libres.

Les dictateurs le savent bien, qui placent cette liberté au faîte de leurs préoccupations ; c'est pourquoi leur premier geste est pour l'abolir. Une fois cela accompli, à partir du moment où la liberté de la presse n'est plus, où les journalistes sont censurés et réduits au silence et les médias supprimés ou transformés en organes de propagande, les tyrans ont les mains libres pour agir à leur guise. C'est un fait que, lors d'un coup d'Etat, la première mesure prise après le renversement du gouvernement légitime est l'occupation des médias et la mise sous surveillance de la presse.

Pour cette raison, la profession de journaliste est l'une des plus dangereuses, peut-être la plus dangereuse qui soit. Elle est en même temps l'une de celles où l'on est soumis aux tentations les plus nombreuses : l'immense majorité croit devoir indiquer au journaliste l'information qu'il doit communiquer, surtout si ses intérêts sont en jeu. Certains tentent d'influencer et de convaincre le journaliste par des moyens que l'on pourrait qualifier de légitimes, d'autres vont un peu plus loin, cherchant à le tenter, voire tout simplement à l'acheter. Plus dangereux et sûrement aussi plus condamnables sont ceux qui, à l'abri d'un pouvoir qui leur a été délégué, abusent de celui-ci par divers moyens, souvent en approuvant des lois restrictives pour faire pression sur les journalistes et les médias et limiter la liberté de la presse, ainsi que le droit du public à l'information. Enfin, certains vont jusqu'à faire assassiner les journalistes.

Malheureusement, le nombre des journalistes assassinés chaque année ne diminue pas, et il est plus déplorable encore de constater que la majorité de ces crimes ne sont pas élucidés et que, presque partout, les coupables sont libres. Les faits montrent que les assassinats de journalistes jouissent d'une répugnante impunité, ce qui nous amène à nous interroger sur le degré de complicité existant entre le pouvoir et les assassins.

Il est clair que si l'on assassine un journaliste, c'est parce que l'on n'a pas réussi à l'influencer, ni à le persuader, pas plus qu'à l'acheter ou à l'intimider, d'où le recours au meurtre. Et l'assassinat n'est qu'un moyen, le but ultime étant que le journaliste n'informe pas et qu'il n'exprime pas ses opinions - autrement dit, qu'il s'autocensure - et que, du même coup, le reste des citoyens n'apprennent pas ce qu'ils ont le droit de savoir. Non seulement un être humain voit son droit à la vie violé, ce qui est déjà beaucoup, mais on attente à la liberté d'expression, au droit d'informer et d'être informé, à la liberté de la presse. Le délit est multiple.

C'est là un sujet de réflexion en cette journée, et tout particulièrement en cette année où l'on célèbre les cinquante ans de la Déclaration universelle des droits de l'homme (Nations Unies). Condamner les assassinats de journalistes et défendre la liberté de la presse ne peut être réduit à un acte de type corporatif affectant un secteur limité de la société - ce qui ne lui enlèverait rien de sa légitimité et suffirait déjà, naturellement, à justifier tous les efforts déployés. Il s'agit d'un acte qui vise l'une des plus graves violations des droits de l'homme, sinon la plus grave.

Danilo Arbilla (Uruguay)
directeur, Búsqueda, Montevideo