Liberté d'expression et démocratie

Cette époque funeste entre toutes fut aussi une période salutaire. De la répression accrue des médias surgit un mouvement puissant qui allait déboucher sur la révolution du peuple et mettre fin au despotisme pour restaurer, en 1986, la démocratie dans le pays.

Ce n'était pas la première fois que le peuple philippin faisait appel au pouvoir de la plume pour demander des réformes, et même une révolution. Alors que la lutte de libération coloniale s'amplifiait, à la fin du dix-neuvième siècle, les Philippins exigèrent des colonisateurs espagnols des réformes, parmi lesquelles la liberté d'expression n'était pas la moindre. Dans La Solidaridad, organe du mouvement de propagande antiespagnole, les patriotes philippins défendaient ces nécessaires réformes. Le refus de l'Espagne de reconnaître leur droit à la libre expression fut l'une des causes principales de la révolution philippine de 1896. Deux ans plus tard, les libérateurs philippins déclarèrent l'indépendance du pays, dont nous célébrons cette année le centième anniversaire.

Ironiquement, la victoire nous fut volée à l'instant même de notre triomphe. Les Américains nous avaient « sauvés » pour nous coloniser une fois de plus. Cependant, l'autorité américaine apporta aux Philippines deux avantages : les bienfaits de la démocratie et la souveraineté de la loi. En 1900, la liberté de parole était garantie à tous les Philippins par le président William McKinley. Le texte de sa communication à la seconde Commission philippine était directement inspiré de la Constitution des Etats-Unis : « Aucune loi ne sera faite qui restreigne la liberté de la parole ou de la presse, ou le droit du peuple de se rassembler pacifiquement et d'adresser des requêtes au gouvernement pour obtenir réparation en cas de préjudice ».

Cette garantie allait être conservée dans la Déclaration des droits de la Constitution philippine de 1935, ainsi que dans celle de 1973, promulguée après le début de la loi martiale. Le texte original est resté dans la Constitution de 1987, mais pour la première fois y apparaît une autre liberté : la liberté d'expression. L'amendement qui l'introduit a élargi ainsi la notion de liberté de parole à celle d'expression de ses opinions non seulement par les mots, mais par le film, la musique et d'autres formes d'expression artistique. Cet amendement fut porté par Lino Brocka, cinéaste proclamé à titre posthume artiste national. Son oeuvre est un plaidoyer en faveur de cette liberté, qu'il mit toute son énergie à faire inscrire dans la loi organique du pays.

Défendre la liberté d'expression, la liberté de la presse en particulier, n'est pas aussi simple qu'il y paraît. Je l'ai découvert, entre 1986 et 1992, à la présidence des Philippines. Après quatorze années passées sous les restrictions de la loi martiale, dont la censure rigoureuse des médias par le gouvernement, les Philippins avaient hâte d'expérimenter leurs libertés récemment retrouvées. J'ai vite appris la pleine signification de la garantie constitutionnelle que représente la « liberté de parole, d'expression et de la presse ».

Tout en accomplissant un travail digne d'estime en contribuant à la divulgation des crimes de la dictature et à la reconstruction de notre démocratie, les médias ne disaient pas que des choses exactes, et toutes leurs informations ou leurs analyses ne reposaient pas sur les faits. Néanmoins, même en désaccord avec ce qu'ils déclaraient, j'ai défendu leur droit de le dire, même s'ils dépassaient parfois les limites raisonnables de la vérité, de l'honnêteté et de la courtoisie.

Au début, j'ai considéré que la préservation de nos acquis démocratiques - dont la liberté de la presse est l'un des plus importants - passait avant ma susceptibilité personnelle. Mais j'ai dû fixer des limites lorsque le comportement de certains a menacé ma réputation en tant que responsable de la nation, ou la démocratie même qui leur donnait cette liberté. L'équilibre a été difficile à trouver, mais mes décisions ont été guidées par une seule règle de base : si quiconque a le droit de parler et de s'exprimer librement, chacun de ses droits s'accompagne du devoir d'être fidèle aux faits, correct et décent.

La liberté de la presse et la démocratie sont si étroitement imbriquées qu'il convient d'aborder avec beaucoup de prudence toute tentative visant à imposer ne serait-ce que la plus légale des limitations. Les risques sont élevés, non seulement pour la réputation du dirigeant démocratique, mais pour son efficacité et sa responsabilité envers la démocratie. Car la tentation totalitaire est grande, et il se trouve toujours assez de flatteurs prêts à étendre la notion de démocratie pour y inclure quantité de manquements arbitraires.

Les dirigeants nationaux qui flanchent sous les critiques cinglantes de représentants des médias ne devraient pas prendre pour eux de telles critiques, mais considérer ces médias comme des alliés qui permettent au gouvernement de rester irréprochable et intègre, à ses services d'être efficaces et opportuns et à leur propre engagement envers la démocratie de se maintenir fort et inébranlable. Ni le président ni son gouvernement n'étant à même de savoir ce qui se passe dans chaque coin et recoin de l'administration, la participation constructive de médias gardant un oeil sur tout devrait être bien accueillie.

Selon Justice Malcolm, « la liberté totale de commenter les actes des personnages publics agit comme un scalpel. L'incision crève l'abcès de la bureaucratie. Des hommes et des femmes peuvent souffrir dans la vie publique d'une accusation malveillante et injuste, s'ils sont en paix avec leur conscience, elle apaisera la souffrance comme un baume ».

Les Philippines ont été critiquées par certains de leurs voisins pour avoir « trop de liberté et trop peu de discipline ». Ceux-là se scandalisent des médias philippins qu'ils jugent « licencieux ». Nous avons reçu le conseil de nous occuper d'abord de donner à manger à la population avant de l'autoriser à goûter aux bienfaits d'une démocratie florissante. On voudrait notre population servile, attendant patiemment et tranquillement que le gouvernement fasse tout le travail.

Aux Philippines, nous pensons autrement. En premier lieu, nous ne trouvons pas nos médias « licencieux » mais « vibrants ». En second lieu, notre histoire nous a enseigné que ce que l'on mérite d'avoir, mérite qu'on lutte pour l'avoir. Et ce que nous avons obtenu sans lutte n'est pas quelque chose que nous méritons d'avoir. La liberté d'expression - en particulier la liberté de la presse - garantit la participation populaire aux décisions et aux actes du gouvernement, et la participation populaire est l'essence de notre démocratie.

Evoquant la décision du président américain McKinley de garantir la liberté d'expression à tous les Philippins, Justice Malcolm faisait observer : « Une réforme si sacrée pour le peuple de ces îles, et d'un tel prix, devrait aujourd'hui être protégée et perpétuée comme on protégerait et préserverait l'engagement envers la liberté elle-même ».

Le peuple philippin n'a pas déçu Justice Malcolm. Les cent années écoulées témoignent de la primauté donnée par les Philippines à nos droits et libertés fondamentaux, notamment à la liberté de la presse.

Corazon C. Aquino
ancienne présidente des Philippines