Je suis le gardien de mon frère

Aux yeux des puristes, le premier amendement de la Constitution des Etats-Unis d'Amérique, énonçant purement et simplement que le Congrès « ne fera aucune loi qui restreigne la liberté de la presse », se suffit à lui-même. Mais nous vivons dans un monde complexe, et il serait irréaliste de compter sur le fait que le subtil mécanisme d'équilibre du système de gouvernement américain soit partout reproduit ; sans cette condition, le premier amendement perdrait de sa grandeur. Réunie sur les cendres du long et cruel conflit de la seconde guerre mondiale, la communauté internationale convint d'inscrire la liberté de la presse au nombre des droits de l'homme dans la Déclaration universelle de 1948. Le cinquantième anniversaire de cette charte de la liberté humaine, la plus importante de notre temps, nous invite donc à l'introspection. Il est temps, aussi, de lancer quelques avertissements.

Au mieux, la Déclaration universelle des droits de l'homme fournit une mesure des résultats des gouvernements ; elle contribue également à exhorter au respect de la liberté de la presse et des droits de l'homme partout dans le monde. Elle ne devrait pas avoir à souligner que la liberté d'expression n'est pas un outil inventé pour la défense des seuls journalistes : simplement, ce droit individuel étant exercé par les journalistes et les rédacteurs à titre professionnel, il est naturel que la plupart des affaires les concernent. Cependant, la défense de la liberté d'expression s'étend aux écrivains, aux polémistes et à tout citoyen qui a quelque chose à dire, à communiquer ou à critiquer. C'est pourquoi elle est universelle. De l'Algérie à l'Indonésie, les violations flagrantes continuent ; d'autres surviennent un peu partout, seules varient leur intensité et leur fréquence. Régulièrement, des journalistes sont passés à tabac, parfois assassinés froidement lorsqu'ils menacent par le simple exercice de leur profession les mafias, les politiciens véreux et autres desperados. Une école de pensée se développe pour remettre en question l'article 19 de la Déclaration universelle : cela va de pair avec l'idée que le meurtre ne devrait pas être considéré comme un crime, puisque les gens continuent à être abattus et matraqués à mort. Mais c'est un fait, l'article 19 appelle les gouvernements à accepter les commissions des droits de l'homme à l'échelle nationale. Même là où elles ne brillent pas par leur efficacité, elles sont un rappel constant et, du point de vue des autorités, harcelant, de ce qui doit être fait. En Inde, par exemple, les commissions des droits de l'homme ont permis d'améliorer les conditions d'incarcération, de dissuader les policiers susceptibles d'empêcher les journalistes d'accéder aux sources d'information, et de dédommager les citoyens des infractions commises à l'égard des droits fondamentaux de la personne.

Deux difficultés ont surgi récemment. L'une provient, de façon bien s–r involontaire, de l'article 10 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. A la différence de l'article 19 de la Déclaration, il prévoit que ces droits « peuvent être soumis à certaines formalités, conditions, restrictions ou sanctions » dans la mesure où ils sont prescrits par la loi et considérés comme nécessaires, dans une société démocratique, à l'intérêt de la nation toute entière. Dans le contexte européen, sans doute, cela va de soi. Ailleurs, en Asie, en Afrique et en Amérique latine, on a pu constater que l'article 10 fondait des argumentations en défense de positions totalement intolérantes.

La Convention européenne possède hors d'Europe une valeur persuasive. Voici un exemple dont je peux témoigner personnellement. L'an dernier, un rédacteur du Sri Lanka, Sinha Ratnatunga, a été inculpé de diffamation à l'égard du président, Madame Kumaratunga. Le passage incriminé mentionnait que le président s'était rendu à une fête d'anniversaire donnée par un membre de son entourage politique dans un hôtel, qu'il était entré par la porte de service et était reparti à l'aube. On a insisté sur le fait que critiquer le chef de l'Etat constituait de façon générale un crime de lèse-majesté, prévu dans le code pénal et, pour faire bonne mesure, dans le Press Council Act. L'accusation a invoqué l'article 10 de la Convention européenne comme ayant force exécutoire, pour démontrer qu'il s'agissait d'un délit aux termes de la loi.

Dans l'histoire de l'humanité, la liberté a pu progresser parce qu'on a supprimé des lois mauvaises. D'autre part, si la Déclaration est universelle, fallait-il en écrire une autre pour l'Europe ? Je n'ai pas de réponse satisfaisante à cette question toute simple.

L'autre difficulté est liée à la préoccupation de l'InterAction Council, organe réunissant d'anciens chefs d'Etat triés sur le volet, dont certains pensent que l'anniversaire de la Déclaration universelle devrait être l'occasion d'adopter, comme pendant à la première, une déclaration universelle des responsabilités humaines. J'étais l'un des deux journalistes invités l'an dernier à assister aux délibérations de cette assemblée. Je ne mets pas en doute l'autorité ni même les mobiles des femmes et des hommes respectables qui le composent. Le concept lui-même ne souffre aucune critique. Leurs intentions sont louables, mais ils comptent sans les capacités de nombreux gouvernements, de par le monde, à détourner les textes, et je parle d'expérience. Indira Gandhi a introduit dans la Constitution indienne un chapitre entier intitulé Devoirs fondamentaux. Son but était de subordonner l'exercice des droits fondamentaux au respect de ces devoirs ; ce qui n'était pas dit, c'est que tant qu'elle n'estimerait pas que les citoyens de son pays remplissaient leurs devoirs, l'accès aux droits fondamentaux leur serait interdit. Dire qu'il s'agit d'une aberration est un argument non recevable. Je ne compte pas les gouvernements dans le monde qui penseraient comme Indira Gandhi.

La liberté de la presse peut fournir un agréable sujet de conversation lorsqu'on vit aux Etats-Unis ou dans d'autres démocraties occidentales. Mais le monde ne s'arrête pas à leurs frontières. Ailleurs, il faut se battre pour défendre le droit à exercer sa profession, avec tous les devoirs y afférents. Périlleuse est la route qui reste à faire. Ayez une pensée pour les moins heureux que vous. Laissez-nous agir de telle sorte que nous ne puissions jamais aider ni conforter des tyrans et des despotes qui, sous couvert de démocratie, sont prêts à menacer les libertés et à mettre en danger la justice.

Enfin, et c'est ce qui fait du 3 mai, journée de la liberté de la presse, un jour si particulier, saisissons cette occasion de renforcer notre détermination à répandre la bonne parole dans le monde en y conformant nos actes. Car je suis vraiment, au sens propre, le gardien de mon frère.

Cushrow Irani (Inde)
rédacteur en chef,
The Statesman, Calcutta