Peuples indigènes et liberté d'expression

La liberté d'expression est un droit universellement reconnu. Dans son article 19, la Déclaration universelle des droits de l'homme de l'ONU établit que « Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. »

Parler de liberté d'expression revient implicitement à parler du droit à l'information et à la communication. Le droit à la liberté d'expression n'a pas de sens si l'on ne peut accéder à l'information, laquelle contribue à l'élaboration de jugements et de points de vue sur un sujet quelconque, de la même manière que ces jugements et points de vue seraient incomplets sans la possibilité de les communiquer au reste de la société.

Ce dernier point suppose également l'accès aux médias, et notamment aux médias de masse comme la télévision, la radio et la presse écrite. Autrement dit, les droits à l'information, à la communication et à l'accès aux moyens de communication sont fondamentaux pour la liberté d'expression, au sens plein du terme.

L'existence de sociétés démocratiques, de systèmes démocratiques de gouvernement est subordonnée à ces droits, lesquels, en tant que supports nécessaires de la vie démocratique, constituent à leur tour des mécanismes qui contribuent à son fonctionnement et à son assise.

La liberté d'expression, conjointement à ces droits avec lesquels elle entretient une relation étroite, est d'un exercice difficile dans des sociétés qui pratiquent l'exclusion et la discrimination, et plus encore lorsque celles-ci se développent entre les tentacules de régimes et de gouvernements autoritaires, antidémocratiques ou dictatoriaux.

Et s'il en est ainsi dans des pays où les différences culturelles sont ténues ou inexistantes, à plus forte raison en va-t-il de même dans des pays qui se caractérisent par la diversité des cultures, comme sur notre continent américain, le Guatemala, le Pérou, l'Equateur ou le Brésil, pour n'en citer que quelques-uns.

Lorsque la discrimination ethnique et culturelle est imposée, quels qu'en soient les motifs et les justifications, il est extrêmement difficile pour les cultures et les minorités ethniques exclues par la culture dominante d'exercer, ne serait-ce que timidement, leur droit à la liberté d'expression, à l'information et à la communication.

Nous autres, peuples indigènes du monde, nous nous sommes constamment vu refuser par ceux qui détiennent le pouvoir politique, économique et militaire, l'exercice de ces droits. En invoquant des arguments racistes, on nous a discriminés et exclus, nous privant non seulement du droit à la libre expression de notre pensée mais aussi de l'ensemble de nos droits politiques, économiques, sociaux et culturels.

Dans les pays latino-américains, où la diversité culturelle est un élément commun eu égard à l'existence de peuples différents dotés de cultures propres, pour la plupart millénaires, mais dont le dénominateur commun est l'absence du droit à exercer ces différences culturelles, la liberté d'expression reste en ces temps de changement de millénaire un rêve dont la réalisation semble encore lointaine.

Voilà pourquoi, même si dans les pays qui ont subi les ravages des dictatures militaires et des régimes totalitaires, des processus de transition démocratique se sont amorcés, la démocratie réelle et participative reste à construire. La démocratie représentative qui prédomine dans presque tous les pays d'Amérique latine n'a pas su répondre aux exigences des groupes sociaux.

Un point mérite, à n'en pas douter, d'être pris en compte, parce qu'il constitue un des éléments fondamentaux du plein exercice de la démocratie : la nécessité impérieuse d'une discussion ouverte et sans limites sur les questions de dimension nationale, sur les grands problèmes nationaux, afin que les décisions adoptées pour les résoudre soient le fruit d'une synthèse et reflètent l'opinion et les aspirations de la société.

Il n'est pas possible de résoudre les graves et grands problèmes de notre temps, de leur donner des réponses appropriées, sauf si la société, les grandes majorités prennent en main les tâches qu'il est nécessaire de mettre en oeuvre dans cet objectif.

Comment le faire, en quoi est-ce lié à la liberté d'expression ? Sans aucun doute par beaucoup d'aspects, dont le plus important est peut-être le suivant : si ce droit ne s'exerce pas librement, les possibilités pour que la société contribue et participe activement à son évolution se trouvent limitées.

En d'autres termes, la liberté d'expression joue un rôle capital, dans la mesure où elle ne constitue pas une fin en soi mais qu'il s'agit bien d'un droit devenant un moyen pour faciliter une large participation à la résolution de nos problèmes. Cela suppose nécessairement un dialogue approprié avec ceux qui exercent le pouvoir.

S'il n'y a pas de réponse pertinente de la part des structures du pouvoir, qui non seulement doivent être à l'écoute des opinions des différents secteurs de la société, mais doivent aussi les prendre en compte, la liberté d'expression remplit une fonction limitée. On peut bien autoriser quiconque à dire, à penser et à parler de quoi que ce soit, sans une attitude d'ouverture, de perméabilité de la part de ceux qui dirigent les affaires publiques et de ceux qui détiennent le pouvoir, la liberté d'expression reste un droit boiteux, limité.

Tout au contraire, si la liberté d'expression contribue à la recherche d'accords et de consensus qui permettent la définition des politiques d'Etat, alors sa fonction s'étendra considérablement car elle participera au développement social.

Il faut également prendre en compte le fait que si la liberté d'expression doit contribuer au dialogue, à la discussion, à la recherche d'accords et de consensus, elle doit aussi permettre le respect de la résorption de conflits et de ceux qui le soutiennent, le respect des minorités.

Il me semble que le plein exercice de la liberté d'expression doit être un objectif commun. A présent que nous, peuples indigènes, sommes plus que jamais confrontés à la nécessité de faire valoir nos droits, de les faire respecter par tous, de les exercer librement, sans peur, sans crainte, sans représailles, cela vaut la peine de s'interroger sur le rôle que joue la liberté d'expression.

Jamais, dans une société quelconque, si nivelée soit-elle, il ne pourra y avoir uniformité de jugement, de point de vue, d'appréciation. Nous autres, peuples indigènes, avec notre culture propre, millénaire, si nous avons beaucoup de choses en commun entre nous et avec d'autres cultures, nous sommes aussi différents sous bien des aspects : notre spiritualité, notre religion, notre langue, notre travail, notre organisation sociale et politique, notre mode de relation avec les autres, la vie en communauté, qui pour nous est le fondement de notre organisation, notre relation avec la nature, notre cosmovision, etc.

Nous avons non seulement le besoin impérieux de pratiquer notre culture, mais encore le droit de la pratiquer ; le droit à ce que les non-indigènes reconnaissent notre différence, non pour nous discriminer et nous exclure, mais en tant qu'expression vive d'une des richesses de la planète, probablement la plus précieuse.

Et parce que nous avons le droit de pratiquer et de continuer d'enrichir notre culture, nous avons aussi et par là même le droit d'exprimer librement notre pensée, qui, au bout du compte, est la synthèse de la culture dont nous sommes porteurs. L'exercice de la libre expression de notre pensée est essentiel pour l'exercice de nos droits culturels, politiques, économiques et sociaux, et la reconnaissance de ces droits est, à son tour, nécessaire pour que nous puissions nous exprimer librement.

Ces aspects sont intimement liés, complémentaires. Il ne pourra y avoir pleine reconnaissance de la totalité de nos droits si l'on ne respecte pas notre liberté d'expression, qui, en tant que droit, est de notre côté. De la même façon, nous ne pourrons exercer le droit à la liberté d'expression, si l'on continue de nous priver de l'ensemble de nos droits.

Il s'agit d'une relation intime. Une relation qui, en fin de compte, conditionne la construction de sociétés nouvelles, celles dans lesquelles le respect de la diversité culturelle va bien au-delà de déclarations, d'engagements vides de sens qui finissent par être la négation de ce qu'ils cherchent prétendument à défendre. De sociétés nouvelles dans lesquelles l'interculturalité est un des axes centraux des relations sociales, une interculturalité qui non seulement reconnaît les droits de tous, hommes et femmes, indigènes et non indigènes, mais fait en sorte que ceux-ci soient respectés. Une interculturalité qui, de plus, et c'est là un point crucial, permet une interrelation entre membres de cultures et de peuples distincts, des échanges culturels, technologiques et scientifiques dans des conditions d'égalité, constituant des éléments enrichissants pour la culture propre.

La liberté d'expression est capitale pour que la réalisation de tous ces droits prenne corps. Elle est indispensable pour l'édification et la consolidation de la démocratie, elle est nécessaire pour promouvoir des relations constructives entre le gouvernement et la société.

Le jour oùla liberté d'expression, au sens étendu du terme, deviendra une réalité, nous serons très probablement dans de meilleures conditions pour construire des nations nouvelles, où l'interculturalité soit une réalité.

Rigoberta Menchú Tum (Guatemala)
Prix Nobel de la Paix
Ambassadeur de bonne volonté de l'UNESCO