Le cas de Metin Goktepe présenté par Article XIX


Metin Goktepe travaillait comme journaliste à Evrensel, un journal turc de gauche. Le 8 janvier 1996, alors qu'il se trouvait en reportage au complexe sportif d'Eyup à Istanbul, oú il couvrait les obsèques de deux détenus abattus par les autorités au cours d'une émeute survenue dans la prison, il a été interpellé par la police et battu à mort. Il avait 27 ans au moment des faits. Cet assassinat d'un journaliste tué dans l'exercice de sa profession est une affaire extrêmement grave aux yeux de l'Article 19. Dans le climat de répression et d'agression dirigées contre les journalistes en Turquie avec la bénédiction de l'Etat (voir ci-après), l'assassinat de Metin Goktepe par des policiers dans des circonstances aussi choquantes a provoqué une explosion d'indignation et, sous la pression générale de l'opinion publique, tant étrangère que turque, 11 policiers ont fini par être accusés formellement de meurtre.

Cependant, le caractère de l'enquête et des procédures judiciaires qui ont suivi, amène à se demander si les autorités souhaitaient vraiment que les responsables soient jugés. Le procès initial a débuté en octobre 1996 pour s'achever le 19 mars 1998 après de nombreux rebondissements - les accusés allant jusqu'à affirmer qu'ils avaient fait des déclarations sous la torture. Le 11 juillet 1996, un témoin oculaire essentiel, Deniz Ozcan, aurait été enlevé par des policiers en civil qui l'auraient torturé pour l'empêcher de témoigner. Le 5 janvier 1998, lors d'une reconstitution de l'assassinat de Goktepe, Ozcan aurait été à nouveau menacé par un policier qui aurait sorti son revolver et aurait menacé de le tuer s'il continuait à témoigner contre les accusés.

Le 19 mars 1998, cinq des onze policiers ont été reconnus coupables et condamnés chacun à sept ans et demi d'emprisonnement, condamnation dérisoire par rapport aux peines au moins aussi lourdes, sinon plus, infligées à des journalistes et directeurs de journaux qui ne font qu'exercer leur droit à la liberté d'expression non violente; ce verdict ne constituait donc nullement un signal fort des autorités visant à mettre un terme aux violences perpétrées contre les journalistes dans l'exercice de leur métier. Pourtant, même ce jugement a été invalidé pour un vice de procédure et un nouveau procès a été ordonné. Le 1er novembre 1998, Deniz Ozcan a de nouveau été arrêté à Istanbul par la police, qui l'aurait soumis à des violences physiques et à des pressions pour qu'il revienne sur son témoignage. Des officiers de police lui auraient déclaré : "Tu en as assez dit, maintenant tu vas la boucler". Le procès suit toujours son cours, en dépit de renvois successifs - le dernier ayant eu lieu le 29 janvier 1999, date à laquelle la cour d'assises d'Afyon a renvoyé l'affaire au mois de mars. L'un des 11 policiers accusés, qui était en fuite, a finalement été arrêté en décembre 1998, mais les cinq premiers condamnés ont été remis en liberté et réintégrés dans la police. Cette affaire est devenue une "cause célèbre" en Turquie et, dans l'enceinte du tribunal, il règne entre les partisans et proches des policiers et ceux de Metin Goktepe une tension considérable.

Il est fréquent que des journalistes couvrant des manifestations dans lesquelles les autorités voient une critique du régime soient brutalisés par la police. En règle générale en effet, les autorités turques ne font pas de distinction entre les opinions du journaliste et celles des personnes ou des organisations qui font l'objet de son reportage. Cela est d'autant plus fâcheux qu'en Turquie les journalistes, pour être accrédités, doivent obtenir une "carte jaune" délivrée par le Cabinet du Premier Ministre. Or, ces cartes ne sont accordées qu'après un long délai d'épreuve à des journalistes travaillant depuis au moins trois ans, et souvent depuis beaucoup plus longtemps. Les journalistes qui n'ont pas la carte jaune sont souvent considérés par la police comme n'étant pas de "vrais" journalistes. Or, la plupart de ceux qui couvrent les manifestations jugées hostiles ou critiques du régime sont de jeunes journalistes sans accréditation officielle, qui sont donc davantage exposés à subir des sévices de la part de la police. (Metin Goktepe n'avait pas de carte jaune.)

Bien que la Turquie soit signataire de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, la liberté d'expression reste très limitée dans ce pays oú les journalistes en particulier sont soumis à une répression sévère. La plupart des cas signalés ont un rapport avec la question kurde ou les mouvements de gauche. Les procès contre les journalistes turcs se comptent littéralement par milliers - selon les statistiques du ministère de la Justice, le nombre des procès pour délits de presse intentés devant les tribunaux de sûreté de l'Etat d'Istanbul (les DGM), s'est élevé en 1994 à 11.162, représentant les deux tiers des affaires instruites cette année-là par ces juridictions, et le Président Suleyman Demirel a indiqué récemment que, pendant la période 1990-1994, 4.693 informations judiciaires avaient été ouvertes à l'encontre de journalistes, 1.534 de ces affaires étant toujours en cours. Et l'on a recensé depuis le coup d'Etat militaire de 1980 plus de 40 exécutions extra-judiciaires de journalistes. Beaucoup ont été commises par des "agresseurs inconnus" en particulier dans les zones de troubles du sud-est oú les Kurdes prédominent, et les coupables n'ont pour ainsi dire jamais été traduits en justice. A l'époque, on a souvent accusé des groupes armés liés aux autorités turques d'être impliqués dans ces meurtres. Le bien-fondé de révélations récentes faisant état d'une complicité de l'Etat dans ces exécutions a été officiellement reconnu, mais sans qu'aucun des responsables n'ait été jusqu'ici poursuivi.

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