Le cas de Ferdinand Reyes présenté par l'Association Mondiale des Journaux (AMJ)


Lorsque le journaliste Ferdie Reyes fut assassiné, le 12 février 1996, à l'âge de 33 ans, ce fut un rude choc pour beaucoup de gens, mais dans sa communauté la nouvelle ne surprit sans doute pas grand monde. "Il n'avait pas peur de se faire des ennemis", dit Oscar Tomarong, le chef du National Bureau of Investigation de Dipolog City. La grande difficulté pour les enquêteurs fut dès lors de passer au crible la longue liste de ceux que son brûlant esprit de croisade pouvait avoir poussés au crime.

Dans une petite ville oú presque tout le monde se connaît, Ferdie Reyes était un combattant qui s'engageait sans retenue. Rédacteur en chef de l'hebdomadaire Press Freedom à Dipolog City, au nord de Mindanao, Ferdie Reyes attaquait régulièrement le gouverneur, ses confrères de la presse et le Président d'alors, Fidel V. Ramos.

Nul ne doute qu'il ait été tué à cause de son activité de journaliste, mais il était aussi un avocat qui se chargeait de défendre des causes pour l'honneur et auquel il arrivait de publier à leur propos dans son journal des commentaires cinglants propres à faire redoubler de fureur ses adversaires.

Dès le début de l'enquête, les soupçons se portèrent sur une femme aisée, Thelma Murro, que F. Reyes avait assignée en justice dans une affaire en cours. D'après la police, la nièce de Mme Murro, une fillette de neuf ans, avait été torturée et sauvagement tuée. Cette femme et deux autres tantes étaient les principaux suspects.

Selon les enquêteurs de la police, trois jours à peine avant la mort de M. Reyes, Thelma Murro avait été vue en compagnie de l'assassin présumé, un ancien soldat du nom de Dennis Baluran, en visite chez un sorcier local. Le sorcier ayant refusé de jeter un sort pour tuer Ferdie Reyes, Thelma Murro aurait brandi un pistolet de calibre 45 en menaçant de le tuer s'il révélait à quiconque ce qu'elle lui avait demandé. M. Baluran aurait alors déclaré qu'il se chargerait lui-même de tuer le journaliste. Une balle de 45, tombée du pistolet de Thelma Murro au moment oú elle l'avait armé, est aujourd'hui en possession de la police.

Quelques jours plus tard, Ferdie Reyes était tué d'un coup de pistolet de calibre 45 tiré dans la tête à bout portant. Il était assis chez lui à son bureau en compagnie de sa fille lorsque son agresseur y fit irruption. Aux dires de la police, plus de vingt témoins ont vu le tueur sortir de la maison du journaliste et enfourcher le siège arrière d'une moto pilotée par un autre homme. La moto fut plus tard retrouvée abandonnée, mais on ne trouva pas trace du pistolet.

La police est persuadée que Dennis Baluran était un homme de main. Selon elle, l'assassinat de Reyes lui aurait rapporté 5.000 pesos (environ $125). Mais D. Baluran ne peut être d'aucun secours aux enquêteurs : il a été tué deux jours après F. Reyes. Cependant, des zones d'ombre demeurent. Gemma, l'épouse du journaliste, dit notamment que Dennis Baluran ne correspond pas au signalement donnée de l'assassin par les témoins, dont son frère.

L'incertitude demeure également quant à l'instigateur du crime, mais le NBI et la police parlent d'indices tendant à montrer que Thelma Murro aurait pu vouloir la mort de Reyes. Dans un éditorial paru moins de quatre mois avant son assassinat, le journaliste ne révélait-il pas que Thelma Murro avait tenté de le corrompre. "Leur dispute était sur la place publique", dit Oscar Tomarong. "Reyes voulait faire jeter Murro en prison. Il voulait la voir punie".

Cependant, la justice n'a été saisie d'aucune plainte à l'encontre de Thelma Murro. Et la police locale s'est contentée de recommander un "complément d'enquête". La Commission des droits de l'homme, organisme public mis en place au temps de l'après-Marcos, a porté plainte mais le procureur de la ville a jugé sa plainte irrecevable au motif que la Commission n'avait pu fournir aucun élément nouveau.

"Si l'on s'en tient à la thèse (Murro), l'affaire sera classée", dit Orlando Velasco, le procureur qui s'est occupé de l'affaire. "Elle sera acquittée parce qu'il manque un élément (de preuve)". Peter Co, un éditeur ami de Reyes qui a contribué à faire mener une enquête indépendante, reconnaît que le dossier n'est pas suffisamment solide. Pour l'heure, Thelma Murro vit toujours à Dipolog City, oú l'instruction de la première affaire d'homicide qui la met en cause avec ses s_urs se poursuit.

Le chef de la police de Dipolog, Virgilio Ranes, a déclaré qu'à partir du moment oú l'assassin présumé est mort, le seul espoir de voir condamner la personne qui a commandité le meurtre est de retrouver le pilote de la moto sur laquelle l'assassin s'est enfui. Mais la police piétine.

Des témoins qui ont vu et le tueur et le pilote ont refusé de témoigner. Contrairement aux lois en vigueur dans de nombreux pays, la loi philippine n'oblige pas les témoins d'un crime à témoigner. Virgilio Ranes se dit partisan d'inscrire au prochain budget de la ville le montant d'une prime récompensant toute information qui conduirait à l'arrestation du pilote de la moto.

Or, en demandant à voir une photo de l'agresseur présumé, on a pu constater que la confusion régnait et que l'enquête était au point mort. V. Ranes a déclaré que le dossier de l'affaire était entre les mains du procureur de la ville, mais le procureur Velasco disait l'avoir renvoyé depuis longtemps à la police pour un complément d'enquête. Le commissariat de police ayant été relancé, il est apparu que l'enquêteur chargé du dossier avait pris sa retraite et que l'affaire Reyes n'avait été confiée à personne d'autre. Même le greffier qui avait classé le dossier avait changé d'emploi. A l'heure oú nous écrivons, le dossier originel de l'affaire reste introuvable.

Au lendemain de l'enterrement, les autorités publiques jurèrent de faire la lumière sur ce crime. L'ordre des avocats des Philippines mit sur pied une équipe d'enquêteurs. Plusieurs journalistes de Mindanao constituèrent un groupe qui entreprit de rassembler des éléments d'information sur les violences exercées à l'encontre de journalistes. Et le ministère des régions envoya des enquêteurs à Dipolog City.

Tous ceux qui ont enquêté disent aujourd'hui qu'ils se sont heurtés à un mur opaque. Selon Oscar Tomarong, l'affaire est "sous l'éteignoir". Trois ans après, plus personne n'enquête activement sur l'assassinat, alors même que dans les affaires de meurtre la prescription est de 50 ans.

L'épouse de Reyes n'espère plus de résultats. "Plus nous espérons, plus cela fait mal", dit-elle. Elle a jugé préférable d'entreprendre des études de droit afin de continuer l'oeuvre de réforme de Ferdie. "Le système juridique est en état de décomposition", dit-elle, ajoutant qu'elle est persuadée que les magistrats qui ont instruit l'affaire du meurtre de son mari l'ont compliquée à loisir. Ferdie l'a laissée avec deux enfants, Nico, huit ans, et Mariel, six ans.

Son assassinat impuni est un cas type aux Philippines, oú le système judiciaire notoirement lent et corrompu a été incapable d'élucider un grand nombre de crimes retentissants. Même le nom du commanditaire de l'assassinat de Ninoy Aquino, dont l'épouse Cory fut ultérieurement élue présidente n'a jamais été dévoilé, bien qu'il ait été tué en public alors qu'il se trouvait sous la garde des autorités qui l'avaient arrêté sur ordre de l'ancien président Marcos.

Entre vingt et soixante personnes identifiées comme journalistes ont été tuées aux Philippines au cours des vingt dernières années. Comme Ferdie, beaucoup d'entre elles vivaient et travaillaient à Mindanao, la plus grande île méridionale du pays oú se multiplient les foyers d'insurrection et oú les armes pullulent. Mais Dipolog City, oú la famille de Ferdie, originaire de Manille, est venue s'installer dans son enfance, n'est pas une ville spécialement marquée par la criminalité violente.

Les journalistes de Dipolog City reconnaissent aujourd'hui qu'ils n'ont pas connu de collègue de la valeur de Ferdie Reyes, ni avant ni après lui.

"Le style de journalisme que pratiquait Ferdie est en voie de disparition", dit Co, qui édite à Dipolog son propre journal, le New Nandau Times. "C'était un journaliste responsable et consciencieux. Mais il a aussi été le premier a donner un ton polémique à la présentation des faits d'actualité, et il nous a tous marqués".

Ce juriste érudit aurait pu se mouvoir comme un poisson dans l'eau dans le monde privilégié de l'élite locale. Mais il a préféré être l'un de ses pires trublions, en multipliant les commentaires acerbes dans les deux langues et les reportages d'investigation sans concession.

Ferdie Reyes se distinguait par une volonté acharnée de faire prévaloir la justice associée à un haut degré de compétence. Ses reportages étaient truffés de détails, fruits de recherches ardues menées tambour battant. Il traitait des sujets auxquels d'autres publications ne touchaient pas, non qu'ils fussent dénués d'intérêt mais parce qu'ils demandaient énormément de travail.

Cependant, dans le cas de Ferdie Reyes, quelque chose de plus faisait la différence. S'il manifestait la passion du journalisme, c'était aussi un avocat actif qui exerçait souvent gratuitement. Il trouvait là un moyen supplémentaire de soulever des affaires et de s'appliquer à les tirer au clair. Il arrivait au journaliste de commenter dans la presse des affaires traitées par l'avocat, ce qui avait le don d'enrager ses adversaires. D'aucuns auraient pu faire valoir que cela lui procurait un avantage indû en tant qu'avocat. F. Reyes eût rétorqué que cela faisait partie de son devoir de défenseur des opprimés.

Dans un éditorial paru le jour de son dernier anniversaire, il exprimait le pressentiment de ce qui allait arriver. "Il y a bon nombre de gens qui aimeraient me voir obligé de cesser de fêter mes anniversaires, mais je sais qu'il y en a dix fois plus, peut-être même cent fois plus, qui prient pour que j'aie d'autres anniversaires de manière à pouvoir écrire encore pour Press Freedom et continuer à défendre les opprimés devant les tribunaux contre ceux qui s'ingénient à rendre la vie des autres insupportable".

Il terminait son article en disant sa gratitude envers sa femme et ses deux enfants. Dix semaines plus tard, Ferdie Reyes était mort.

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