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Le cas d'Anatoli Levin-Utkin
présenté par l'Institut International de la Presse
De tous les moyens utilisés pour faire obstacle aux médias en Russie, l'assassinat s'est encore montré en 1998 l'instrument de censure le plus répandu puisqu'on en compte au moins cinq : celui de Vladimir Zbaratski, employé de l'agence ITAR-TASS, battu à mort le 30 janvier à Moscou, d'Ivan Fediounin, secrétaire de rédaction chargé du service politique des Brianskie Izvestia, poignardé le 2 avril à Briansk, du major Igor Lykov, atteint de deux balles tirées à bout portant dans son appartement de Saratov (sud-est de Moscou) - il avait à plusieurs reprises écrit des articles dans la presse locale et la presse moscovite sur la corruption et les activités illicites des forces de maintien de l'ordre -, celui de Larissa Ioudina, rédactrice en chef du journal indépendant Sovetska‹a Kalmykia Segodnia, enlevée et assassinée sauvagement le 8 juin à Elista, capitale de la République russe de Kalmykie, et d'Anatoli Levin-Outkin, rédacteur en chef du Iouriditcheski Petersbourg Segodnia (Saint-Pétersbourg juridique d'aujourd'hui), battu à mort le 21 août.
De nombreuses autres affaires de meurtre sont actuellement instruites en Russie. Lira Lobach, reporter à la société de télévision publique de Tomsk, a disparu le 28 décembre 1997 à Tomsk, et son corps mutilé a été retrouvé le 6 avril ; Igor Miasnikov, rédacteur en chef du journal Voljski Boulvar de Kinechma, a été attaqué le 15 mai, et est mort des suites de ses blessures le 20 mai à Kinechma ; Vladimir Oustinov, employé à temps partiel à l'Ivanovska‹a Gazeta, a été retrouvé mort le 28 juillet à Ivanovo ; Mirbaba Mirachrap-Ogly Seidov, secrétaire de rédaction du Polesski Vestnik, a été tué à coups de couteau le 27 août à Polessk (région de Kaliningrad) ; Victor Chamro, ancien journaliste bien connu de la radio de Leningrad, a été tué le 29 août à Saint-Pétersbourg ; Farid Sidaui, le secrétaire de rédaction de l'hebdomadaire Prosto Nedvijimost, a été tué le 2 septembre à Moscou ; Sergei Tchetchougo, secrétaire de rédaction du Konkurent de Vladivostok, a été assassiné le 30 décembre à Vladivostok.
Les assassins de Fediounin et Miasnikov ont été condamnés. S'agissant des meurtres de Lobach, Ioudina, Oustinov et Seidov, les affaires suivent leur cours. Les autres crimes sont restés impunis. La Fondation pour la Glasnot a cherché à s'informer auprès des magistrats instructeurs des lieux oú ces crimes ont été perpétrés pour savoir ce qu'il en était des enquêtes officielles et procédures judiciaires (le cas échéant). Des réponses ont été reçues sur les affaires de Kinechma, Ivanovo et Polessk. Pour les autres, les magistrats ont fait la sourde oreille. Selon la Fondation pour la Glasnot, presque toutes les victimes ont été assassinées en raison de leurs activités journalistiques.
L'affaire Anatoli Levin-Outkin, chef de rédaction du nouvel hebdomadaire pétersbourgeois Iouridicheski Petersbourg Segodnia (Le Saint-Pétersbourg juridique d'aujourd'hui), illustre, parmi tant d'autres, l'impunité actuelle. A. Levin-Outkin a été tabassé le 21 août dans le hall d'entrée de son immeuble de la rue Roudnev à Saint-Pétersbourg tandis qu'il prenait son courrier. La sacoche contenant les documents qu'il avait rassemblés pour un article sur une enquête sur les rivalités entre personnalités importantes des mondes financier et politique locaux a été emportée. Selon ses collègues, il avait quitté le bureau vers 19 heures et avait rangé dans sa sacoche des documents et des matériaux pour le prochain numéro du journal, ainsi que des photographies. Tous les documents originaux ont également disparu. Ses poches ont été arrachées et tous les objets de valeur ont été volés, notamment une somme de 1.000 roubles (soit, à l'époque, 180 dollars), ses cartes de visite et sa carte de presse.
C'est un voisin qui a retrouvé M. Levin-Outkin sans connaissance. Selon la police, personne dans l'immeuble n'a déclaré avoir entendu quoi que ce soit dans le couloir. Cependant, une femme a vu deux inconnus en sortir à peu près à l'heure des faits.
Agé de 41 ans, Anatoli Levin-Outkin souffrait de nombreuses blessures à la tête et d'un traumatisme crânien grave. Il a été hospitalisé à l'Institut de neurochirurgie de Polenov et, selon le chirurgien, M. Sergei Evdokimov, il se trouvait dans un état grave. Il s'est avéré qu'il souffrait de deux gros hématomes cérébraux et de plusieurs fractures du crâne. Les chirurgiens lui ont opéré le cerveau deux fois en 24 heures le 21 août. Mais les lésions étaient irrémédiables. Après avoir été maintenu en survie artificielle, A. Outkin est mort au matin du 24 août sans avoir repris connaissance.
Selon Sergei Evdokimov, la nature des coups portés indiquait qu'ils n'étaient pas motivés par la volonté de punir mais par l'intention délibérée de tuer. Pour la rédaction du Iouridicheski Petersbourg Segodnia, le motif ne pouvait pas être le vol car, dans ce cas, les assassins auraient seulement cherché à intimider la victime et non pas à lui porter des coups mortels. Responsable du service des liaisons, Tatiana Fedorova précise qu'A. Levin-Outkin n'avait pas de fortune personnelle, qu'il était toujours vêtu modestement et ne portait jamais de grosses sommes d'argent sur lui.
Le premier numéro du Iouriditcheski Petersbourg Segodnia était sorti le 3 août 1998. On y trouvait certains articles consacrés au marché bancaire de Saint-Pétersbourg et au nouveau partage des sphères d'influence dans ce milieu. Juste avant son assassinat, Anatoli Levin-Outkin avait enquêté sur une agence de publicité du Crédit russe (Rossy‹ski Kredit) de Saint-Pétersbourg et sur les manoeuvres d'intimidation menées sur le marché bancaire par Berezovski contre Potanin (banque ONEKSIM). Dans le numéro 2, un journaliste évoquait les liens du Rossy‹ski Kredit et de Berezovski avec le général Lebed en relation avec le financement de la campagne électorale de celui-ci. Selon d'autres opinions, Anatoli Levin-Outkin aurait pu être assassiné pour un article intitulé "Vladimir Poutin dirigeait le Service fédéral de sécurité (FSB) sans mandat légal", ou en raison de documents qu'il avait rassemblés sur des activités des services de douane du Nord-Ouest.
Alexei Domnin, rédacteur en chef du Iouriditcheski Petersbourg Segodnia a déclaré le 25 août lors d'une conférence de presse qu'il était certain que l'assassinat était lié à la série d'enquêtes que son journal, qui n'avait que trois semaines d'existence, menait sur des questions politiquement sensibles. Bien que M. Levin-Outkin n'ait écrit aucun des articles en question, Alexei Domnin a déclaré qu'une bonne partie de l'enquête lui était due et qu'il venait de rassembler des documents et des photographies essentiels pour le troisième numéro de la série lorsqu'il a été attaqué. Selon M. Domnin, des fonctionnaires des douanes et des services secrets cités dans les articles l'avaient appelé après la parution du numéro 2 pour exiger les noms des informateurs et des journalistes qui travaillaient à cette série. Il aurait refusé de les leur donner. Les fonctionnaires ont par la suite nié avoir fait ces appels. M. Domnin a reproché à des fonctionnaires locaux et aux milieux financiers d'avoir au moins à deux reprises essayé d'empêcher l'impression et la diffusion du numéro 2 du journal. Sur place, nombre de collègues pensent que l'assassinat d'Anatoli Levin-Outkin est en relation avec son travail pour le journal.
Le 27 août, la Fondation pour la Glasnost a demandé au procureur général de la Fédération de Russie, Iouri Skouratov, d'ouvrir une instruction sur l'assassinat de M. Levin-Outkin.
C'est le Commissariat nø 59 de Saint-Pétersbourg qui a été chargé de l'enquête. Selon le commissaire, Serge Koukchtel, rien ne prouve qu'Anatoli Levin-Outkin ait été tué pour ses activités de journaliste, et le parquet tend à penser que le meurtre n'a pas d'autre mobile que le vol. A ce jour, aucune arrestation n'a été effectuée en relation avec l'assassinat d'Anatoli Levin-Outkin.
Le cas du journaliste n'est pas exceptionnel en Russie, oú au moins 67 journalistes et professionnels des médias ont été assassinés entre 1992 et 1998.
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