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Les cas de Zaqueo de Oliveira et de Aristeu Guida da Silva
présentés par l'Association interaméricaine de la presse
Introduction
En 1995, deux assassinats étaient perpétrés, presque au même moment, dans deux régions pauvres au fin fond du Brésil. Ces crimes seraient passés inaperçus si les victimes n'avaient pas été journalistes, assassinés pour la simple raison qu'ils faisaient leur métier.
Aussi bien Zaqueo de Oliveira qu'Aristeu Guida da Silva sont morts non pas parce qu'ils en savaient trop, mais parce qu'ils en avaient trop dit. Au moment de son assassinat, Guida enquêtait sur les liens de plusieurs conseillers municipaux (de la localité de Sao Fidelis) avec le crime organisé. Il était à la veille de publier le résultat de son travail. De Oliveira a été abattu en plein jour, au vu et au su de tous, après avoir critiqué le maire du village (Barroso) et ses proches.
Pourquoi ces deux cas ?
Ces assassinats étaient en soi des actes odieux, perpétrés par traîtrise. On n'a pas seulement "té la vie à deux êtres humains, on a aussi privé deux communautés du droit de savoir. Les lecteurs des articles de de Oliveira et de Guida da Silva ne pourront plus jamais apprendre ce que ceux-ci savaient ; le silence de ces journalistes s'est mué en silence de milliers de personnes. Et, bien que la SIP s'intéresse à tous les cas d'assassinat de journalistes - acte qui constitue la pire forme de censure - l'existence en l'occurrence d'une série de circonstances aggravantes a déterminé la SIP à mener une enquête.
Dans le cas de Guida, il y a bien eu une enquête et des arrestations, mais le procès a vite tourné court à cause des rétractations de témoins, souvent menacés de mort, et d'autres irrégularités telles que la remise en liberté de certains prévenus. Dans le cas de de Oliveira, de fortes pressions ont été exercées pour que l'assassin qui avait avoué soit remis en liberté. En outre, des liens suspects ont été décelés entre la défense et le tribunal chargé de statuer sur l'affaire. Dans les deux cas, les responsables locaux, véritables caciques dont le pouvoir s'étend à toute la région, ont exercé une influence politique.
Les crimes
Guida da Silva a été assassiné à la faveur de la nuit et sa mort était relativement annoncée. La succession des faits qui ont conduit à sa mort est marquée par une gradation du danger : après avoir publié qu'un certain nombre de conseillers municipaux de Sao Fidelis étaient impliqués dans un trafic de voitures volées, Guida est invité à une réunion du Conseil municipal oú il était censé recevoir un prix pour son travail de journaliste. Au lieu de quoi, il reçoit une volée d'injures et, sur le chemin du retour, il est roué de coups par des individus non identifiés. Une semaine plus tard, il est assassiné par deux hommes cagoulés, alors qu'il transportait une mallette contenant tous les éléments de l'enquête sur la corruption au sein de l'administration locale. Les documents n'ont jamais été retrouvés.
L'assassinat de Zaqueo de Oliveira, pour être moins élaboré, n'en était pas moins condamnable. Après avoir publié des critiques acerbes concernant la gestion et la personne du maire de Barroso, le journaliste s'en est pris à la secrétaire du Président du Conseil. Il a dénoncé l'arrogance manifeste et l'incompétence du maire et de son assistante, qu'il a surnommée "le monstre des profondeurs". Le lendemain, l'époux de la secrétaire, qui se trouve être aussi parent du maire, lui a tendu une embuscade sur la place de la ville et l'a criblé de balles. Le mobile apparent du crime était la défense de l'honneur de l'épouse de l'assassin; les relations politiques de ce dernier jettent cependant un doute sur cette version.
Enquêtes officielles
Les efforts faits officiellement pour enquêter sur les deux crimes sont entachés d'irrégularités, qui vont de menaces de mort contre les témoins à l'évasion de prison des assassins en passant par le parti pris des autorités judiciaires.
Dans le cas d'Aristeu Guida, le procès a été perturbé par une campagne incessante de menaces contre les témoins de l'assassinat du journaliste. Quelques témoins clés sont revenus sur leurs déclarations initiales, vidant l'affaire de son contenu. Par ailleurs, les accusés manipulent le système pénitentiaire à volonté. L'un d'eux a été transféré d'une prison sûre à une autre à Sao Fidelis, qui n'offre pas de garanties de sécurité suffisantes. L'un des assassins de Guida s'est évadé l'an dernier d'une autre prison, ce qui a considérablement retardé l'affaire. A l'heure actuelle, le jugement n'a toujours pas été rendu.
Dans l'affaire de de Oliveira, des employés du tribunal et le procureur qui a diligenté l'enquête lui-même ont exprimé des idées préconçues qui nuisent à l'impartialité du jugement. La plupart des employés du Tribunal de Barbacena, oú l'affaire a été instruite, n'ont pas caché leur antipathie à l'égard du journaliste assassiné. L'épouse de l'avocat de l'assassin est une employée du tribunal. Le procureur sous l'autorité duquel l'enquête était placée a demandé au juge d'acquitter l'inculpé qui aurait agi en état de "légitime défense" et aussi que le procès se déroule sans jury, ce qui est contraire aux règles de droit. A l'heure actuelle, on espère qu'une nouvelle procédure va être entamée, avec un nouveau procureur, après dessaisissement du magistrat précédent.
Méthode d'enquête
L'enquête a duré un mois dans chaque cas et a été menée sur le terrain. Elle a consisté principalement en entrevues avec des témoins, des proches des victimes, des enquêteurs et des journalistes. La recherche de la vérité s'est heurtée à de nombreux obstacles - allant d'entraves mises par les autorités jusqu'à la peur des familles des victimes et d'autres témoins - qui ont empêché que de nouvelles précisions soient apportées. Cependant, l'initiative de la SIP a donné des résultats encourageants : elle a attiré l'attention des autorités et de l'opinion publique sur les défaillances des systèmes judiciaire, politique et policier. Elle a également obligé les autorités judiciaires à réexaminer les cas de Oliveira et de Guida et à consacrer à ces affaires davantage de moyens et d'énergie pour les mener à bonne fin.
Contexte politico-économique. Les assassinats de journalistes au Brésil se produisent le plus souvent non pas dans les grandes villes, mais à l'intérieur du pays. Dans le cas du Brésil, ce fait revêt une importance particulière. Les Etats périphériques sont loin du centre non seulement physiquement, mais aussi politiquement, culturellement et économiquement. On a ainsi pu qualifier ces territoires d'enclaves semi-féodales oú l'autorité locale jouit de pouvoirs absolus et oú le gouvernement central n'a guère son mot à dire. En ce sens, les journalistes sont ici plus vulnérables que dans les métropoles brésiliennes. Non seulement ils ne bénéficient pas des garanties judiciaires auxquelles ils auraient droit en temps ordinaire, mais ils doivent en outre affronter un puissant dispositif d'alliances, de complicités et d'allégeances sociales, qui soutiennent le pouvoir de l'autorité locale. C'est dans ces cas que les organisations internationales comme la SIP jouent un r"le crucial. La dénonciation de tels abus est le seul moyen de lutter contre ce type de situation. C'est seulement ainsi que la SIP a réussi à faire avancer la cause de de Oliveira et de Guida dans la jungle judiciaire et politique oú sont happés les meilleures intentions et aussi les projets de liberté de nombreux êtres humains, tels ces journalistes assassinés.
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