La santé de l'océan : la pollution marine

"Les quantités croissantes de polluants déversées chaque jour dans les océans représentent une bombe biologique à retardement, d'un nombre de mégatonnes inconnu", déclare Elizabeth Dowdeswell, Directeur exécutif du Programme des Nations Unies pour l'environnement (PNUE).1 C'est un sentiment dont Ian McPhail, Président de la Great Barrier Reef Marine Park Authority, en Australie, se fait également l'écho, estimant que l'océan est devenu un vaste dépotoir.

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La pollution due à la navigation

Les marées noires telles que celles du Torrey Canyon, échoué au large des côtes de Bretagne en 1967 ou de l'Exxon Valdez, à Prince William Sound (Alaska) en 1989, ont à l'époque fait la une des journaux, avec des images déchirantes d'oiseaux et de plages recouverts de pétrole. Mais du fait en partie d'une législation mondiale (voir plus loin), la navigation n'est plus responsable que de 10 pour cent environ de la pollution océanique - causée notamment par l'immersion (illégale) de déchets et de gazole usé. En effet, la pollution des mers est, pour l'essentiel, d'origine tellurique (70 à 75 pour cent). Soixante pour cent environ de la pollution par les hydrocarbures est due, par exemple, au déversement, dans les canalisations urbaines, d'huile à moteur usée, le pourcentage relatif à la navigation n’étant que de 25 pour cent.

L'introduction d'espèces non indigènes par l'eau de lest
Une forme bien plus grave de pollution marine liée à la navigation concerne l'apport dans un milieu donné, par l'intermédiaire de l'eau servant de lest, d'espèces non indigènes. Il s'agit d'eau de mer embarquée, par exemple, avant le départ pour stabiliser le bateau et sa cargaison. A destination, cette eau et, avec elle, toutes les bactéries, virus et organismes qu'elle contient, sont rejetés à la mer. "C'est un grand problème pour l'Australie", déclare Ian McPhail, "surtout lorsqu’il s'agit d'eau en provenance de latitudes tempérées rejetée en mer sous d'autres latitudes tempérées". Apparemment, en effet, les organismes habitués à l'eau froide ne peuvent pas survivre sous les tropiques, et vice-versa.

D'après James Baker, Sous-Secrétaire aux Océans et à l'Atmosphère, et Administrateur à la National Oceanic and Atmospheric Administration des Etats--Unis, 80 millions de tonnes d'eau servant de lest sont ainsi rejetées chaque année dans les eaux américaines. Dans la région de la baie de San Francisco, on aurait, d'après lui, recensé 212 espèces introduites par ce biais. C'est ainsi que l'on compte une nouvelle espèce toutes les 12 semaines, tel le crabe vert d'Europe qui s'attache aux huîtres. D'abord introduit sur la côte est au 19e siècle, il a ensuite été amené sur la côte ouest dans de l'eau servant de lest.

Il n'y a pas de solution simple à ce problème, mais l'Organisation maritime internationale, qui a effectivement contribué à réduire la pollution par les déversements d'hydrocarbures, pourrait également réglementer l'évacuation en toute sécurité de l'eau de lest. On a aussi évoqué la possibilité de stériliser ou de filtrer cette eau.

La pollution d'origine tellurique

D'après Magnùs Jóhannesson, Secrétaire général au ministère islandais de l'Environnement, "on estime à 100 000 le nombre de produits chimiques de fabrication humaine introduits dans notre vie quotidienne. Or, la plupart d'entre eux finissent dans les océans, incapables de les assimiler."

La plus récente édition de L'état de l'environnement du PNUE contient quelques constats alarmants :

  • quelque 70 pour cent des déchets déversés dans le Pacifique ne reçoivent aucune forme de traitement préalable;
  • de grandes quantités de polluants agricoles et autres sont rejetés dans les cours d'eau qui se )errent dans la mer des Caraïbes, ce qui provoque une pollution par le phosphore, les nitrates et les pesticides;
  • environ la moitié des pays d'Asie de l'Ouest ayant une économie pétrolière, certains d'entre eux ont pu se doter d'une agriculture extrêmement intensive qui a entraîné la pollution de la chaîne alimentaire, des rivières et des zones maritimes;
  • quelque 1,2 million de barils de pétrole sont déversés chaque année dans le golfe Persique.

On estime que 75 pour cent environ de la pollution marine est d'origine tellurique et souvent liée à des activités quotidiennes, et non à des accidents tels des déversements d'hydrocarbures. Les réseaux fluviaux comme ceux du Rhin ou du Danube amènent à la mer des milliers de produits chimiques. Le déversement des eaux usées entraîne la présence, dans la mer littorale, d'une quantité excessive de nutriments qui favorisent la prolifération et la décomposition rapides des algues. L’eau étant alors privée de l'oxygène dont elle a besoin, on constate la mort des poissons et autres formes de vie marine. Certaines variétés toxiques d'efflorescences algales peuvent occasionner un empoisonnement alimentaire par les crustacés. La consommation de fruits de mer originaires de certaines régions d'Europe et d'Amérique du Nord a d'ailleurs été interdite pour cause de pollution.

Les polluants organiques persistants (POP)
En amont, les activités agricoles peuvent entraîner des écoulements de pesticides et d'engrais (on parle de polluants organiques persistants ou POP) qui finissent dans l'océan. Les courants et les vents transportent ces POP sur des milliers de kilomètres. L'Arctique est ainsi touché par des polluants persistants venus d'autres régions du monde, qui nuisent à la capacité de reproduction et à l'immunité de certains prédateurs locaux. Des quantités anormalement élevées de certains de ces produits chimiques auraient même été retrouvées dans le corps d'Inuits, dont l'alimentation est riche en graisses d'animaux marins, là où s'accumulent les POP.


La pollution atmosphérique
On pourrait comparer l'océan et ses écosystèmes à une gigantesque usine, absorbant les gaz dans l'atmosphère pour les recycler sous des formes propices à la vie. Le dioxyde de carbone (C02), important gaz à effet de serre, est produit naturellement par les plantes et les animaux. Nous savons désormais avec certitude que l'activité industrielle fait monter la production de C02 au-delà des niveaux naturels, contribuant ainsi au réchauffement de l'atmosphère (la chaleur du soleil pénètre dans l'atmosphère, mais ne peut plus s'en échapper). La mer se réchauffe à son tour, ce qui ralentit le vaste "tapis roulant" qu'est le mécanisme du transfert de chaleur. Un océan chaud absorbe moins de C02 et d'oxygène présents dans l'air, ce qui a de graves effets sur l'organisme marin simple qu’on appelle le plancton puis, par effet d'entraînement, sur l'ensemble de la chaîne alimentaire.

A l'heure actuelle, entre 20 et 40 pour cent duC02 rejeté chaque année par l'homme dans l'atmosphère est absorbé par les océans, essentiellement par le plancton. Mais le réchauffement planétaire en lui-même semble avoir nui à cet organisme, dont les effectifs ont baissé de 80 pour cent depuis 1951 sur la côte Pacifique au large de la Californie2.

D'autres gaz comme les composés soufrés rejetés dans l’atmosphère par les usines et les émissions de gaz d'échappement des véhicules automobiles ont, eux aussi, des répercussions directes ou indirectes sur l'océan et sur ses ressources vivantes.


La réglementation internationale
"Quand il s'agit de l'océan, la notion d'électorat n'existe pas", dit Geoffrey Holland, actuel Président de la Commission océanographique intergouvernementale (COI) de l'UNESCO. "Sur la terre ferme, si quelqu'un s'avise de déverser ses détritus dans votre jardin, vous pouvez porter plainte auprès des autorités. Mais l'océan étant inhabité, il n'y a personne pour se lever et agir. Tel n'est pas le cas des zones côtières, et c'est l'une des raisons pour lesquelles elles sont une priorité".

Cependant, il existe au sein du système des Nations Unies des mécanismes de réglementation de la pollution marine. D'après William O'Neil, Secrétaire général de l'Organisation maritime internationale (OMI), c'est la marée noire du Torrey Canyon en 1967 qui a donné le coup d'envoi d'un processus de rédaction de conventions destinées à lutter contre la pollution des mers, notamment:

  • MARPOL (1973 et 1978) acceptée par plus de 100 pays, représentant plus de 93 pour cent du total des marchandises transportées par voie maritime dans le monde. "Il s'agit", dit William O'Neil, "de l'un des textes les plus visionnaires jamais adoptés dans le domaine de l'environnement". Il traite de pollution, non seulement par les hydrocarbures, mais aussi par d'autres produits chimiques, par les eaux usées et par les détritus;
  • La Convention de Londres relative à l'immersion de déchets.

D'après William O'Neil, en 1990, un groupe mixte d'experts de la pollution marine3 , aux Nations Unies, a déclaré que "sans l'application de ces mesures réglementaires, entre 8 et 10 millions de tonnes d'hydrocarbures seraient déversées chaque année en mer du fait du rejet en mer de l'eau (polluée de pétrole) utilisée pour purger les réservoirs ou pour servir de lest". Aux Etats-Unis, la National Academy of Science a estimé qu'en 1989, la quantité d'hydrocarbures rejetée en mer du fait de la navigation n'était plus que de 569 000 tonnes, alors que dans les années 1970, il y avait chaque année plus de 24 déversements d'hydrocarbures de plus de 700 tonnes chacun. En 1995, le nombre total de tonnes d'hydrocarbures rejetées en mer est retombé à quelque 5 000 tonnes.

Malheureusement, la législation de l'OMI ne s'applique qu'à la pollution marine due à la navigation, qui n 1 est responsable actuellement que de 10 pour cent au plus de l'ensemble de la pollution des mers. Et, d'après Elizabeth Dowdeswell, Directeur exécutif du PNUE, la Convention des Nations Unies de 1982 sur le droit de la mer (UNCLOS) "ne traite pas de manière exhaustive du problème des émissions d'origine tellurique, qui représentent 70 pour cent de l'ensemble de la pollution marine ... La communauté internationale ne s'est pas montrée franchement disposée à protéger le milieu marin ... Même si quelque 53 pays ont élaboré des plans d'aménagement du littoral, ils ne sont qu'une poignée à les avoir correctement mis en oeuvre. Nombreuses sont les stratégies de gestion qui vont rarement au-delà de la phase pilote". Seules deux conventions régionales (la Convention de Paris sur la protection du milieu marin de l'Atlantique Nord-Est et la Convention d'Helsinki pour la région de la mer Baltique) traitent de la pollution d'origine tellurique, mais elles ne concernent que moins de 10 pour cent de l'ensemble des océans du globe. "Jusqu'à présent", indique Elizabeth Dowdeswell, "nous n'avons fait que nous attaquer de manière superficielle aux symptômes du mal".

Un Programme d'action mondial pour la protection du milieu marin contre les sources terrestres de pollution, adopté à la Conférence de Washington en 1995 (novembre 1995, Washington D.C., Etats-Unis d'Amérique) devrait favoriser une bonne gestion des activités terrestres susceptibles d'occasionner une pollution marine.

Mise en application
"Si elle n'est pas mise en application", dit Ian McPhail, "une législation peut donner un sentiment vague et réconfortant d'avoir fait quelque chose", mais elle ne sert à rien. Elizabeth Dowdeswell en convient : "Ces accords remportés de haute lutte ne sont que des victoires dérisoires s'ils ne sont pas mis en oeuvre". Le Programme du PNUE pour la protection des mers régionales, créé il y a 23 ans et qui concerne 120 pays, reflète une démarche au cas par cas de la gestion des mers, dont beaucoup estiment qu'elle est plus réaliste et plus accessible qu’une réglementation d'envergure mondiale.

Depuis la fin de la guerre froide, on a beaucoup parlé du rôle de police pacifique des mers que les forces navales pourraient jouer à l'avenir, pour faire appliquer en haute mer les réglementations internationales - un peu à l'instar de ce que font aujourd'hui les armées en cas de conflits sur terre.


1 Sommet de la mer, St John’s, Terre-Neuve, Canada, 1-6 septembre 1997 2 Observations du Scripps Institution of Oceanography, d'après F. Pearce, New Scientist, Royaume-Uni, 16 juillet 1997 3 Appelé aujourd'hui le Groupe mixte d'experts chargé d'étudier les aspects scientifiques de la protection de l'environnement marin (GESAMP)