CINQUANTE MINISTRES DE LA
CULTUREREUNIS A L’UNESCO POUR UNE
TABLE RONDE SUR LA DIVERSITE CULTURELLE FACE AUX ENJEUX DU MARCHE
Paris, 11 décembre (N°2000-137)
- La deuxième table ronde des ministres de la Culture s’est ouverte aujourd’hui
au siège de l’UNESCO en présence de plus de cinquante ministres ou vice-ministres
mais aussi de représentants d’organisations internationales et non
gouvernementales. Consacrée au thème 2000-2010 : Diversité culturelle -
Les enjeux du marché, cette rencontre a mis l’accent dès le premier jour
sur le rôle central que peut jouer l’UNESCO dans ce domaine.
Dans son discours d’ouverture,
le Directeur général, Koïchiro Matsuura, a rappelé que si la mondialisation
tient largement à l’immense interaction des échanges économiques entre les
sociétés, il existe “ d’autres dimensions de la vie des sociétés, faites
de symbolique, de vie en commun et de vie de l’esprit ”. Il a cité à cet
égard le politique, la culture, le savoir et la recherche, ainsi que l’éducation
“ long processus indispensable à tous les autres et créateur permanent, par
la transmission, du fait humain ”. Autant de dimensions qui, pour lui, ne
sauraient être limitées à la seule logique du marché et qui “ relèvent d’un
autre ordre, que la Déclaration universelle des droits de l’homme a consacré
en forme de droits, et que le système des Nations Unies a reçu mandat de
défendre ”.
A propos de la défense de ces
droits dont beaucoup relèvent de l’UNESCO, Koïchiro Matsuura a poursuivi :
“ Il nous faut aujourd’hui - face à la privatisation sans cesse plus large
de la vie scientifique, sociale et culturelle, veiller à protéger et à
renforcer le caractère de "biens publics" de l’éducation, de la
culture et de la science. […] Dans un contexte de "marchandisation"
des produits éducatifs, et plus largement de dérégulation des systèmes d’enseignement,
il faut défendre le service éducatif comme un bien particulier, lutter contre
la standardisation et l’appauvrissement des programmes éducatifs par la
promotion conjointe de la diversité des référents culturels et linguistiques
au sein des contenus d’enseignement, et d’attitudes et de valeurs communes
permettant de favoriser le "vivre ensemble" ”.
Le Directeur général a
ajouté : “ Dans un contexte où 90 % de la recherche scientifique est
effectuée dans les pays développés, et où 60 % l’est par le secteur privé,
il faut lutter contre le fossé croissant qui se creuse entre ceux qui ont les
moyens de mettre effectivement à profit les percées scientifiques et les
autres. […] Là aussi, il nous faut défendre les acquis scientifiques comme
des "biens publics mondiaux" et fixer des règles éthiques qui
permettent de les mettre au service de tous, consolidant ainsi les bases de la
paix et du développement durables. Enfin, dans un contexte de mondialisation
des échanges, il faut exploiter le formidable potentiel qu’ils représentent
pour une meilleure connaissance réciproque entre les peuples et les cultures
”.
Koïchiro Matsuura a poursuivi
: “ L’UNESCO a un rôle fondamental à jouer dans tous ces domaines […] D’une
part, en animant la réflexion et le dialogue entre tous les acteurs de la
société, afin de permettre l’émergence et l’élaboration de principes et
de normes de caractère
universel pouvant guider votre action. La réunion d’aujourd’hui en est un
excellent exemple. Les propositions qui vont vous être soumises d’une
"Alliance globale pour la diversité culturelle" sont également une
bonne illustration de ce rôle de facilitateur que peut jouer l’UNESCO […].
D’autre part, en développant une action normative et en veillant à son
application. Dans le domaine éducatif comme dans le domaine culturel, des
instruments existent depuis longtemps […]. Le prochain instrument en
préparation dans le domaine du patrimoine immatériel devrait permettre, à l’instar
de celui qui existe déjà pour le patrimoine matériel […] de protéger les
traditions orales, et les valeurs et relations symboliques qu’elles
véhiculent, en tant que matrices de la créativité ”.
La première séance -
intitulée Culture et commerce aujourd’hui - présidée par la ministre
norvégienne des Affaires culturelles, Ellen Horn, a débuté par deux
présentations fort différentes. La Française Catherine Lalumière, ancien
Secrétaire général du Conseil de l’Europe et membre du Parlement européen,
s’est félicitée du rôle joué par l’UNESCO en faveur de la protection de
la diversité culturelle, qui permet à la fois “ de conserver et d’imaginer,
de se replier sur soi et de s’ouvrir sur les autres ”. Après s’être
interrogée sur le fait de savoir s’il fallait “ protéger toute culture ”,
et avoir proclamé que “ le respect de la diversité culturelle passait par le
respect de la personne humaine ”, elle a réaffirmé que, même si la culture
est partout, “ les produits culturels ne sont pas des marchandises comme les
autres ”.
Qualifiant la protection de la
propriété intellectuelle et artistique, ainsi que la sauvegarde des
savoir-faire et des produits d’origine, comme autant de priorités, Catherine
Lalumière a longuement évoqué les industries audiovisuelles dont la
diversité est menacée par “ la mondialisation et la puissance des Etats-Unis
”. Elle a cependant expliqué que les moyens défensifs contre l’hégémonie
culturelle américaine, notamment le principe d’exception culturelle et l’utilisation
de quotas, ne peuvent pas suffire et doivent s’accompagner d’un instrument
international de protection de la diversité culturelle. Difficile à élaborer,
cet instrument aurait notamment le mérite d’officialiser et de consolider la
prise de conscience de l’importance de la diversité des identités
culturelles. Pour Catherine Lalumière, personne ne peut rester indifférent car
la défense de la diversité culturelle contribue également à la sécurité de
tous : “ La paix a un prix dont un des éléments est le respect des
identités de chaque peuple, de chaque minorité ”.
Pour sa part, l’Américain
Bruce Lehman, Président de l’Institut international de propriété
intellectuelle et Sous-Secrétaire au Commerce pour le droit d’auteur et la
propriété industrielle de 1993 à 1999, a insisté pour que le débat ne se
limite pas à sa “ dimension transatlantique ”. Il a déclaré que la
question la plus importante était : “ Comment aider les pays les plus pauvres
à utiliser leurs cultures si riches et si diverses pour améliorer leur
situation économique ? De toutes évidence, cela signifie qu’ils doivent
vendre ces produits sur les marchés des Etats-Unis et de l’Union européenne
”. Il a cité l’exemple de la Jamaïque qui ne tire pas beaucoup de profit
économique de son extraordinaire richesse musicale qui génère 1,2 milliard de
dollars selon une étude de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et
le développement (CNUCED).
Cela tient, pour Bruce Lehman,
au fait que les artistes jamaïcains manquent d’éditeurs s’occupant de
leurs intérêts et que les nouveaux artistes signent des contrats avec les
grandes maisons de disque et quittent leur pays ”. Il a accusé les pays
développés de ne pas respecter leur engagement d’aider les pays en
développement à tirer tous les bénéfices économiques de leur patrimoine
culturel et de leur créativité. “ L’accent ne doit pas être mis sur des
querelles de clocher, vieilles de plusieurs décennies, entre les Etats-Unis et
la France - ils peuvent les régler entre eux - mais sur la manière dont les
pays en développement peuvent exploiter ce qui est à eux et à eux seulement
”, a conclu Bruce Lehman.
Plusieurs ministres sont
ensuite intervenus, exprimant souvent le besoin d’une reconnaissance et d’un
encadrement légal de la diversité culturelle. Certains ont également
souligné qu’une approche exclusivement protectionniste ne saurait être la
bonne pour ces marchandises et services “ pas comme les autres ” que sont
les biens et services culturels.
La séance de l’après-midi,
présidée par la ministre congolaise de la Culture et des Arts, Mambou Aimée
Gnali, et intitulée Equité et équilibre dans les flux internationaux de
produits culturels, a accueilli David Hartridge, Directeur du commerce des
services à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), et Milagros del Corral,
Sous-Directeur général adjoint pour la culture de l’UNESCO.
David Hartridge a déclaré qu’il
était essentiel que soit préservé le droit des artistes à vendre leur
travail et que le commerce et la libre circulation s’appliquent aux biens et
services culturels. Il a insisté sur le fait que “ l’OMC est une série d’accords
librement négociés et librement acceptés par des gouvernements qui ont
volontairement limité leur droit souverain d’intervenir dans ce commerce ”.
Il a ensuite mis l’accent sur le caractère souple de ces accords qui laissent
aux gouvernements “ le droit de choisir quels services y inclure et celui de
spécifier les limites qu’ils souhaitent poser ”.
David Hartridge a ajouté qu’une
campagne sans fondement s’en prenait à l’Accord général sur le commerce
des services (GATS) qui donne, selon lui, “ aux pays en développement le
droit de libéraliser le commerce plus lentement et graduellement que les pays
développés ”. Expliquant que les biens et services culturels ne
constituaient pas une catégorie à part dans les négociations en cours, il a
insisté sur le droit des gouvernements à déterminer le type et l’étendue
des engagements que ces gouvernements choisissent de faire dans n’importe quel
domaine particulier.
Cette deuxième séance a
étudié des mesures concrètes permettant à la communauté internationale de
contribuer à créer un environnement ouvert et concurrentiel en vue d’une
libre circulation des produits culturels. Milagros del Corral y a notamment
présenté une proposition de l’UNESCO visant à créer une Alliance
globale pour la diversité culturelle. Cette Alliance globale vise
spécifiquement les produits culturels et implique un partenariat flexible entre
le secteur public et le secteur privé en vue de protéger et de promouvoir la
diversité culturelle à l’échelle mondiale. Un tel effort collectif basé
sur les principes d’autorégulation et de partenariat viendrait compléter les
efforts visant à l’adoption d’un cadre de principes sur la diversité
culturelle, cadre que pourrait fournir le projet de Déclaration sur la
diversité culturelle dont les éléments préliminaires doivent être examinés
demain par la table ronde des ministres.
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