ENTRETIENS DU XXIe SIECLE : L'AME EST-ELLE EN TRAIN DE DISPARAÎTRE ?
Paris, 20 avril 2000 {N°2000-36} - Julia Kristeva, psychanalyste et écrivain, Denise
Bombardier, journaliste-vedette de la télévision canadienne et essayiste, et
Adalberto Barreto, psychiatre et ethnologue brésilien qui soigne les exclus
des favelas, ont débattu, le 18 avril au siège de l'UNESCO, des maladies de
l'âme, de leur avenir et de la prévention dans ce domaine. Ce dialogue
constituait la 12e séance du cycle des Entretiens du XXIe siècle de
l'UNESCO, séance qui s'est tenue en présence du Directeur général, Koïchiro
Matsuura, et a réuni un public de plus de 800 personnes.
Dans son discours d'ouverture, Koïchiro Matsuura, a souligné que " la
vocation de l'UNESCO est d'être une institution prospective ". L'UNESCO,
a-t-il ajouté, " est donc investie, pour l'essentiel, d'une mission de forum
intellectuel à vocation préventive. Sa capacité prospective détermine par
conséquent la pertinence et la validité de son action ". Il a salué à cet
égard le " grand succès " des Entretiens du XXIe siècle dont une anthologie
sera publiée le 19 mai par l'UNESCO et les Editions du Seuil, sous le titre
: Les Clés du XXIe siècle.
L'âme est-elle en train de disparaître ? s'est interrogé Jérôme Bindé,
Directeur de l'Office d'analyse et de prévision, dans son introduction au
débat. Il a notamment souligné que les psychanalystes assistent depuis 20 ou
30 ans à un événement sidérant : " le déclin ou l'éclipse de l'intériorité,
de la vie psychique, de l'espace symbolique du sujet et de sa capacité à
représenter et à se représenter le conflit ". De nouveaux patients font leur
apparition. On voit se multiplier la dépression, a-t-il ajouté, ainsi que
les maladies psychosomatiques, les blessures narcissiques et les
états-limite, les passages à l'acte et les troubles liés à l'addiction à
l'image : " le conflit, au lieu de trouver les mots, s'inscrit alors à même
la peau ou le corps ou dans la violence du geste ", a-t-il observé.
Face aux crises de la société moderne, au " malaise de la civilisation " et
à l'extension des " maladies de l'âme ", Julia Kristeva a formulé trois
questions principales. Pressés par le stress, impatients de gagner et de
dépenser, de jouir et de mourir, nos contemporains ont-ils encore une âme ?
Ou les manières de vivre contemporaines tendent-elles à éliminer l'âme ou à
la mettre en difficulté ? Or ce que dit la psychanalyse, c'est que " vous
êtes en vie seulement si vous avez une vie psychique ". Deuxième question :
face à la rétraction de l'espace psychique, peut-on encore se révolter ?
Julia Kristeva a souligné que la culture moderne ne peut plus être fondée
sur l'interdit. Celui-ci, certes, n'est pas levé, mais il est négocié et
assoupli parce qu'il est confronté à la révolte, au déclin de l'autorité et
à la " crise des valeurs ". Mais le problème est plus profond et concerne
notre vie psychique : ce que propose la psychanalyse, c'est de reconstituer
une âme " non comme un château fermé, mais comme une interrogation constante
", qui préserve une " révolte intime ". Troisième question : pourquoi la
psychanalyse est-elle un athéisme ? Parce que, souligne Julia Kristeva,
elle nous fait découvrir le clivage absolu de l'être humain qui rend
justement l'absolu impossible, nous faisant découvrir notre nature d'êtres "
jetés dans le monde ", dans un univers qui ne peut être stable ; mais en
même temps, la psychanalyse, en réveillant l'aptitude à la révolte, conduit
le patient à recréer des liens, dans une expérience créative.
Denise Bombardier a surtout insisté sur les pathologies du temps à l'aube du
XXIe siècle et sur les " maux de l'âme " que celles-ci induisent, dans des
sociétés dominées par les médias, qui ne cessent de faire éclater le temps.
Elle a ainsi évoqué la compression du temps dans les sociétés industrielles,
jusque dans l'amour et dans la mort, ainsi que la disparition de l'attente
et ses nouveaux symptômes, comme la " folie portable " et le déclin de la
vie privée ou des " rites de passage ". Les incidences de ces pathologies du
temps, qui se traduisent par exemple par l'essor de la pratique du " zapping
", ont des incidences graves sur la transmission des connaissances à l'école
et sur la relation à autrui, a-t-elle conclu.
Adalberto Barreto a évoqué son expérience concrète des favelas où survit une
population déracinée d'" âmes en peine ". Les " maladies de l'âme " dans
cette population d'exclus sont aggravées par le sentiment d'abandon,
l'insécurité et la perte de l'estime de soi, a-t-il souligné. " Le plus
dramatique dans la favela, ce n'est pas la misère apparente et visible, mais
la misère invisible et intériorisée du favelado ", qui le plonge dans un
sentiment d'incapacité et l'amène à " s'auto-boycotter ". Face à ces formes
graves de marginalisation sociale et psychique, la thérapie communautaire
développée dans tout le Brésil par le Professeur Barreto vise à promouvoir
des programmes collectifs d'éveil de l'estime de soi dans le groupe, au
moyen de techniques adaptées aux cultures locales, et à créer des lieux
susceptibles de recréer, dans un esprit participatif, le lien affectif et
social. " La restauration de l'estime de soi des exclus constitue la pierre
angulaire de la lutte contre les maladies de l'âme au XXIe siècle ", a
conclu Barreto, fondateur du Mouvement intégrateur de santé mentale
communautaire, qui, avec le soutien d'organes associés à la Conférence
nationale des évêques du Brésil, a déjà formé dans ce pays près de 600
dirigeants communautaires actifs dans les favelas.
Les prochains Entretiens du XXIe siècle auront lieu le 5 mai, au Siège de
l'UNESCO, et auront pour thème : " Quel est le futur de l'univers ? ". Ils
réuniront trois astro-physiciens de premier plan, Trinh Xuan Thuan, auteur
de La Mélodie secrète, André Brahic, auteur d'Enfants du Soleil et Nicolas
Prantzos, auteur de Voyages dans le futur et de Sommes-nous seuls dans
l'univers ?
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