DES UNIVERSITAIRES ET ARTISTES DE RENOM SE PENCHENT SUR LES MOYENS DE DEVELOPPER UN NOUVEAU DIALOGUE ENTRE LES CIVILISATIONS
New York, 6 septembre {N°2000-79} - Après la réunion qui avait vu, hier dans la matinée, des chefs d'Etat discuter du besoin urgent de nouvelles formes de dialogue entre les civilisations, un groupe d'universitaires de renom international, hauts fonctionnaires, journalistes et artistes s'est réuni dans l'après-midi au siège des Nations Unies pour poursuivre le débat. Ils ont abordé des thèmes liés à la diversité culturelle, à l'éducation et à la croissance accélérée des technologies de l'information.
La réunion était organisée par l'UNESCO, en coopération avec les Nations Unies et avec le soutien de la République islamique d'Iran, afin de lancer l'Année des Nations Unies pour le dialogue entre les civilisations (2001). Elle était présidée par le Directeur général de l'UNESCO, Koïchiro Matsuura, et animée par Giandomenico Picco, Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU.
2001 a été proclamée Année des Nations Unies pour le dialogue entre les civilisations à la suite d'une résolution de l'Assemblée générale, résolution proposée par l'Iran. Le Président iranien, Mohammad Khatami, avait ouvert la séance du matin en déclarant : " La promotion d'un dialogue - sur ce terrain de la culture - au sein de sociétés si diverses [devrait être] l'un des fondements de la compréhension entre les cultures et les civilisations ".
Giandomenico Picco a donné le ton du débat de l'après-midi en soulignant qu'il y a dans le monde, de la part des nations et des individus, un besoin évident d'apprendre à mieux gérer la diversité. Il a déclaré que l'évolution rapide actuellement en cours ne tient pas seulement à l'avancée technologique mais aussi aux déplacements massifs d'individus ou de groupes et à l'échange d'idées.
Le Prix Nobel et écrivain nigérian Wole Soyinka a déclaré que l'heure était venue de " faire de l'introspection sur l'histoire " qu'il a qualifiée " d'exhumation du passé ". Pour lui, il est nécessaire de " considérer combien d'affluents contribuent au flot commun du présent et du futur de l'humanité. Aucune civilisation ne peut fournir toutes les réponses ". Il a ajouté : " Nous avons besoin d'avoir un dialogue entre égaux et non un dialogue de domination ".
Plusieurs intervenants ont demandé que soit examiné le sens du mot "dialogue" et se sont interrogés sur ce que devrait être le point de départ de ces dialogues. L'ancien Secrétaire général des Nations Unies, Javier Perez de Cuellar, a souligné que les événements les plus graves de la décennie écoulée s'étaient déroulés au sein même de nations, notamment toute la série de guerres civiles qui a touché l'ensemble des continents. " Un dialogue entre les nations doit commencer par un dialogue dans les nations ", a-t-il déclaré. " Cela mènera à la démocratie qui confèrera crédibilité et légitimité à toutes les formes de dialogue externe qui peuvent s'ensuivre, y compris celles qui se déroulent aux Nations Unies ".
Mohamed Javad Farizadeh, qui dirige à Téhéran le Centre international de dialogue entre les civilisations, a suggéré que le dialogue devait considérer de nombreuses perspectives, tant actuelles qu'historiques. " Il y a des gens qui pensent que nous devons éviter certains points de vue subjectifs et avoir une approche plus globale ", a-t-il déclaré, avant d'ajouter : " Nous devons élever le niveau de la discussion et reconnaître qu'il n'y a pas qu'un seul point de vue, que nous ne serons jamais capables de reconnaître chaque individu à travers une seule vision de la vie ".
Le sociologue français Edgar Morin a mentionné que plusieurs chefs d'Etat avaient remis en cause, lors de la séance du matin, quelques-uns des rôles dominants exercés par les pouvoirs occidentaux. " Dans chaque civilisation, il y a un savoir et une sagesse propres mais aussi des erreurs et des illusions. Nous devons tous renoncer aux approches monopolistiques qui entraînent des difficultés à se comprendre les uns les autres ".
Des intervenants ont soutenu que la guerre n'est pas forcement le résultat prévisible de désaccords liés à la diversité, culturelle ou autre, même si un grand nombre de conflits sont nés sur ce modèle. Ru Xin, Professeur de Sciences sociales à l'Académie chinoise de Sciences sociales de Beijing, a appelé à développer une conscience mondiale plutôt que de continuer à lancer des actions dans une perspective étroitement individuelle. Il a déclaré : " Il y a des différences entre les gens des différents pays. Cela ne signifie pas nécessairement qu'il doit y avoir un choc des civilisations ".
Attiya Inayatullah, experte en développement social et humain travaillant pour le Conseil national de sécurité du Pakistan, a affirmé qu'il fallait se débarrasser de ce qu'elle a appelé le " syndrome du choc des civilisations ". Elle a déclaré : " Nous devons rechercher l'unité inhérente à la diversité humaine " et elle a appelé l'UNESCO à explorer les contributions des femmes à la construction des civilisations et de la paix.
L'historien et membre de l'Académie russe, Alexandre Yakovlev, a exprimé la crainte de voir la mondialisation déboucher sur une universalisation au niveau de la culture télévisuelle et il a mis en garde contre les dangers d'une monopolisation des médias. " L'unification de la culture serait la fin spirituelle de l'humanité ", a-t-il ajouté. " Nous devons dans ce dialogue combattre pour une culture qui ne doit pas être universelle mais diverse et nationale, qui respecte la souveraineté de l'individu ".
Plusieurs participants ont évoqué les apports potentiels et les dangers de l'Internet en matière d'échanges culturels. L'écrivain lituanienne Ugne Karvelis a fait remarquer que 80 % du monde n'a toujours pas accès aux télécommunications de base. " Si un dialogue devait s'établir par le biais de l'Internet, il nous faudrait attendre encore longtemps pour qu'un nombre satisfaisant de citoyens puisse y participer ou alors il faudrait qu'il y ait dans le monde entier une distribution gratuite d'ordinateurs ", a-t-elle déclaré.
D'autres intervenants ont souligné que la technologie de l'information est en train de créer une nouvelle forme de civilisation, développant des lieux de travail virtuels et pouvant offrir le même pouvoir et les mêmes facilités d'accès à un enfant qu'à un chef d'Etat.
Pour R. K. Ramazani, Professeur émérite en sciences politiques et relations internationales à l'University of Virginia, quels que soient les bénéfices que les nouvelles technologies peuvent apporter, un vrai dialogue entre des peuples ayant des histoires et cultures différentes va beaucoup plus loin que toutes les informations et données disponibles sur l'Internet. " Ce qu'il nous faut, c'est plus que de l'intelligence, c'est de l'empathie ", a-t-il précisé. " Nous devons nous mettre à la place des autres peuples et cela demande du cœur ". Il a souligné qu'il fallait rechercher et explorer des voies permettant de débattre des thèmes de la diversité culturelle, plutôt que courir après la création d'un nouveau paradigme correspondant à l'Après Guerre froide.
Des intervenants ont convenu que le dialogue interculturel devait reposer sur de nouvelles formes d'éducation, un domaine où l'UNESCO fait œuvre pionnière avec des initiatives comme son Projet "La Route de l'esclave". Flora Lewis, une journaliste américaine, a souligné que l'apprentissage des langues est un moyen de comprendre d'autres façons de penser le monde. Richard Bulliet, Professeur d'histoire à l'Université de Columbia, a noté que si l'intérêt pour l'histoire mondiale grandit aux Etats-Unis, il existe encore une tendance marquée à considérer le savoir des pays non-occidentaux comme " local " et de peu d'importance. Il a appelé à un débat sur les contenus des programmes scolaires.
" De nombreux livres ont besoin d'être réécrits et repensés pour que les jeunes soient préparés sur des bases hétérogènes ", a affirmé Rex Nettleford, Vice-chancelier de l'University of the West Indies. Il a souligné que les jeunes de par le monde ont déjà développé un dialogue interculturel à travers les mondes de la musique, de la danse et des sports. " Les jeunes s'y rencontrent et ils se comprennent mutuellement ", a-t-il ajouté.
Hans van Ginkel, Recteur de l'Université des Nations Unies à Tokyo, a déclaré que la qualité de l'écologie, de la science et de l'éducation contribue aux conditions nécessaires à l'épanouissement de la diversité culturelle. Il a souligné qu'on a trop investi dans des solutions unidimensionnelles des problèmes. " Nous sommes encore nombreux à vouloir gagner le débat au lieu de chercher à comprendre le contexte de l'autre personne ", a-t-il ajouté. " Nous oublions la grande complexité des processus de développement ".
Lors de la clôture du débat, Masanori Aoyagi, Professeur d'archéologie à l'Université de Tokyo, a mis l'accent sur l'aspect qualitatif et pas seulement quantitatif des dialogues entre les civilisations. Il s'est référé au besoin de les envisager comme des " polylogues ". Jane Cortez-Edwards, poète afro-américaine, s'est demandé comment le dialogue interculturel peut se dérouler sans trop de manipulation artificielle. " Qui le contrôlera ? ", a-t-elle ajouté.
Koh Byong-Ik, ancien Président de l'Université nationale de Séoul, a déclaré que de nombreux dialogues, larges et profonds, entre les civilisations se déroulent déjà, tant au niveau individuel qu'au niveau gouvernemental, mais que ceux-ci restent sporadiques et improvisés. Tout en se félicitant de voir ces dialogues aider à développer une compréhension véritable et la réconciliation, il s'est inquiété du fait qu'il faudra de nombreuses années pour en sentir l'impact. " La proposition des Nations Unies d'un dialogue entre les civilisations arrive à son heure car il peut être planifié et soutenu ", a-t-il ajouté. " Le manque d'harmonie dans le monde tient à la haine et au mépris qui se sont accumulés. Seuls des efforts organisés pourront nous en débarrasser ".
****
Un site web de l'UNESCO pour le Dialogue entre les civilisations est accessible à l'adresse :
www.unesco.org/dialogue2001
****