Entretiens
du XXIe siècle,
"Les
nouvelles technologies et le savoir : CULTURE OU COMMERCE?”
Paris,
12 mars - La 17e séance des Entretiens du XXIe siècle, qui s'est déroulée
le 9 mars au siège de l'UNESCO autour du thème Les nouvelles technologies
et le savoir : prospective et pistes de réflexion, a réuni deux
personnalités de renom, l'économiste et prospectiviste Jeremy Rifkin,
fondateur et président de la Foundation on Economic Trends, et le philosophe et écrivain Michel
Serres, de l’Académie française, Professeur à l’Université Stanford.
Dans
son introduction, Jérôme Bindé, responsable des Entretiens du XXIe siècle,
a mis l'accent sur les nombreuses interrogations posées par ce sujet crucial:
“Les nouvelles technologies vont-elles creuser un abîme numérique et social
entre riches et pauvres ? Vont-elles plutôt faciliter l'éducation à distance
pour tous tout au long de la vie ? Alors que se met en place une nouvelle économie
de prestataires et d'utilisateurs fondée sur les réseaux et services de la
troisième révolution industrielle, ainsi que sur la notion d'accès, qui en détiendra
les clés ? Va-t-on vers une diversification ou une uniformisation des savoirs ?
Vers une ouverture des disciplines et une communication des connaissances, ou
vers une fermeture et une appropriation privée des savoirs par la généralisation
des régimes de propriété intellectuelle ? Les nouvelles technologies, comme
toute grande révolution technique, vont-elles modifier la production du savoir,
la manière de faire de la science, les paradigmes scientifiques eux-mêmes, la
cartographie des disciplines ?”
Pour
Jeremy Rifkin, le monde commence à entrevoir la naissance d'une nouvelle ère
économique. Une ère différente du capitalisme de marché qui lui-même était
différent du mercantilisme qui l'a précédé. Une ère où l'on passe du marché
aux réseaux. “On arrive à un nouveau changement où le problème est celui
de l'accès à des réseaux”, a-t-il déclaré. “Les nouvelles technologies
nous permettent de fonctionner à la vitesse de la lumière, alors que les marchés
existants sont trop lents. Nous sommes en train de passer de la géographie au
cyberespace. Si depuis 10 000 ans, nous avons organisé la vie économique en
termes géographiques, aujourd'hui les communications de base doivent s'accélérer
pour arriver à la vitesse de la lumière. Et ce phénomène change tout”.
Un
autre changement, encore plus profond, se fait jour, selon Jeremy Rifkin : “On
passe de la propriété à l'accès. Ce que l'on possède, ce n'est plus le bien
physique, matériel, mais l'accès aux flux d'expériences. On achète un
service, on achète l'expérience. Ce que l'on paye, c'est un capital
intellectuel, la production culturelle”. Pour étayer sa démonstration,
Jeremy Rifkin a souligné la différence entre le réseau et le marché :
“Dans un marché, c'est la marge de la transaction qui fait le profit. Dans un
réseau, au contraire, on gagne de l'argent en mettant en commun le risque et en
partageant les parts. Il n'y a donc plus d'adversaire. La famille, c'est la
terre entière. On assiste à une concentration des pouvoirs qui met le marché
hors du marché. Les réseaux détruisent les marchés”.
Jeremy
Rifkin y voit un défi majeur pour nous tous : “Imbriqués dans un réseau où
nous payons l'abonnement, les accords de licence, etc., nos rapports risquent de
devenir de plus en plus commerciaux et de moins en moins sociaux, familiaux”.
Notant que “nos marges sont dans
le culturel, les loisirs, les sports, le Web, le social”, il a indiqué
que “la nouvelle ressource est culturelle et que la grande lutte du XXIe siècle
sera celle de la culture et du commerce. Il faut éviter que la culture ne
devienne uniquement commerciale”.
Mais
comment créer un équilibre entre la culture et le commerce ? Jeremy Rifkin
fonde ses espoirs sur l'Europe et plus particulièrement sur l'Europe
continentale, la France, l'Italie, voire l'Allemagne : “La culture, c'est un
don, une mosaïque, quelque chose que nous créons tous ensemble. L'identité
culturelle doit venir avant l'identité commerciale”.
Allons-nous
perdre la culture ? Face à cette interrogation de Jeremy Rifkin et à son appel
à l'Europe continentale, Michel Serres a manifesté un plus grand optimisme :
“Nous vivons une période décisive avec des changements profonds et nous
devons chercher ce que nous sommes en train de perdre et ce que nous allons
gagner. Je crois que la révolution des nouvelles technologies est, d'une
certaine manière, plus ancienne que nous le pensons. Je ne crois pas qu'il y
ait une histoire linéaire qui parte des technologies dures - c'est-à-dire
l'ensemble des outils que nous utilisons à l'échelle anthropologique - aux
technologies douces - celles qui s'occupent des énergies à l'échelle
informationnelle. Il existe une double histoire : celle des technologies dures
et celle des technologies douces. Mais aujourd'hui, nous sommes devant
l'explosion des technologies douces qui, de ce fait, exploitent la culture”.
Pour
Michel Serres, ce qui change, “c'est le sujet humain, le sujet cognitif. Nous
changeons aussi complètement de paradigme scientifique. Ce n'est plus du tout
la même science”. Mais il n'a peur ni d'une transformation profonde du sujet
humain ni de celle des paradigmes scientifiques. “Ce n'est pas nouveau dans
l'histoire des sciences”, a-t-il précisé. “Le sujet cognitif a souvent
changé à mesure que les technologies douces évoluaient”.
Reste
la culture : “Depuis quelques années, on a redéfini la culture”, a rappelé
Michel Serres. “Il y a aujourd'hui une culture marchandisée, celle qui est
mondialisable. C'est un type d'objet culturel qui se réfère aux expériences
humaines. Certains disent qu’il y aurait désormais une bataille entre cette
culture globalisée, marchandisée, et la culture locale, au sens
anthropologique. Mais ce serait la façon la plus absurde de poser le problème:
car nous aurions alors à choisir entre Disneyland et les ayatollahs. La culture
enfermée dans des limites étouffe et meurt. La culture n'a pas de frontières”.
La
notion d'espace culturel serait donc la vraie question selon Michel Serres :
“Cet espace est complexe, différent pour chacun, plein d'obstacles, de
passages. Il y a une carte d'identité personnelle qui est la singularité
culturelle de chaque individu ayant fait un voyage spécifique dans cet espace
granuleux. La culture est l'invention, à partir d'un point donné, d'un chemin
qui, pas à pas, vous amène de voisinage à voisinage, vous fait partir en
voyage pour découvrir qu'il y a d'autres cultures. Ces cultures-là ne risquent
rien du Net car le Net n'est pas un espace global, il est lui aussi semé
d'obstacles. La culture est fondée sur la décision de chacun. Nous pouvons
dire: "Non, je ne suis pas de cette culture-là". Je suis optimiste,
la vraie culture n'est pas en danger. Nous vivons une transformation considérable
du sujet cognitif, de la science objective et de la culture collective”, a-t-il
conclu.
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