Communiqué
de presse N°2002-30
L'UNESCO DONNE
LE COUP D'ENVOI
DE LA RECONSTRUCTION CULTURELLE EN AFGHANISTAN
Kaboul et Paris,
27 mai - Le débat sur la reconstruction des bouddhas géants de
Bamiyan continue de faire rage, occultant parfois d'autres aspects du désastre
culturel qu'a vécu l'Afghanistan au cours des deux dernières décennies.
Outre ces deux statues uniques au monde, la guerre et le pillage n'ont guère
épargné le musée de Kaboul ni le reste du patrimoine afghan,
d'une richesse et d'une variété exceptionnelles.
Il faut donc sauver
ce qui peut encore l'être. C'est pour s'en donner les moyens que l'UNESCO
et le ministère de la Culture et de l'Information de l'Administration
intérimaire afghane organisent un Séminaire international sur
la réhabilitation du patrimoine culturel afghan. Il réunira un
aréopage d'experts et de représentants des bailleurs de fonds
à Kaboul, du 27 au 29 mai.
Le séminaire
étudiera, entre autres, l'avenir du minaret de Djam, le deuxième
plus haut du monde, qui pourrait être inscrit sur la Liste du patrimoine
mondial dès juin 2002. Ce site deviendrait alors le premier site afghan
du patrimoine mondial. En effet, les initiatives des autorités de Kaboul,
au début des années 80, afin d'inscrire des sites afghans sur
la Liste du patrimoine mondial avaient été stoppées net
par la guerre.
Bien que largement
méconnu par le grand public, le patrimoine culturel afghan est l'un des
plus riches de la planète. Il témoigne de plusieurs temps forts
de l'histoire de l'humanité depuis le quatrième millénaire
avant J.C. L'une des plus anciennes civilisations urbaines fondée sur
la connaissance du bronze est alors apparue dans le nord de l'Afghanistan actuel,
et a développé un intense commerce caravanier, reliant les civilisations
de l'Indus à la Mésopotamie.
L'Afghanistan a
aussi été le berceau de la religion mazdéenne (le zoroastrisme,
apparu au VIe siècle avant J.C.) puis, suite à l'invasion de la
région par Alexandre le Grand au IVe siècle avant J.C., le lieu
de la première grande rencontre entre l'Orient (le monde indien) et l'Occident
(le monde hellénistique). Elle a notamment donné naissance à
une iconographie bouddhique inspirée de l'art grec, dans la vallée
de Bamiyan, à Hadda et ailleurs. Ce style artistique a ensuite essaimé
en Chine, puis en Corée et au Japon.
A partir du VIIe
siècle après J.C., les oasis afghanes sont également devenues
d'extraordinaires foyers de civilisation islamique. A Balkh, Ghazni, Djam ou
Hérat, architectes, écrivains, peintres, spécialistes des
miniatures et des enluminures ont construit des édifices et créé
des uvres qui ont influencé tout l'Est du monde musulman, de la
Turquie à l'Inde, en passant par la Perse.
Les fabuleux vestiges
de ce passé, et les trésors qui avaient résisté
au vol et aux guerres jusqu'à l'invasion de l'Afghanistan par les troupes
soviétiques en décembre 1979, ont aujourd'hui disparu en grande
partie. Ils ont été victimes de trois formes d'attaques.
Le bâtiment
du musée de Kaboul, certains monuments de Hérat et un bazar couvert
à coupoles (réputé le plus beau d'Asie centrale), par exemple,
ont été détruits par la guerre et les tirs de roquette
qui ont ravagé le territoire afghan jusqu'en 1996.
D'autre
part, le vol systématique des uvres afghanes et les
fouilles clandestines ont massivement alimenté le marché
illégal de l'art. De 1991 à 1996, le musée
de Kaboul était pillé : de nombreuses pièces
majeures disparurent ainsi, comme les ivoires de Begram, la totalité
de la collection numismatique, une partie des statues gréco-bouddhiques
et des fragments de peintures murales de la vallée de Bamiyan.
De plus, de nombreux sites archéologiques, comme Hadda,
Aï Khanoum et Tillia Tepe, étaient vidés de
leurs richesses, revendues à l'étranger. Ces pratiques
se poursuivent aujourd'hui dans certaines zones.
Enfin, le décret
promulgué par le mollah Omar le 26 février 2001 afin de détruire
" toutes les statues et tombeaux non islamiques " a abouti à
l'anéantissement des bouddhas de Bamiyan et d'objets appartenant à
la collection de 100 000 objets du musée de Kaboul, dont seulement 30%
ont survécu, selon les estimations. Auparavant, certains sites avaient
déjà été détruits pour des raisons idéologico-religieuses,
notamment à Hadda et Hérat.
Depuis six mois,
plusieurs experts ont été mandatés par l'UNESCO pour évaluer
les dégâts. En décembre 2001, Paul Bucherer-Dietschi, directeur
du Musée de l'Afghanistan en exil de Bubendorf (Suisse), s'est rendu
dans la vallée de Bamiyan. Il y a constaté que non seulement les
deux bouddhas géants avaient été détruits mais que
les statues plus petites de Kakrak et de Foladi avaient également disparu.
Il a fait recouvrir les blocs de pierre restant par des bâches protectrices
en fibre de verre.
Dans un document
présentant 15 propositions de projets, qui seront examinées lors
du séminaire de Kaboul, l'UNESCO préconise la consolidation des
falaises de Bamiyan, la conservation des restes des statues in situ, la construction
d'un musée sur le site et la réalisation de sondages archéologiques.
Ces derniers viseraient à localiser de nouvelles grottes et un Bouddha
couché long de plusieurs centaines de mètres, qui serait encore
enfoui dans la vallée de Bamiyan.
La question très
controversée, y compris au sein de l'Administration intérimaire
afghane, de la reconstruction des deux bouddhas géants n'est pas abordée
dans ce document. Elle fera l'objet d'un débat lors du séminaire.
A Kaboul, dès
la fin 2001, des employés locaux du musée national et des archéologues
afghans ont été chargés par l'UNESCO de répertorier
les restes des objets détruits et de les mettre à l'abri. Le 1er
mars 2002, un protocole d'accord et de coopération portant sur la réhabilitation
du musée a été signé entre les autorités
afghanes et l'UNESCO. Cette initiative a été suivie en mars 2002
par l'envoi d'une mission d'expert, conduite par le professeur italien Andrea
Bruno.
Ce dernier a estimé
nécessaire et " urgente " la restauration du bâtiment
de l'actuel Musée, dont la belle architecture des années 20 a
souffert des bombardements. Il préconise également de procéder
dès que possible à la reconstitution de certaines pièces
emblématiques détruites, à partir des fragments restants,
en faisant appel aux techniques de numérisation et d¹assemblage
virtuel.
Le projet de réhabilitation
du musée qui sera examiné à Kaboul entérine les
conclusions d'Andrea Bruno. Il propose également l'extension du bâtiment,
son équipement avec du matériel approprié, notamment en
vue d'ouvrir un laboratoire de restauration et de réaliser un inventaire
informatisé, et la formation du personnel. Un programme de restitution
d'objets afghans exportés illégalement sera aussi mis en oeuvre,
une fois que le musée offrira des conditions de sécurité
suffisantes.
Andrea Bruno a
par ailleurs inspecté le site du minaret de Djam, qui pourrait être
inscrit sur la Liste du patrimoine mondial dès juin prochain. Ce minaret,
construit à la fin du XIIe siècle dans l'ouest du pays, est le
deuxième plus haut du monde (65 mètres), après le Qutub
Minar de New Delhi (Inde).
Andrea Bruno a
constaté que le site de Djam, qui comprend aussi des fortifications,
un cimetière juif, les ruines d'un palais, etc., était exposé
à trois types de menaces : des risques d'infiltration d'eau liés
à la localisation de la base du minaret à l'intersection de deux
rivières, un projet de route qui traverse le site et dont la construction
pourrait ébranler l'édifice (notamment du fait des vibrations),
et la poursuite de fouilles illicites.
" Il est indispensable
qu'à l'avenir, ce monument et le site archéologique tout entier
fassent l'objet d'une surveillance constante ", écrit-il en soulignant
que l'importance historique de Djam est comparable à celle de la vallée
de Bamiyan et des principaux monuments afghans.
Dans son document
de projets, l'UNESCO explique qu'elle mène depuis 1999 des travaux de
consolidation de la base du minaret avec l'ONG SPACH (Society for the Protection
of Afghanistan's Cultural Heritage) et préconise de nouvelles fouilles,
la surveillance du site par des gardes formés à cet effet et la
modification du tracé de la route.
Enfin, en mars
2002, une autre mission d'expert, conduite par l'Italien Marco Menegotto, a
permis de dresser un premier bilan des graves destructions subies par la ville
de Hérat pendant la guerre.
Marco Menegotto
a passé en revue cinq grands complexes architecturaux de ce fleuron de
l'art islamique, situé à l'ouest du pays: la citadelle, le site
des minarets (dont l'un a été presque totalement détruit
pendant la guerre civile), la mosquée du vendredi, les mausolées
de Gawar Shad et du Shah Zadehah et le tombeau d'Abdurrahman al Ansari.
Suite au rapport de Marco Menegotto, l'UNESCO, qui avait déjà
lancé une campagne de restauration du site en 1975, soumettra six projets
urgents de sauvegarde aux participants du séminaire de Kaboul. Ce document
de projets indique enfin que d'autres sites, comme Balkh, Ghazni ou le palais
présidentiel de Kaboul, feront bientôt l'objet d'une évaluation
détaillée.
Le séminaire
de Kaboul réunira une délégation de l'UNESCO conduite par
le Sous-Directeur général pour la culture, Mounir Bouchenaki,
le Président du Comité du patrimoine mondial, Henrik Lilius, des
représentants d'une quinzaine d'Etats*, des experts afghans ou internationaux
et des membres d'ONG.
Il permettra aux
participants d'échanger des informations sur l'état actuel du
patrimoine et de déterminer les actions d'urgence à entreprendre,
ainsi qu'un plan d'action à long terme. Ils se prononceront aussi sur
la création d'un comité de coordination international pour la
sauvegarde du patrimoine afghan. Ce comité, composé d'Etats et
d'organisations internationales, sera chargé d'examiner, d'approuver
et de superviser les futurs projets mis en oeuvre.
Différents
points précis sont inscrits à l'ordre du jour : l'identification
des sites nécessitant des mesures d'urgence, l'avenir du musée
de Kaboul et du site de Bamiyan, la réalisation d'un inventaire du patrimoine,
la formation de professionnels spécialisés dans la gestion et
la conservation des biens culturels, la création d'infrastructures adéquates
(centre de recherche, bibliothèque, etc.), la préparation d'instruments
juridiques pour la protection des biens et contre le trafic illégal,
et l'intégration des questions culturelles dans le plan national de reconstruction
de l'Afghanistan.
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* Afghanistan, Allemagne, Chine, Etats-Unis, France, Grèce, Inde, Iran,
Italie, Japon, Pakistan, Royaume-Uni, Suisse, Turquie.
Pour plus d'informations,
contactez le Service de presse de l'UNESCO, tél. 01 45 68 17 48
ou site internet
: www.unesco.org/afghanistan