Communiqué
de presse N°2002-78
TRAFIC DE DROGUES : LA DIMENSION
SOCIO-ECONOMIQUE DU PROBLEME
Paris, 14 octobre - Les cartels
mexicains de la drogue, grands pourvoyeurs du marché nord-américain,
empocheraient 10 à 30 milliards de dollars de profits annuels.
Au moment où le Mexique était en pleine crise financière
(1995), l'argent blanchi aurait représenté l'équivalent
de ses exportations de pétrole. Ces deux estimations -
parmi beaucoup d'autres - illustrent l'essor sans précédent
qu'a enregistré le trafic de drogue aux cours des années
80 et 90. Il ne s'agit pourtant que de la partie émergée
de l'iceberg. On ne sait pas grand chose des conséquences
profondes de ce trafic sur les économies et les sociétés,
de même que sur ses implications politiques.
En effet, le phénomène
de la drogue a fait l'objet de nombreuses études mais les
pouvoirs publics ont surtout privilégié soit l'approche
sanitaire, soit l'approche répressive. Pour explorer les
dimensions jusque-là peu traitées, l'UNESCO a lancé
dès 1996 un projet de recherche sur les transformations
économiques et sociales liées au problème
international des drogues. Initié et coordonné par
l'anthropologue Christian Geffray (disparu en 2001), le sinologue
Guilhem Fabre et l'économiste Michel Schiray, il a été
mené dans le cadre du Programme MOST (Gestion des transformations
sociales) de l'UNESCO par une équipe composée de
sociologues, ethnologues, anthropologues et économistes,
avec le soutien de l'Office des Nations Unies pour le contrôle
de la drogue et la prévention du crime.
Le résultat de ces recherches,
qui ont principalement porté sur quatre grands pays aux
économies diversifiées, le Brésil, la Chine,
l'Inde et le Mexique, est aujourd'hui publié sous le titre
Globalisation, Drugs and Criminalisation sur CD-Rom et sur le
site de MOST (*). Les chercheurs, pour la plupart originaires
des régions étudiées, ont rencontré
et interviewé dealers et consommateurs, juges et policiers,
avocats et fonctionnaires. Ils ont épluché des années
d'articles de presse et de décisions de justice concernant
la drogue, étudié les mouvements de capitaux, les
flux financiers et l'activité des paradis fiscaux. L'aboutissement
de leur projet prouve qu'il est possible de faire de la recherche
socio-économique même dans des milieux très
fermés comme ceux du crime économique.
Première conclusion de ces
recherches : le trafic de drogue - et le blanchiment d'argent
qui l'accompagne - est directement lié à tout un
ensemble d'autres activités criminelles, et le développement
général des activités criminelles au cours
des vingt dernières années s'explique dans une large
mesure par la " multiplication des opportunités qu'a
entraîné la libéralisation financière
et la mondialisation de l'économie ". Au fil de certaines
des études, on en apprend d'ailleurs plus sur le recours
aux banques offshore, qualifiée ici d'" illégalité
légale " ; le rôle aussi important que nocif
des paradis fiscaux est clairement illustré, notamment
en ce qui concerne la gestion très opaque des grandes fortunes.
Autre constat, l'impunité
dont bénéficient les trafiquants tient à
leur habileté à " neutraliser ou à saper
le travail des forces de l'ordre en se livrant à une corruption
systématique ou même, dans certains cas, en infiltrant
les forces gouvernementales ". Pour l'étude,
" la forme de corruption prévalant dans un pays dépend
étroitement de la nature de l'Etat et du rapport de force
qui s'établit entre les institutions étatiques et
les réseaux trafiquants. [
] A cet égard, la
situation mexicaine, où l'administration est demeurée
longtemps sous la tutelle de facto d'un parti unique, peut s'avérer
plus proche de la situation chinoise que de celles du Brésil
ou de la Colombie ". Les travaux consacrés au Rondonia
brésilien fournissent en tout cas des exemples saisissants
de trafiquants élus maires, députés ou sénateurs.
Et le Mexique illustre à sa façon - notamment à
travers ses corridos, des chansons populaires qui ont chanté
les louanges de personnages comme Zapata ou Pancho Villa et qui
exaltent aujourd'hui les hauts faits de certains trafiquants -
" l'embellissement social " de l'image de certains criminels
devenant les " héros " de leurs quartiers ou
de leurs villes.
L'influence politique des réseaux
criminels, observée au niveau local mais aussi régional
et national, pose évidemment la question du décalage
entre la loi et son application. Seul le menu fretin des trafiquants
semble subir les foudres de la répression ; les institutions
policières et judiciaires paraissent incapables d'intervenir
dans certains milieux économiques et politiques. A tel
point que c'est parfois la légitimité même
des institutions qui risque d'être mise en cause. Les situations
où on constate une " perversion de l'Etat de droit
" - exécutions extra-judiciaires opérées
par les forces de l'ordre sous forme d'arrestations qui se terminent
toujours mal pour les délinquants - ne valent pas mieux
pour l'avenir des sociétés concernées.
Autre indication des recherches
: " Si le trafic de drogues ne représente qu'un pourcentage
réduit de l'activité économique, le blanchiment
de l'argent de l'ensemble des activités illicites contrôlées
par les réseaux criminels peut avoir un impact sur les
crises financières. Cette théorie est démontrée
dans une nouvelle analyse des crises mexicaine (1994-1995), thaïlandaise
(1997) et japonaise (depuis 1990) prenant en compte la dimension
de l'économie criminelle ". Autrement dit, ce que
les économistes ont baptisé d'Effet tequila, à
savoir la prospérité artificielle qui a précédé
la crise financière mexicaine de 1994-95, avait sans doute
quelque chose à voir avec un Effet cocaïne. Et, selon
les chercheurs, de futures études montreraient peut-être
que cela s'est également produit dans des pays comme la
Turquie, l'Argentine ou le Nigeria en 2000-2001.
De façon plus générale,
la perméabilité entre les différentes économies
- l'étude se penche sur l'économie " grise
", point de passage entre l'activité économique
parfaitement licite et l'économie " noire ",
celle des trafics et de l'illégalité - est confirmée.
L'Opération Casablanca, la plus grande enquête sur
le blanchiment menée en 1998 par les services nord-américains,
en fournit un exemple saisissant : 25 hauts dirigeants de 12 des
19 principales banques mexicaines ont été arrêtés
lors de cette opération. Avant de finir dans les banques,
l'argent de la drogue peut pourtant emprunter d'autres circuits
- du commerce du café à l'industrie cinématographique,
en passant par l'or ou les pierres précieuses - en fonction
des situations nationales. En tout cas, cette relation entre les
réseaux criminels et les économies nationales ne
peut plus être négligée, tant au niveau national
qu'au niveau international, par les autorités chargées
d'élaborer une stratégie de lutte contre le trafic
de drogue. Et d'autres recherches comme celles menées à
bien dans le cadre du Programme MOST seront évidemment
nécessaires.
Pendant son déroulement,
de 1996 à 2002, le projet de MOST a fédéré
les efforts des chercheurs spécialisés sur les drogues
dans les différentes régions du monde, qui sont
désormais reliés au sein d'un réseau international.
Parmi les autres retombées concrètes du projet figurent
la mise en place en France du "Groupe de Cluny", un
cercle de recherche sur la drogue qui s'est ensuite ouvert aux
autres questions de criminalité, et la création
de deux Chaires universitaires sur les drogues pour les années
2002 à 2004 : l'une au Mexique, à l'Université
nationale autonome de Mexico, l'autre au Brésil, à
cheval sur trois universités (deux à Rio de Janeiro
et une à Belem). Les titulaires de ces chaires figurent
parmi les auteurs du présent rapport.
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* Le rapport de
recherche Globalisation, Drugs and Criminalisation peut être
consulté et téléchargé (en anglais)
à l'adresse : www.unesco.org/most/drugs.htm
Contact
Monique Perrot-Lanaud
Bureau de l'information du public, Section éditoriale
m.perrot@unesco.org
Tél. 33 (0)1 45 68 17 14