Feature
N°2002-6
LE COMBAT D'UN
HOMME POUR LA LIBERTE DE LA PRESSE
Lauréat du Prix mondial
de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano pour cette
année*, le journaliste zimbabwéen Geoffrey Nyarota
a raconté, à Harare, son combat pour une presse
libre à Andrew Meldrum.
Parlant, au beau milieu de son
jardin luxuriant, de la joie que lui apporte sa petite-fille de
deux ans, Geoffrey Nyarota, 51 ans, semble bien loin du monde
âpre et remuant de la presse quotidienne.
Mais en tant que directeur du Daily
News, le seul quotidien zimbabwéen indépendant,
il est au cur du combat pour le maintien d'une presse libre
au Zimbabwe.
Deux jours seulement avant cette
entrevue, il a été retenu pendant huit heures par
la police et accusé de diffamation pour avoir publié
des informations selon lesquelles des responsables gouvernementaux
ont falsifié des résultats électoraux lors
de l'élection présidentielle de mars dernier. Geoffrey
Nyarota et sa famille voient aussi de mystérieuses voitures
s'attarder devant leur maison et le journaliste a reçu
des menaces de mort.
Le gouvernement a lancé
cinq accusations contre lui pour des articles portant sur la corruption
et sur des violations des droits de l'homme. Selon la nouvelle
loi zimbabwéenne sur les médias, il pourrait être
condamné à la prison et son journal pourrait être
fermé.
Mais il ne tremble pas. "
Ces charges sont sans fondement. Nos articles étaient étayés
et nos dossiers sont bien ficelés. Les accusations du gouvernement
ne tiendront pas devant le tribunal ", dit-il avec confiance.
" Le gouvernement veut que toute la presse, et même
tous les Zimbabwéens, en soient réduits à
un état de soumission tel qu'ils acceptent tout ce qu'on
leur raconte. Nous ne voulons pas de cela ".
Avec une détermination calme
mais inflexible, Geoffrey Nyarota a placé son journal à
l'avant-garde de la lutte pour la survie d'une presse indépendante
et critique au Zimbabwe. Depuis qu'il a fondé le Daily
News en 1999, il a fait monter en puissance le quotidien jusqu'à
en faire le plus gros tirage du Zimbabwe, dépassant de
loin les ventes du Herald qui appartient à l'Etat.
Le Daily News a dû résister
à des manuvres d'obstruction considérables
et Geoffrey Nyarota a reçu des menaces de mort. En avril
2000, il y a eu un attentat à la bombe contre les bureaux
du Daily News et en janvier 2001 les presses du quotidien ont
été détruite par une très forte explosion.
Malgré tout cela, le quotidien n'a pas raté un seul
jour de parution.
" Je n'avais jamais pensé
que ma carrière journalistique m'entraînerait jusqu'à
la situation actuelle ", soupire-t-il. " Quand j'ai
commencé, je voulais écrire sur les voitures, pas
sur la politique ".
Quand ce pays d'Afrique australe
s'appelait Rhodésie et vivait sous la loi d'une minorité
blanche, Geoffrey Nyarota devint l'un des premiers journalistes
noirs de l'Herald. Il se fit remarquer en couvrant les premières
élections ouvertes du pays en 1980, élections qui
portèrent Robert Mugabe et son parti au pouvoir. Il devint
le rédacteur en chef du Manica Post, un hebdomadaire appartenant
à l'Etat publié dans la ville de Mutare à
la frontière orientale du pays. En un an, il avait doublé
la diffusion du journal. " Ce n'était pas difficile
", explique-t-il. " Le journal ne s'adressait jusque-là
qu'à la minorité blanche. J'ai simplement ouvert
le journal à un lectorat plus large et la diffusion est
montée en flèche ". Il fut ensuite promu rédacteur
en chef d'un autre journal appartenant à l'Etat, le Bulawayo
Chronicle, quotidien de la deuxième ville du pays.
Au Bulawayo Chronicle, il dévoila
le scandale du " Willowgate ", dans lequel l'usine de
montage automobile de Willowvale qui appartenait à l'Etat
allouaient les rares voitures produites aux ministres qui les
vendaient ensuite pour leur plus grand profit. La série
d'articles publiés par le Chronicle força cinq ministres
à démissionner. Mais le gouvernement n'apprécia
pas ce genre d'embarras et Nyarota fut débarqué
du Chronicle. Après avoir quitté le service de l'Etat,
il dirigea brièvement un hebdomadaire financé par
des capitaux privés, la Financial Gazette, puis enseigna
le journalisme à l'Ecole de journalisme Nordic/SADC au
Mozambique. En 1998, il rentra au Zimbabwe pour fonder l'Associated
Newspapers of Zimbabwe qui donna naissance au Daily News.
Grâce à des reportages
vivants, des dessins humoristiques acerbes et une maquette accrocheuse,
le journal devint rapidement le quotidien le plus populaire de
Harare. Des enquêtes solides montrèrent l'étendue
de la corruption, des violations des droits de l'homme et la mauvaise
gestion économique. D'un côté le journal gagna
un lectorat enthousiaste, de l'autre il s'attira l'inimitié
du gouvernement. La détermination et la constance avec
lesquelle Geoffrey Nyarota a tenu à ce que le Daily News
offre un point de vue indépendant sur les événements
ayant lieu au Zimbabwe lui a valu plusieurs prix.
" J'ai gagné ces récompenses,
mais cela a vraiment été un effort collectif ",
souligne-t-il. " Je suis le chef d'une équipe qui
a gagné ces prix. L'équipe toute entière
a été confrontée aux menaces et aux violences.
Le gouvernement a pris nos journalistes pour cible. Aujourd'hui
il empêche la distribution de notre journal dans les zones
rurales. Pendant la période d'avant les élections,
les gens n'avaient droit qu'à l'information - nouvelles
et points de vue - d'origine gouvernementale,. Ne donner à
la population que l'information émise par le gouvernement
est en contravention directe avec les principes démocratiques
".
Peu après avoir été
réélu Président du Zimbabwe, Robert Mugabe
a promulgué une loi sur la presse qui donne au gouvernement
le pouvoir de s'en prendre aux journalistes et d'interdire les
journaux. Le pays a un besoin réel de plus de couverture
de presse indépendante et Geoffrey Nyarota dit qu'il relèvera
le défi.
Il s'est déclaré
ravi de recevoir le Prix de la liberté de la presse de
l'UNESCO. " Toute l'équipe du Daily News est encouragée
par ce prix et cela nous inspire pour continuer notre travail.
C'est un grand honneur, mais il y a un autre prix que je veux
plus que tout ", dit-il. " C'est de voir une véritable
liberté de la presse au Zimbabwe. C'est la récompense
suprême que notre pays pourrait recevoir. Toute la souffrance,
tous les sacrifices, l'humiliation que nous avons endurés
doivent apporter quelque chose et une véritable liberté
de la presse au Zimbabwe profiterait à toute la nation
".
****
* Le Directeur général
de l'UNESCO, Koïchiro Matsuura, décernera le Prix
mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano
2002 à M. Nyarota au cours d'une cérémonie
qui se tiendra lors de la Journée mondiale de la liberté
de la presse, le 3 mai prochain, dans la capitale des Philippines,
Manille, en présence de la Présidente des Philippines,
Gloria Macapagal-Arroyo.