Paris, 23 novembre {No. 96-210} - La Rencontre autour de Malraux qui s’est tenue aujourd’hui à l’UNESCO à l’occasion du 20e anniversaire de la mort de l’écrivain et du transfert de ses cendres au Panthéon a permis, au travers d’échanges et de témoignages, de rendre hommage à un homme d’Etat qui voyait dans la culture non seulement un héritage mais surtout une volonté.
Trois grands témoins - les écrivains Jorge Semprun, Régis Debray et Jean d’Ormesson - se sont succédé à la tribune lors de cette Rencontre, organisée par les autorités françaises avec l’UNESCO, à l’initiative de la Délégation permanente de la France auprès de l’Organisation, et animée par Jean d’Ormesson.
De nombreuses personnalités et les ministres de la Culture de plusieurs pays, ainsi que l’épouse et la fille de l’écrivain, assistaient à cette Rencontre dans une salle comble.
La Rencontre a débuté par la diffusion du discours prononcé à l’UNESCO en mars 1960 par Malraux, Ministre d’Etat chargé des Affaires culturelles de 1959 à 1969, à l’occasion du lancement par l’UNESCO de la Campagne de Nubie visant à sauver les monuments égyptiens d’Abou Simbel et Philae. Malraux, qui exalta à cette occasion l’« acte par lequel l’homme arrache quelque chose à la mort » formulait pour la première fois le concept de patrimoine universel, qui sera désormais au coeur de l’action culturelle de l’UNESCO.
« Dès 1936, André Malraux a, dans sa conférence L’Héritage culturel, anticipé en quelque sorte sur l’invention par l’UNESCO de la notion de patrimoine commun de l’humanité - notion qu’il devait consacrer par les formules magiques de son éloquence dans le fameux appel pour sauver les temples de Nubie », a déclaré Daniel Janicot, Sous-Directeur général de l’UNESCO. Il a ajouté que, chez Malraux, « la valeur donnée au passé, au patrimoine commun de l’humanité, à l’héritage culturel n’est jamais un ralliement à on ne sait quel esprit de “gardien du temple”. L’exaltation de l’héritage ne récuse pas, elle affirme, nous dit Malraux, la “possibilité infinie du destin” ».
« Entrant au Panthéon, il quitte le XXe siècle et entre dans le suivant : quel meilleur programme pour le prochain millénaire, quel meilleur emblème pour l’oeuvre de paix et de développement de l’UNESCO, que de la placer sous l’égide de cette quête de Malraux : faire prévaloir la liberté contre le destin ? », a ajouté M. Janicot.
Françoise de Panafieu, Ambassadeur Délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO, a accueilli les participants en rendant ainsi hommage à André Malraux, « homme-modèle » : « Il était, tout à la fois, Ministre et Ambassadeur, son action politique étant portée par une vision capable de mener l’humanité à un rêve digne de l’homme; le dialogue des cultures apparaissait, disait-il, comme le plus puissant protecteur du monde contre les démons de ses rêves ».
Saluant l’engagement de Malraux en faveur du sauvetage des oeuvres d’une civilisation qui n’appartenait à aucun pays, Philippe Douste-Blazy, ministre français de la Culture, a déclaré: « Une étape décisive venait ainsi d’être franchie dans l’histoire de l’esprit. Cette bataille menée par l’UNESCO depuis un demi-siècle, témoigne de l’importance de la culture comme facteur de paix et de rapprochement entre les peuples ».
« Quand pointent l’intolérance et le fanatisme, André Malraux avait un jour proposé la devise : “ culture et courage” », a rappelé M. Douste-Blazy. « C’est cette devise que je souhaite transmettre à mon tour à cette tribune, en particulier aux nombreux jeunes présents dans cette salle ».
Rendant hommage à l’écrivain « le plus intelligent de sa génération », Jean d’Ormesson a développé le thème « Malraux l’écrivain ». Il a estimé que Malraux avait « compris une chose décisive, c’est qu’à force d’être utilisés dans les livres et sur les estrades officielles, les mots avaient perdu de leur force. Il les a remplacés par les images et par l’action, par l’art et la révolution. C’est ce qui a précipité vers lui des millions de jeunes gens ». Malraux est en notre siècle « un être de contraste et un paradoxe vivant. Mais notre siècle lui-même est si plein de contrastes et si paradoxal que personne ne l’annonce ni ne l’incarne mieux que Malraux. Malraux est un grand écrivain parce que le monde, tout à coup, dans sa violence et ses contradictions, s’est mis à ressembler à ses livres », a ajouté Jean d’Ormesson.
L’écrivain Jorge Semprun a parlé de la rupture et de la continuité dans l’engagement de Malraux: « C’est dans l’expérience historique que Malraux s’est engagé corps et âme, oeuvre et vie mêlées. » Il a retracé son engagement dans les luttes anti-fascistes des années trente, son combat aux côtés des communistes et la rupture, la Résistance, la rencontre avec le Général de Gaulle, la redécouverte des valeurs démocratiques et nationales. « Il s’agit d’un engagement spirituel et existentiel, théorique et pratique. Mais ce n’est par un engagement partisan », a-t-il dit. « Malraux n’a jamais été un rhéteur appelant les autres à se battre. Il se sera battu lui-même, donnant en exemple des actes, pas seulement des mots. (...) André Malraux, lui, a écrit les mots sur les drapeaux et a porté les drapeaux sur le front de la lutte ». Dans la métamorphose de l’engagement d’André Malraux, Jorge Semprun relève des invariants : « Il continue d’être irradié par les valeurs de la fraternité, du courage et de l’universalisme culturel ».
Intervenant sur le thème Malraux et l’image, Régis Debray a mis en relief l’actualité d’André Malraux : « Il a pronostiqué deux événements majeurs, nullement contradictoires quoi que de signes opposés : la renaissance de ces choses très obscures mais très tenaces qu’on appelle toujours nations, et ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation. A l’heure où cette dernière signifie très certainement l’uniformisation des cultures par subordination des faibles au fort (...), Malraux a témoigné pour une tout autre unité du monde : la mondialisation comme circulation des différences - comme disait de Gaulle, « l’unité humaine ne naît que de l’esprit » - et non pas abolition des différences par réduction à l’homogène; comme dialogue et non comme monologue d’une superpuissance unique qui deviendrait la source unique des images, des nouvelles et des rêves. » Pour Régis Debray, Malraux était « l’un des très rares esprits occidentaux qui, sans renoncer à ses propres valeurs, sans se renier dans son être d’Européen, fils de Nietzsche et de Dostoïevski, de Rembrandt et de Goya, a passionnément aimé l’éclairage que les autres civilisations portaient sur la sienne ».
Ponctués de documents visuels et sonores sur Malraux, ces témoignages ont été suivis d’un échange avec des lycéens.
« Ce que je crains aujourd’hui pour Malraux, ce n’est pas le fameux purgatoire des écrivains disparus, mais le paradis climatisé qui inspirerait de la lassitude », a conclu Jean d’Ormesson. A l’heure où nous sommes submergés sous ses discours et des photographies, « gardons en nous l’image de cette grandeur qui avait rendu la liberté et l’honneur à un peuple asservi et à un monde menacé ».