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LA
DEFENSE DES CULTURES MENACEES
par
Juan Goytisolo
Pour
saisir avec justesse la corrélation entre la culture orale et
celle qui tire son origine de l’écriture, nous devons partir
des connaissances historiques que nous possédons sur ces deux
formes d’expression, avant d’aborder les changements
introduits par l’invention de la typographie en 1440, puis, de
nos jours, la
révolution informatique.
Si,
comme l’indiquent les données dont je dispose, l’existence de
l’Homo sapiens et
l’apparition consécutive du langage remontent à quelque
quarante ou cinquante mille ans, les premières manifestations
écrites se situent vers 3500 avant Jésus-Christ, date des
inscriptions sumériennes en Mésopotamie. Autrement dit, la
période à laquelle correspond « l’oralité
primaire » – ainsi nommée par Walter Ong dans son œuvre
fondamentale sur la question – est presque dix fois plus longue
que celle de l’écriture. A ces chiffres révélateurs de
l’ancienneté du patrimoine oral de l’espèce humaine, nous
devons ajouter d’autres facteurs qui nous aident à comprendre
l’interaction entre tradition orale et expression écrite, et le
déséquilibre croissant qui la caractérise : sur trois
mille langues parlées aujourd’hui dans le monde, seules 78
possèdent une littérature vivante, fondée sur l’un des 106
alphabets créés au long des siècles. En d’autres termes,
plusieurs centaines de langues actuellement en usage sur notre
planète sont dépourvues d’écriture, et leur communication est
exclusivement orale.
Aborder
la connaissance de cette oralité primaire, c’est faire un
travail anthropologique qui va bien au-delà de mes modestes
incursions dans le domaine de la littérature et du récit oral.
Bien que toutes les cultures se fondent sur le langage,
c’est-à-dire sur un ensemble de sons parlés et écoutés,
cette communication orale – qui comporte, comme nous allons le
voir, de nombreux éléments corporels – a connu au fil des
siècles une série de transformations, à mesure que
l'apparition, puis l’existence de l’écriture modifiaient
progressivement la mentalité du rhapsode ou du narrateur. Dans le
monde actuel des moyens de communication de masse, il est
difficile de trouver des dépositaires d’une tradition orale qui
ne soient absolument pas « pollués » par
l’écriture et son support technologique et visuel. Comme
l’atteste ma qualité d’auditeur sur la Place de Marrakech,
les halaiquís (conteurs)
se produisent dans le cadre d’une société mutante et avide de
savoir, qui regarde souvent de haut ceux qui – étrangers à une
éducation presque exclusivement liée à l’application des
normes compétitives en vigueur dans le Village planétaire –
conservent et mémorisent pour demain les histoires du passé.
Inutile de dire que cette perception erronée de la tradition
orale part d’une confusion qui doit être clairement soulignée:
la culture et l’instruction ne sont pas des termes identiques,
et c’est bien la raison pour laquelle les dépositaires du
savoir oral peuvent être -et sont parfois- plus cultivés que
certains de leurs compatriotes initiés au seul maniement des
techniques audiovisuelles et informatiques. Mais dans un monde
subjugué par l’ubiquité de ces technologies, la culture orale,
qu’elle soit primaire ou hybride, est gravement menacée et
justifie une mobilisation internationale pour la préserver
d’une extinction progressive.
A
ce propos, j’évoquerai la halca
de la place Jami’al-Fna telle que je l’ai connue il y a un
quart de siècle. Les dépositaires de la tradition orale avaient
déjà pleinement conscience de leurs limites face à la culture
écrite, et cette conscience
se manifestait dans un large éventail de situations, fruit de
l’influence écrasante de l’écrit sur l’oral. Les rhapsodes
et les conteurs en berbère – dont les quatre variantes parlées
n’ont pas d’alphabet commun et quasiment pas d’écriture, si
ce n’est en caractères arabes – étaient le plus souvent
analphabètes, et leurs connaissances religieuses se bornaient à
la mémorisation des principales sourates du Coran. Les gnaoua,
descendants des anciennes confréries d’esclaves de l’Afrique
subsaharienne, mêlaient – et mêlent toujours –l’arabe et
le bambara dans leurs chants et leurs prières rituelles. Mais les
Berbères imazighen ou soussies, tout comme les gnaua,
écoutaient la radio, avaient des radiocassettes et commençaient
à s’habituer à la télévision. La « pollution »
des nouvelles technologies a ainsi produit une hybridité, que
l’on retrouve aujourd’hui sur toute la planète, à des
degrés divers et sous des formes différentes.
Je
citerai l’exemple de trois jongleurs : Cherkaoui – de la halca
« des colombes » -, pratiquement analphabète, dont le
« dialogue des oiseaux » reproduit un schéma
mémorisé avec son maître « l’Aveugle » ;
Abdeslam, plus connu sous le nom de Sarouk, passa son enfance à
étudier dans une zawiya
jusqu’à devenir fqih
(lettré ou connaisseur du Livre) et avait coutume d’associer
des histoires de son invention ou tirées de sa propre expérience
avec des vers coraniques; quant au “Docteur des insectes”,
dont l’ingéniosité verbale et le talent d’improvisateur ont
captivé son auditoire pendant vingt ans, il parodiait souvent la
langue de bois des journalistes de la radio et de la télévision
de son pays. Il y avait donc, et il y a encore, sur la place de
Marrakech, des conteurs et des rhapsodes semi-analphabètes,
possédant une riche tradition orale parfois fondée sur des
textes écrits et codifiés, et d’autres qui se servaient et se
servent de la culture graphique pour donner une vie nouvelle à
leurs récits.
Cette
variété de contacts et d’osmose entre l’oralité primaire et
les différentes manifestations
de l’écriture et de l’imprimerie, auxquelles se mêlent
aujourd’hui les nouvelles technologies à support oral (radio,
télévision, cassettes, etc.) a été pour moi des plus
stimulantes, dans la mesure où elle m’a permis d’abandonner
les schémas rigides et les frontières immuables entre la
tradition orale primitive et celle qui émane de l’expression
graphique (en l’occurrence, l’alphabet arabe). Tantôt je me
trouvais face à un récitatif de textes écrits – bien que
d’origine orale – mémorisés mot à mot (Les
Mille et Une Nuits, des chansons de geste comme La
Antaría…).
Tantôt, face à des histoires et des prières traditionnelles
berbères et gnaoua, ou
des improvisations sur des thèmes d’actualité plus ou moins
associés à la technologie de « l’oralité
secondaire » telle que la qualifie Walter Ong. Cette
oralité secondaire s’accompagnait à son tour d’un art
immatériel qui résultait précisément du cadre concret et
matériel de la halca : grimaces, mimiques, pauses, rires et larmes, autant de
mouvements corporels et paralinguistiques propres à une situation
qui n’est pas exclusivement orale, et qui font partie d’un
extraordinaire patrimoine immatériel lié à la représentation
publique. Comme le fait remarquer Cervantes, il y a des contes
dont le charme réside dans la manière de les raconter ;
c’est pourquoi le succès populaire de l’halaiquí
dépend moins de l’intrigue – presque toujours connue de
l’auditoire – que de son habileté et son talent
d’improvisation. Dans mon roman Makbara,
j’ai fait de mon mieux pour décrire la nature protéiforme de
ce spectacle qui s’adresse à tous nos sens :
"obligation
d’élever la voix, d’argumenter, de trouver le ton juste, de
parfaire l’expression, de forcer la mimique qui capteront
l’attention du passant ou déchaîneront irrésistiblement les
rires : cabrioles de clown, saltimbanques agiles, tambours et
danses gnaoua, singes criards, annonces des médecins et
herboristes, brusque irruption des flûtes et tambourins au moment
de passer la sébile : immobiliser, distraire, séduire une
masse éternellement disponible, l’attirer peu à peu dans un
territoire précis, la distraire du chant des sirènes rivales,
lui arracher enfin le dirham étincelant qui récompense
virtuosité, vigueur, obstination, talent"
L’art
du jongleur exige la participation de la vue et de l’ouie, mais
dans le périmètre de la Place, la foule éprouve le plaisir de
tous les sens : dans les gargotes ambulantes, elle savoure la
cuisine populaire et aspire la diversité de ses odeurs, tandis
que la fraternité concrète, égalitaire et directe du lieu rompt
l’atomisation urbaine et favorise la proximité physique. Le
spectacle de la place Jami’al-Fna se répète tous les jours, et
chaque jour il est différent. Les voix, les sons, les expressions
changent, tout comme le public qui voit, écoute, sent, goûte,
touche. Le patrimoine oral s’inscrit dans un autre patrimoine
– que l’on peut qualifier d’immatériel- beaucoup plus
vaste. La Place, en tant qu’espace physique, abrite un riche
patrimoine oral et immatériel.
Mon
expérience, aussi mince soit-elle, de ce phénomère, m’a
incité à analyser le texte littéraire dans sa relation
protéiforme avec l’oralité. L’hybridité entre ces deux
éléments et l’implication des cinq sens de l’être humain
dans une création populaire comme celle de la halca
m’a permis, en autres, de mieux comprendre la dynamique des
transferts entre la poésie épique traditionnelle pré-homérique
et les textes de L’Iliade
et l’Odyssée tels que nous les lisons aujourd’hui,
transferts dont Milman Parry fait une analyse magistrale dans son
œuvre classique The Making
of Homeric Verse.
Sa
démonstration concluante selon laquelle les hexamètres d’Homère
obéissent aux exigences du récit sur l’agora ou place
publique, -cadre très particulier imposant le recours aux
épithètes, aux dictons, aux phrases et formules faciles à
mémoriser – a ouvert la voie, comme on le sait, dans les
dernières décennies, à une recherche féconde sur l’origine
et l’évolution des chants védiques, du récit biblique et ses
développements littéraires dans l’Europe du bas Moyen Age.
Cette approche pluridisciplinaire a notamment enrichi ma lecture
de la littérature espagnole antérieure à l’invention de
l’imprimerie : celle des Cancioneros
(recueils de chansons populaires) et du Libro
de buen amor de l’archiprêtre de Hita. Sur la Place de
Marrakech, j’ai pu replacer dans leur contexte quelques-uns de
ces épisodes et les sauver du bocal de formol d’une érudition
sans doute nécessaire, mais de toute évidence
insuffisante : les plaisanteries du jongleur (auteur ou
récitant) ne peuvent en aucun cas respecter la forme requise par
les normes orthographiques du poème.
Bien
que les impératifs de la structure grammaticale et de la
disposition des caractères imprimés sur les pages d’un livre
supposent, de nos jours, la visualisation de l’écrit de la part
de l’auteur, cela n’exclut pas pour autant chez ce dernier le
sens de la prosodie et de l’effet sonore des mots. Si cela
paraît évident en matière de poésie (les poètes sont plus
sensibles aux sons que les prosateurs), à tel point que les
grands poètes, objet de la violence inquisitoriale de régimes
totalitaires, ont sauvegardé leurs vers en les fixant dans la
mémoire de leur entourage (à l’exemple de Saint-Jean de la
Croix dans l’Espagne du XVIe siècle et d’Osip
Mandelstam dans l’ex-Union soviétique), il ne faut pas oublier
que certains romanciers contemporains qui s’inspirent de Joyce,
de Céline, d’Arno Schmidt, de Gadda, de Guimaraes Rosa
écrivent des textes polyphoniques, dont la lecture idéale
devrait se faire à voix haute. Non plus à la manière des
jongleurs de l’époque médiévale ou de la Place de Marrakech,
mais dans le silence d’une chambre ou d’un bureau:
représentation purement mentale, qui peut ensuite se concrétiser
par des lectures privées ou publiques. Mes romans Makbara
et Les vertus de l'oiseau solitaire privilégient cette oralité
sous-jacente qui subsiste dans l’écriture, bien qu’elle y
apparaisse sous une forme irrémédiablement différente de celle
des jongleurs de la tradition orale précaire de notre temps.
L’adoption
par l’UNESCO du nouveau concept de Patrimoine Oral et
Immatériel ouvre ainsi la voie à la préservation de la culture
orale de centaines de langues dépourvues de graphie, et stimule
l’étude diachronique des innombrables croisements et situations
intermédiaires résultant de l’influence de l’écriture, de
l’imprimerie et des moyens audiovisuels et informatiques
modernes sur l’expression orale.
C’est
une tâche urgente, étant donné l’ampleur et la complexité de
la mosaïque de langues et de cultures menacées, aussi bien en
Amérique latine qu’en Afrique, en Asie ou en Océanie. Et nous
devons nous y atteler en ayant pleinement conscience des risques
encourus : ces cultures et ces langues sont des patrimoines
vivants, et il ne faudrait pas tomber dans le piège de la
« muséification »
en jouant les anthropologues qui, comme le disait un intellectuel
mexicain « considèrent les peuples comme des fossiles
culturels ». Notre action doit donc se montrer subtile et
discrète, à travers une protection des diverses manifestations
culturelles des 3 000 langues parlées dans le monde et de
leurs « trésors vivants », qui exclue la création de
« réserves indigènes » sauf en cas d’extrême
nécessité, c’est à dire quand il s’agit d’établir un
acte de décès après avoir enregistré et filmé leur agonie
pour les musées anthropologiques des grandes métropoles de la
planète.
Pour
ce faire, il faut avoir à l’esprit les différents degrés
d’oralité primaire devant lesquels nous nous trouvons, et
l’hybridité des manifestations du patrimoine oral et
immatériel préservées par la tradition au fil des siècles. Un
défi qui s’adresse à toutes les organisations gouvernementales
et non gouvernementales soucieuses de la biodiv
ersité du monde, une biodiversité gravement affectée par
l’uniformité qu’imposent les lois du Village planétaire et
le fondamentalisme de la techno-science.
Discours
prononcé à l’ouverture de la réunion du Jury (15 mai 2001)
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