Paris, 29 octobre – Le pillage et la destruction d’épaves anciennes ou de sites archéologiques engloutis par des chasseurs de trésors à la recherche d’or et d’autres objets de valeur pourront être mis hors la loi conformément à un traité international qui sera examiné à partir de ce matin par les 188 Etats membres de l’UNESCO.
La Convention sur la protection du patrimoine culturel subaquatique sera soumise pour adoption à la 31e session de la Conférence générale de l’UNESCO, l’organe décisionnel suprême de l’Organisation. Elle vise à interdire le pillage en vue d’exploitation commerciale et à donner la priorité à une préservation in situ du patrimoine subaquatique immergé depuis au moins 100 ans.
" Protéger notre patrimoine subaquatique est extrêmement important. C’est aussi de plus en plus urgent car plus aucun site, plus aucune épave, ne sont aujourd’hui à l’abri des chasseurs de trésors. De nouvelles technologies facilitent l’accès aux épaves situées en eaux profondes et ces technologies coûtent de moins en moins cher ", souligne Lyndel Prott, directrice de la Division du patrimoine culturel de l’UNESCO.
Selon des estimations émanant de professionnels de la récupération d’épaves, il y a environ 3 millions d’épaves non découvertes disséminées au fond des océans. Les seuls chiffres des épaves connues sont déjà impressionnants. Ainsi, la Northern Shipwrecks Database a enregistré - de 1500 à nos jours - 65 000 pertes de navires rien que pour l’Amérique du Nord. Le Dictionary of Disasters at Sea de Charles Hocking (1969) répertorie 12 542 voiliers et vaisseaux de guerre perdus entre 1824 et 1962. D’après le Musée national d’archéologie de Lisbonne, près de 850 bateaux sont allés par le fond dans la zone des Açores depuis 1522. Au moins 90 d’entre eux étaient des galions espagnols et 40 des vaisseaux portugais faisant la Route des Indes.
Il y a aussi des citées englouties, telle Port Royal (Jamaïque), un port de commerce et repaire de pirates qui a disparu sous les flots après un tremblement de terre survenu en 1692. Ou bien des vestiges de civilisations anciennes, tels que le fabuleux Phare d’Alexandrie (Egypte) et les villages du néolithique qui se cachent sous la Mer Noire et qui expliqueraient, selon certains, le fameux déluge de Noé.
Tous ces trésors du patrimoine culturel sont sérieusement menacés. La technologie ouvre désormais les profondeurs marines à des chasseurs de trésors déterminés et disposant de moyens financiers. Et les bénéfices à en attendre sont des plus tentants. En 1985, l’Américain Mel Fisher a découvert l’épave du Señora de Atocha, un galion espagnol qui a coulé en 1622 près de la Floride avec un chargement d’or, d’argent et de bijoux estimé à 400 millions de dollars. Christie’s, une des plus importantes sociétés internationales de vente aux enchères, est devenue le spécialiste mondiale de ce qu’elle appelle " du matériel récupéré légalement ou sous licence, provenant d’épaves historiques ".
En 1986, Christie’s a retiré 16 millions de dollars de la vente de 3 786 lots de porcelaine chinoises et de lingots d’or récupérés dans l’épave du Geldermahlsen, un vaisseau battant pavillon hollandais qui a sombré en 1752 en Mer de Chine méridionale. En 1992, la vente de porcelaines chinoises - connues sous le nom de Cargaison Vung Tao - provenant d’une épave située au large de la côte méridionale du Viet Nam, a rapporté près de 7,2 millions de dollars. En 1997, au moins six sociétés internationales de chasseurs de trésors avaient établi une base au Portugal pour exploiter le fabuleux patrimoine subaquatique recelé par les côtes de ce pays.
Même de simples plongeurs amateurs, équipés de scaphandres autonomes, peuvent désormais participer à la chasse au trésor dans les eaux côtières peu profondes et des millions d’entre eux ne s’en privent pas. Dès 1974, des études ont montré que toutes les épaves connues coulées au large de la côte turque avaient été pillées.
Aux Philippines, autre escale historique des Espagnols et depuis plus de 1 000 ans important jalon du commerce maritime avec l’Asie du Sud-Est, des pêcheurs locaux sont recrutés par des sociétés étrangères pour rechercher des objets dans les très nombreuses épaves qui tapissent le fond des mers.
Cette nouvelle " ruée vers l’or " aboutit à la destruction de pans entiers de l’histoire humaine.
" C’est une logique de profit et non la volonté d’accroître notre connaissance de l’histoire qui guide la chasse aux trésors ", explique Mounir Bouchenaki, le Sous-Directeur général de l’UNESCO pour la culture. " Le temps, c’est de l’argent. C’est pourquoi les chasseurs de trésor doivent travailler rapidement et remonter le plus d’objets possibles afin de les vendre. Un archéologue peut passer une dizaine d’années ou même plus à étudier et à fouiller un bateau, conservant ses découvertes et publiant ses travaux. Nous obtenons ainsi d’une énorme masse d’informations et de connaissances. Avec les chasseurs de trésor, tout cela est perdu ; les objets ne sont pas enregistrés et sont dispersés dans des collections particulières un peu partout dans le monde. C’est tragique pour l’humanité dans son ensemble. Là où il n’y a pas de savoir, il n’y a pas de mémoire ".
Quand un site est fouillé dans les règles, tout le monde en bénéficie. L’étude archéologique du Pandora, qui coula au large des côtes du Queensland en Australie en 1791 a permis, par exemple, de mieux comprendre l’histoire de la mutinerie du Bounty et l’extraordinaire traque des mutinés.
En Suède, l’épave d’un navire de guerre du XVIIe siècle, le Wasa, est devenue l’un des hauts-lieux du tourisme. Les fouilles sous-marines de Bodrum, en Turquie, sont l’un des sites les plus visités du pays.
Par contre, la récupération à but commercial des porcelaines du Geldermahlsen a conduit à la destruction de l’épave et les 16 millions de dollars issus de la vente de cette cargaison n’ont constitué qu’un profit sans lendemain.
Les Etats sont de plus en plus conscients de l’importance de leur patrimoine subaquatique et nombreux sont ceux qui ont pris des mesures pour protéger et gérer les épaves historiques et les sites archéologiques dans leurs eaux territoriales. Mais il n’y a pas de couverture juridique globale pour les épaves, comme celle du Titanic, qui se trouvent dans les eaux internationales, et qui sont, tout simplement, à la merci des découvreurs.
La nouvelle Convention de l’UNESCO sur la protection du patrimoine culturel subaquatique entend changer tout cela. Quelque 350 experts de plus de 90 pays ont travaillé pendant quatre ans pour finaliser le projet de convention qui couvre " toutes les traces d’existence humaine présentant un caractère culturel, historique ou archéologique qui sont immergées, partiellement ou totalement, périodiquement ou en permanence, depuis 100 ans au moins ".
Les pays qui adoptent la Convention doivent apporter des restrictions aux activités des chasseurs de trésors mais aussi imposer " des sanctions pour toute infraction " et ces sanctions " doivent être suffisamment rigoureuses pour garantir le respect de la […] Convention ".
L’instrument prévoit aussi que : " Les Etats parties prennent des mesures pour empêcher l’entrée sur leur territoire, le commerce et la possession de patrimoine culturel subaquatique exporté illicitement et/ou récupéré " et il leur confère le droit de procéder à sa saisie.
L’une des mesures les plus discutées de la Convention recommande la préservation in situ du patrimoine subaquatique. Au cas où il y aurait récupération d’objets, ceux-ci devront être " mis en dépôt, gardés et gérés de manière à assurer une conservation à long terme ".
Les critiques émanant des chasseurs de trésor mettent en avant le fait que cela ne fera que priver le grand public d’un accès à son patrimoine et conduira à sa destruction par les forces de la nature.
Ce n’est pas vrai, explique Robert Grenier, le Président du Comité du Patrimoine subaquatique de l’ICOMOS (Conseil International des Monuments et des Sites) qui a travaillé étroitement avec l’UNESCO sur le projet de Convention. " Il a été prouvé que les épaves de bateaux peuvent durer des milliers d’années au fond de l’eau de la même façon que des sites archéologiques de qualité. Si des épaves peuvent subir des dommages naturels importants sur certaines parties, et j’ai pu en observer moi-même, les dégâts se produisent généralement pendant le premier siècle d’immersion. Après cette période initiale, la dégradation s’arrête plus ou moins ou ralentit jusqu’au moment où le site atteint un équilibre et se stabilise pour des siècles ".
La Convention demande aussi instamment aux Etats de promouvoir leur patrimoine subaquatique et d’encourager " un accès responsable et inoffensif du public " à de tels sites. Elle souligne également la nécessité de sensibiliser le public à l’importance et à la signification de ce patrimoine.
Une fois adoptée par la Conférence générale de l’UNESCO, la Convention sera soumise aux Etats Membres. Elle entrera en vigueur dès qu’elle aura été ratifiée par 20 pays.
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