|
Une mer stratégique Semih Vaner, Centre d’études
et de recherches |
|
| Bordant l’ex-empire
soviétique et ses richesses, débouchant sur les zones les plus sensibles
de la Méditerranée, la mer Noire suscite bien des convoitises. En juin 1992, les chefs d’Etat de 11 pays (Albanie, Arménie, Azerbaïdjan, Bulgarie, Géorgie, Grèce, Moldavie, Roumanie, Russie, Turquie, Ukraine) signaient à Istanbul une déclaration instituant la Zone de coopération économique de la mer Noire (ZCEMN). Cette initiative, impensable il y a 15 ans, est l’une des conséquences les plus spectaculaires des bouleversements auxquels on assiste depuis la chute du mur de Berlin. Quels que soient les calculs, les stratégies et les arrière-pensées de ses participants, ce projet révèle leur volonté d’atténuer les tensions dans la région et de nouer un dialogue. La région de la mer Noire est le théâtre d’une double mutation: déverrouillage de la frontière est-ouest qui opposait la Turquie, membre de l’Otan, à ses voisins du Pacte de Varsovie, et changements profonds des relations au sein de ce dernier. Dans ce nouveau contexte, les deux principales puissances de la mer Noire, la Turquie et la Russie, continueront vraisemblablement à déterminer la sécurité du bassin, d’autant que la question de l’accès aux détroits du Bosphore et des Dardanelles risque de rester à l’ordre du jour. Sans toutefois se poser dans les mêmes termes que pendant la guerre froide: les problèmes économiques et écologiques occuperont plus de place que par le passé avec, notamment, la question de l’acheminement du pétrole russe, kazakh et, surtout, azerbaïdjanais. La question du passage par les détroits est aujourd’hui au cœur des problèmes de la mer Noire, car l’acheminement des richesses énergétiques de la mer Caspienne constitue l’un des enjeux essentiels dans cette région. Le contrat d’exploitation des gisements pétrolifères azerbaïdjanais signé en septembre 1994 a été qualifié de «contrat du siècle». Valable pour une période de 30 ans, il prévoit l’extraction de 511 millions de tonnes, dont la moitié sera destinée à l’exportation. Les investissements prévus s’élèvent à 7,5 milliards de dollars; 70% des bénéfices iront à l’Azerbaïdjan tandis que les membres du consortium, composé de compagnies azerbaïdjanaises, russes et occidentales, s’en partageront 21%. Trois autres consortiums de moindre envergure ont été constitués depuis. Parmi les solutions avancées pour le tracé des oléoducs, deux ont été écartées d’office, les Etats-Unis s’étant opposés à la route dite «iranienne» et l’Azerbaïdjan à celle qui devait traverser en ligne droite l’Arménie. Trois autres solutions restent en concurrence, et deux d’entre elles concernent directement la mer Noire. La première consiste à utiliser l’oléoduc existant, bien que vieillissant, reliant l’Azerbaïdjan au port russe de la mer Noire, Novorossiïsk. Intéressante sur la plan commercial, cette solution satisfait les Russes, mais les Turcs sont hostiles à cet itinéraire pour des raisons de sécurité et d’environnement, notamment pour les villes d’Istanbul et Canakkale. Une autre solution serait de construire un nouvel oléoduc traversant la Géorgie et la Turquie. Deux variantes sont possibles. Selon la première, qui semble privilégiée, l’oléoduc déboucherait au port géorgien de Soupsa sur la mer Noire; selon la seconde, il bifurquerait à Tbilissi pour aboutir à Ceyhan, port turc de la Méditerranée. Très coûteuse, cette solution aurait néanmoins l’avantage de «partager le gâteau en deux» et d’éviter une trop grande dépendance vis-à-vis de la Russie dans le domaine énergétique. Mais la sécurité de l’opération est mise en question, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) ayant déjà annoncé son intention de saboter l’oléoduc. Reste la possibilité d’acheminer le pétrole via la mer Noire, à Burgas (Bulgarie), pour déboucher au port grec d’Alexandroupolis, ce qui poserait entre autres le problème du passage en mer Egée, disputée entre Athènes et Ankara. Autre problème, cette formule court-circuite la Turquie et son coût particulièrement élevé ne pourra être pris en charge que par l’Union européenne, qui risque ainsi de voir ses rapports avec Ankara s’envenimer davantage. Une multitude de facteurs joueront dans la conclusion de cette affaire, dont l’influence des Etats-Unis, mais aussi de puissances comme la Chine, en particulier pour la question de l’acheminement du pétrole kazakh. Du pétrole à la coopération régionale, en passant par les rivalités militaires, la mer Noire demeure en tous cas un des espaces géostratégiques les plus sensibles de la planète. |
|