Les nomades des flots

Esteban T. Magannon, Ethnologue, Inalco, France

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Un village lacustre Bajau sur l’île de Mindanao, aux Philippines.

















De l’Indonésie aux Philippines, Orang Laut, Moken et
Bajau vivent entre terre et mer.

Il ne reste plus beaucoup de peuples, sur la planète, qui ont la mer pour demeure. Quelques milliers d’errants, dans les îles de l’Asie du Sud, font partie des derniers vestiges des cultures aquatiques.

Les «nomades de la mer». C’est le nom que les autres peuples d’Asie du Sud-Est donnent aux Orang Laut, aux Moken et aux Bajau. Malgré leur bonhomie naturelle, ils les considèrent comme des sauvages, des païens qui ne tiennent pas en place, et se méfient d’eux comme de la peste. Les embarcations surchargées sur lesquels ils vivent respirent la crasse. Les femmes y font la cuisine entourées d’enfants, dans un bric-à-brac invraisemblable. C’est à peine si l’on peut mettre un pied devant l’autre sans risquer de trébucher sur un coq caquetant chez les Bajau ou un chien chez les Moken.
Dispersés en petites communautés dans toute la région, ils jettent en général l’ancre au large des plages, dans les lagons ou les estuaires, et jusque dans les eaux dormantes au pied des hôtels de front de mer. Ils appartiennent à trois groupes culturels ayant chacun leurs attaches dans un archipel différent. Les Orang Laut retournent régulièrement sur les hauts-fonds vaseux des estuaires du détroit de Malacca, entre l’archipel Riau et les îles Lingga (Indonésie), les Moken dans l’archipel Mergui (Myanmar) et les Bajau dans les îles Sulu (Philippines), à l’est de Bornéo et dans toute la région orientale de l’Indonésie, notamment aux îles Sulawesi et aux îles Flores.
On ignore leur nombre exact, en partie à cause de l’imprécision des recensements. Citoyens des pays où ils vivent, ils n’en sont pas moins considérés comme des minorités ethniques et ostracisés au même titre que les étrangers. Les anthropologues estiment leur nombre à environ 35 000, mais précisent qu’un tiers à peine d’entre eux vivent encore selon le mode traditionnel, c’est-à-dire non pas seulement de la mer et sur la mer, mais avec elle. La nuance est importante, car beaucoup de gens, y compris des anthropologues, continuent d’opposer peuples terrestres et peuples marins, comme si les deux modes de vie étaient incompatibles. En réalité, les Orang Laut, les Moken et les Bajau vivent entre terre et mer.
Les Moken se comparent volontiers à leur «sœur mythique», la tortue. Comme elle, ils évoluent dans les deux éléments. Ancrés dans les lagons ou au large des côtes les plus abritées des îles, leurs bateaux restent hors de portée des prédateurs terrestres tout en échappant aux courants côtiers. Surmontés d’un toit, ces embarcations dérivent du prao commun à tout le Pacifique et le Sud-Est asiatique. Le kabang moken est, à en croire l’anthropologue Pierre Ivanoff, qui l’a étudié dans les années 50-60, une merveille d’ingéniosité: «Léger, stable, mesurant de sept à 10 mètres de long sur 1,5 de large et capable d’embarquer de cinq à huit personnes, il résiste aux pires grains de l’océan Indien. Pas un clou n’entre dans sa construction: toutes les pièces tiennent par des chevilles de bois ou de bambou ou sont liées entre elles à l’aide de rotin ou de lianes diverses. Les feuilles de palme servent à confectionner le toit et la voilure.»
Ces nomades vivent au rythme des moussons. La mer devenant dangereuse à la saison des pluies, ils cherchent la protection des côtes: les Orang Laut remontent les estuaires tandis que les Moken et les Bajau vont de mouillage en mouillage dans les lagons, le long des plages et des côtes abritées des îles. Cette époque de l’année est consacrée à la remise en état des bateaux et à la construction de nouvelles embarcations. Ils chassent alors le cochon sauvage à terre, font la cueillette des fruits et des légumes et ramassent des ignames et autres tubercules. A la fin de la saison des pluies, ils reprennent la mer.
Les Moken se déplacent d’île en île, chassant la tortue de mer et collectant arénicoles, crustacés et palourdes pour se nourrir. Curieusement, ils évitent le principal produit de la mer, le poisson, et ne pêchent les holothuries que pour les vendre aux Chinois, qui en raffolent. A l’inverse, les Orang Laut et les Bajau pêchent le poisson, les premiers dans les estuaires, les seconds dans les mangroves et les récifs coralliens.
La mer, pour eux, est synonyme de vie. Les femmes accouchent à bord. Il ne leur viendrait jamais à l’idée de descendre à terre pour y faire la cuisine, même durant la saison des pluies, quand les prao sont au mouillage. Les enfants passent leur temps à jouer dans les cordages et à nager.
Inversement, la mort et la maladie sont des états associés à la terre ferme. C’est là qu’on soigne les malades, qu’on enterre les morts. Quand les vieux cessent de se sentir utiles à la communauté, il n’est pas rare qu’ils demandent simplement à être débarqués sur une île déserte pour y mourir.
Les esprits (hantu) sont omniprésents. Ils vivent dans les arbres, dans l’eau, sous les récifs, dans les cavernes et dans l’air. Peu exigeants, ils ne demandent que le respect de leur habitat, c’est-à-dire de l’environnement. Passer outre, c’est s’attirer toutes sortes d’ennuis, la maladie, peut-être la mort. Un pêcheur qui jettera ses filets durant la saison des pluies sans pratiquer les rituels prescrits s’en mordra inévitablement les doigts. Il n’aura alors d’autre solution que de faire appel au pouvoir d’exorcisme du chamane et de se livrer à une cérémonie d’apaisement. Le chamane entrera dans une transe au cours de laquelle il invitera l’esprit mécontent à intégrer une statuette anthropomorphe en bois qui sera ensuite déposée sur une île-sanctuaire. Aucun des trois groupes ne disposant de cimetière attitré, ils ensevelissent leurs morts dans des cimetières communs.
Que ces gens de la mer associent la maladie et la mort à la terre ferme ne signifie pas pour autant que cette dernière incarne à leurs yeux le mal et la souffrance, mais simplement que certaines activités appartiennent à la mer et d’autres à la terre. Les filles, par exemple, reçoivent des noms de fleurs tandis que ceux des garçons rappellent certaines qualités propres aux arbres ou aux animaux.
La terre ferme et ses habitants ont toutefois été bien souvent dans le passé la cause de leurs malheurs, dont le souvenir perdure à travers les chants, légendes et épopées transmis par la tradition.
Du temps des grands royaumes du détroit de Malacca, les Orang Laut se sont trouvés réduits à un état de quasi-servage, contraints non seulement d’en défendre les routes maritimes, mais aussi de s’occuper des chenils et d’accomplir toutes sortes de tâches indignes. Les Moken pêchaient les perles pour le compte des Chinois et les Bajau le concombre de mer pour les sultans tausugs. Considérées comme de basses besognes, ces tâches ne pouvaient être assignées qu’à des «sauvages».
De fait, il semble bien que ce soit la crainte d’être convertis de force à l’islam, en expansion dans la région dès le xive siècle, qui les ait incités à se tenir à l’écart, pour préserver leur identité culturelle. Un point commun unit ces trois peuples: la distinction qu’ils établissent entre eux-même (Orang sama) et les autres (Orang bagai). Même si leurs petites communautés sont organisées en flottilles et structurées par un système de parenté, les relations interpersonnelles continuent d’être régies par cette opposition entre gens de soi et gens de l’autre. L’histoire leur a appris à craindre l’étranger; elle a développé chez eux un instinct de fuite.
Aujourd’hui, les Orang Laut, les Moken et les Bajau se font de plus en plus rares sur leurs lieux de mouillage habituels. Ils fuient de nouveau. Mais quoi? Non plus le prosélytisme religieux ni le servage, mais la pêche à la dynamite et la transformation de leurs territoires de pêche et de collecte traditionnels en zones de forte production. En réchapperont-ils cette fois encore?

Le Courrier de l'UNESCO