Les poisons voyageurs

Sophie Boukhari

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Haïti: séance de formation à
l’utilisation des insecticides














Des résidus encombrants

Environ 20% des 100 000 tonnes de pesticides périmés répertoriées par la FAO dans les pays en développement se trouvent en Afrique. Le reste est réparti pour l’essentiel entre le Proche-Orient (5 000 tonnes) et divers pays d’Asie et d’Europe orientale, à raison d’environ 5 000 tonnes par pays. Ceux-ci ne disposant pas d’installations de traitement non polluantes, les stocks ne cessent d’augmenter. Certains sont vieux de plus de 30 ans.
Le coût d’élimination des pesticides varie de 3 500 à 5 000 dollars la tonne. Il en coûterait donc plus de 100 millions de dollars pour éliminer les seuls stocks africains. Toujours selon la fao, la meilleure méthode d’élimination est l’incinération à haute température. Or, hormis quelques pays nouvellement industrialisés, aucun des pays en développement concernés ne dispose des installations nécessaires pour effectuer ce traitement sans risques pour la population ou
l’environnement. La menace que représentent ces produits périmés ne pourra donc pas être écartée sans le soutien financier de l’agro-industrie, des gouvernements et des organisations internationales.
La fao a publié en français, anglais, espagnol et arabe un guide sur l’accumulation, le stockage, l’inventaire et l’élimination des stocks de pesticides périmés.

Pour en savoir plus:
E-mail.: alemayehu.wodageneh
@fao.org
Internet:
http://www.fao.org/
ag/agpp/pesticid.














Le marché mondial des intrants chimiques en 1997

Utilisation totale par région:
Amérique du Nord

33,5%

Amérique latine

13,4%

Europe occidentale

24,5%

Europe orientale

3,1%

Japon

11,3%

Reste de l’Asie orientale

8,5%

Reste du monde

5,7%

Utilisation totale par produit employé:
Herbicides

48,3%

Insecticides

27,5%

Fongicides

18,6%

Produits pour l’agrobiologie

1,5%

Autres

4,1%

Utilisation par culture:
Fruits et légumes

26,1%

Riz

10,4%

Maïs

11,8%

Autres céréales

15,0%

Coton

8,6%

Soja

9,4%

Betterave

2,8%

Colza

1,6%

Autres

14,3%

Source: British Agrochemicals Association, Peterborough, Royaume-Uni et The Pesticides Trust, Londres

Ils sont nocifs pour les hommes comme pour l’environnement. Pourtant, les pesticides et autres produits dangereux passent les frontières sans encombre. Jusqu’à quand?

Ceux qui veulent mourir le savent: le paraquat est un poison sûr et bon marché: il suffit d’en avaler une cuillerée à café pour «réussir» son suicide. Le problème est que cet herbicide tue aussi ceux qui veulent vivre. De mort plus lente. Selon une enquête réalisée par Greenpeace en Malaisie en 1996, les gérants des plantations de caoutchouc et d’huile de palme, dont des holdings occidentaux, usent et abusent de ce produit hypertoxique. Et de bien d’autres. Lorsqu’ils sont inhalés ou pénètrent par la peau, ils peuvent provoquer dommages au foie, aux reins et aux poumons, saignements de nez, fausses couches, stérilité, cancers, troubles neurologiques et du comportement, etc. Dans les pays du Sud, ils sont souvent pulvérisés à outrance par des travailleurs agricoles mal informés et dépourvus d’équipements de protection. On les trouve sur les marchés, entre le sucre et la lessive, dans des emballages anodins, sans la moindre mention des risques liés à leur utilisation.
Selon David Pimentel, un spécialiste de l’Université Cornell aux Etats-Unis, les pesticides tuent 220 000 personnes chaque année et en empoisonnent trois millions d’autres. «Même si 80% des pesticides sont utilisés dans les pays développés, moins de la moitié des morts sont enregistrés dans ces pays.» Au total, 25 millions de travailleurs risqueraient l’intoxication dans les pays en développement.

Un marché en expansion
Trop et mal utilisés, les pesticides ne font pas que tuer les hommes. Ils hypothèquent aussi leur avenir. Toujours selon D. Pimentel, leur usage sans discrimination «provoque des pertes dans l’environnement d’une valeur de 100 milliards de dollars par an», dont huit rien qu’aux Etats-Unis. Il entraîne, entre autres, la disparition des ennemis naturels de certains parasites, une plus grande résistance de ces derniers, la destruction d’insectes pollinisateurs, de poissons et d’oiseaux, la contamination de la nourriture, de l’eau et des sols.
Pendant ce temps, le commerce prospère. Le marché mondial des pesticides ne cesse de croître depuis dix ans. Estimé à 30 milliards de dollars en 1996, «il est dominé par dix grands groupes, qui contrôlent 80% du marché», explique Barbara Dinham, de l’ONG londonnienne The Pesticides Trust. L’Europe et les Etats-Unis, puis le Japon, sont les principaux exportateurs, suivis de pays du Sud comme l’Inde, la Chine, le Mexique, la Corée du Sud, l’Indonésie, le Brésil et la Colombie. Les marchés à croissance forte sont l’Amérique latine et l’Asie. L’Afrique en est de plus en plus demandeuse pour ses cultures d’exportation.
Or ce commerce se nourrit en partie d’échanges de produits interdits ou strictement réglementés dans les pays industrialisés. La Fondation pour l’avancement de la science et de l’éducation (Fase), une ONG américaine, précise qu’environ 14,4 tonnes de pesticides dont l’usage est interdit aux Etats-Unis ont quotidiennement quitté ce pays en 1995 et 1996. L’Europe n’est pas en reste, mais il est «malheureusement impossible de quantifier ses exportations car elles ne sont pas détaillées dans les registres douaniers», explique B. Dinham.

Renforcer la règlementation
Jusqu’ici, les restrictions légales à ce commerce n’existaient qu’à l’échelle régionale ou sur une base volontaire. La FAO avait bien élaboré fin 1989 une «procédure d’information et de consentement préalable» demandant aux pays exportateurs de produits «extrêmement dangereux» d’obtenir l’assentiment des pays importateurs. Cette procédure, dite d’ICP, n’a pris un caractère obligatoire que dans l’Union européenne. La convention qui sera signée en septembre à Rotterdam sur le commerce des pesticides et des produits chimiques dangereux vise à la rendre universellement contraignante. Pour quelle efficacité?
Après plus de deux ans de négociations, sous la houlette de la Fao et du Pnue, 95 pays se sont entendus sur un texte en mars dernier. Il exige que les produits concernés — jusqu’ici seulement 22 pesticides et cinq autres produits chimiques industriels — dont l’usage est interdit ou strictement réglementé dans deux pays de régions différentes ne soient plus exportés qu’avec l’accord explicite du pays importateur. Pourquoi ne pas interdire carrément ce commerce? «Il n’y a pas de consensus global, explique Paul Whylie, du Bureau jamaïcain de contrôle des pesticides. Pour lui, «la convention est un moyen de mettre la pression sur l’industrie, en lui imposant des procédures lourdes.» Reste qu’elles ne seront pas forcément mises à profit. «Les gouvernements ne refuseront pas un produit, même très dangereux, si le pays l’utilise beaucoup, à moins d’avoir un substitut au même prix», relève B. Dinham. «Au total, je ne pense pas que l’ICP ralentisse le commerce. Mais c’est un pas dans la bonne direction. Il montre que les gouvernements sont au moins prêts à partager l’information, renchérit Carl Smith, de Fase. Un enjeu non négligeable. «Les chiffres existent mais sont classés “secret commercial” par l’industrie. Or, sans image claire de ce que les pays parties à la convention importent et exportent, il sera impossible de savoir s’ils la respectent.»
Aucune sanction n’est cependant prévue pour les contrevenants, et les manières de contourner le texte ne manquent pas. D’autant que la production de la plupart des produits périmés et dangereux est progressivement relocalisée dans les pays en développement. L’Inde fabrique ainsi du DDT, et la Chine produirait du chlordane et même de l’aldrine. Or, s’ils en retirent des avantages économiques, il ne fait pas de doute que ces pays continueront à en produire. Il y a là un paradoxe: au bout du compte, les pays en développement, que la convention est censée protéger, pourraient devenir les premiers exportateurs de produits soumis à l’ICP. D’autre part, ajoute P. Whylie, «les biens de consommation courante comme les composés pharmaceutiques ou les produits de beauté, ne sont pas soumis à la procédure. Les substances dangereuses pourront toujours voyager sous cette appellation.» Sans parler du marché noir. «La convention ne prévoit rien pour limiter la contrebande, déplore la Gambienne Fatoumata Ndoye, du Secrétariat pour le contrôle et la gestion des pesticides et produits chimiques dangereux. Or nos frontières sont poreuses. Il faudrait des ressources pour former les douaniers.» Mais à l’heure où l’aide au développement régresse, aucun financement additionnel n’est prévu pour la formation de personnels à la manipulation, à la surveillance et au contrôle des produits dangereux. Pourtant, c’est peut-être par là qu’il faudrait commencer.

A quand l’agriculture biologique?
Si les travailleurs agricoles savaient se servir des pesticides, leur consommation chuterait de moitié, estime D. Pimentel. Pour preuve, certains pays comme la Suède ont diminué leur consommation de plus de moitié. De même, l’Indonésie a réduit leur utilisation sur le riz de 65% tout en augmentant la production de 12%. Mais, ajoute D. Pimentel, «les paysans en utilisent beaucoup trop parce que le contrôle des parasites et des insectes est une technologie complexe.» Ils y sont également incités par les campagnes publicitaires agressives de l’industrie chimique et un accès facile aux produits, parfois importés dans les pays du Sud par le canal de l’aide au développement.
Selon C. Smith, l’usage intensif des pesticides n’est que l’un des maillons d’un système de production agricole que l’on est loin de remettre en cause. «L’agriculture intensive, fortement consommatrice de produits chimiques et tournée vers l’exportation présente un avantage clair: faire de la nourriture bon marché pour les citoyens des pays développés. Les terres agricoles se sont dégradées, les écosystèmes ont été pollués et la variété des céréales de subsistance a diminué. Le nombre des agriculteurs décroît et les profits sont de plus en plus concentrés. Cette évolution encourage le commerce et l’usage des pesticides. Les méthodes biologiques demandent plus de temps et de travailleurs. A court terme, elles paraissent donc moins rentables.» Pour qui?

Le Courrier de l'UNESCO