Des mères à tout faire

Antoine de Tournemire

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Les mères communautaires aident à socialiser les enfants en difficulté.





L’importance des mères communautaires, actuellement au nombre de 82 000, ne fait que croître



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Les mères communautaires sont souvent issues des milieux les plus pauvres.







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Batailles pour
des droits

Officiellement recrutées par les associations de parents d’élèves, les mères communautaires sont en réalité les femmes les plus pauvres qui proposent leurs services aux bureaux régionaux de l’ICBF, désireux d’élargir rapidement leurs réseaux, quitte à s’attaquer plus tard aux problèmes de qualité du service. Il faut plusieurs hobis pour constituer une association de parents. Les mères ont légalement la possibilité d’être élues au conseil d’administration de l’association mais, en général, les fonctionnaires de l’ICBF ne voient pas cela d’un bon œil. Au cours des premières années, dans certaines régions, ils allaient même jusqu’à s’y opposer ouvertement, refusant de recruter certaines femmes élues. Il a fallu des années de lutte pour que les mères se fassent reconnaître par les fonctionnaires de l’institut.
De fréquentes tensions opposent par ailleurs les parents et les mères, sur la gestion des ressources. On a vu ainsi des mères dénoncer des présidents d’associations de parents se servant dans la caisse commune, ne remplaçant pas les ustensiles usagés, ne voulant pas leur donner une garantie pour les crédits d’amélioration du local, ou faisant payer un pas de porte à une nouvelle arrivante, quand la mère à remplacer était partie sans avoir payé son crédit.
Les premiers temps ont connu une forte rotation des mères les plus pauvres qui, davantage attirées par le crédit d’amélioration du logement que par le travail, plus ingrat qu’elles ne l’imaginaient, partaient à peine arrivées. Avec le temps, la situation s’est stabilisée, grâce aux luttes des mères pour obtenir une couverture sociale, une meilleure formation et une amélioration des conditions de travail.
C’est que les mères n’ont pas tardé à créer leurs propres organisations, pour réclamer des améliorations du programme. Réticent au départ à leur syndicalisation, l’ICBF déclarait haut et fort que les mères étaient des volontaires ou des employées des associations de parents, et que le salaire était une bonification. Elles rétorquaient que l’ICBF ne pouvait pas éluder sa responsabilité, puisqu’il définissait dans le détail tous les règlements, et contrôlait de façon pointilleuse horaires, menus, méthodes de travail, ponctualité, assistance, hygiène, budgets, laissant très peu d’autonomie aux mères et aux parents. Un syndicat s’est donc rapidement créé, ainsi qu’une association, appelée Amcolombia. Peu à peu, des associations régionales sont nées et un dialogue s’est instauré entre les protagonistes. C’est ainsi que les mères ont obtenu les droits dont elles jouissent aujourd’hui.

M.-D. de Suremain






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Une «maison de quartier» à Cartagena.






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Apprendre à être

Longtemps assimilée à la formation scolaire, la notion d’éducation a reçu, en 1972, une véritable bouffée d’oxygène, grâce au rapport de la Commission de l’Unesco sur le développement de l’éducation, Apprendre à être: «désormais l’éducation ne se définit plus par rapport à un contenu déterminé qu’il s’agit d’assimiler, mais se conçoit en vérité, comme un processus de l’être qui, à travers la diversité de ses expériences, apprend à s’exprimer, à communiquer, à interroger le monde et à devenir toujours davantage lui-même». Cette approche a fait l’objet d’un accord des gouvernements et des bailleurs de fonds, lors de la Déclaration sur l’éducation pour tous, adoptée en 1990, à la conférence mondiale de Jomtien (Thaïlande).
La traditionnelle distinction entre éducation formelle et éducation non formelle était ainsi dépassée. Couvrant les activités d’apprentissage organisées en dehors des systèmes établis, cette dernière a su jeter un pont entre l’enseignement scolaire et l’environnement socio-économique et culturel. Ayant largement fait ses preuves au cours des trois dernières décennies, l’éducation non formelle est actuellement en plein essor.

L’institution des mères communautaires contribue, depuis des années, à socialiser les enfants de Colombie, ce pays de 40 millions d’habitants ravagé par la violence et la pauvreté.

Au milieu des années 80, s’alarmant enfin du taux très élevé de malnutrition et de mortalité infantile, le gouvernement colombien monte, avec l’appui des Nations unies et de la Banque interaméricaine de développement, un vaste programme de protection des enfants d’âge préscolaire. Les premiers «foyers de bien-être», appelés aussi les hobis, naissent alors dans les quartiers pauvres de Cali, centre industriel de près de deux millions d’habitants, de Cartagena, dont les 550 000 habitants vivent essentiellement de l’industrie pétrochimique, et de Guspi, petite ville du sud-ouest colombien. Ils sont tenus par des volontaires, appelées «mères communautaires» qui, s’organisant entre elles ou sous l’impulsion d’ONG, se chargent de l’éducation et de la garderie de quelque 3 000 enfants. Le programme, encore modeste à l’époque, ne touche que 7% de la population concernée.
Des foyers pour les enfants dont les mères travaillent existaient en Colombie depuis 1974. Mais c’est avec la naissance, en 1977, des «maisons de quartier» qu’un nouveau modèle d’éducation, fondé sur la participation communautaire et parentale, est officiellement instauré. Les foyers ouvrent par la suite leurs portes aux enfants très pauvres, grâce aux efforts conjoints de l’Unicef et de l’Institut colombien du bien-être familial (ICBF), organisme officiel ayant les pouvoirs d’un ministère, chargé des politiques de la famille, de la protection des mineurs et de la garantie de leurs droits. En 1987, l’ICBF offre un cadre institutionnel aux mères communautaires et leur consacre 8% de ses subsides. Aujourd’hui, il leur en verse 40%.
Implantés dans les 1 042 municipalités du pays où, selon le Programme des Nations unies pour le développement (Pnud), une personne sur cinq vit avec moins de deux dollars par jour, les programmes de l’ICBF, évalués à 55 millions de dollars, touchent officiellement 60% de la population enfantine très pauvre. L’Institut s’est rendu particulièrement populaire avec sa Bienestarina (farine du bien-être), une poudre contenant du lait, des protéines, du fer et de la farine de soja, de blé, de maïs ou de riz, distribuée gratuitement par l’Etat, via le réseau des mères communautaires.
L’importance des mères communautaires, actuellement au nombre de 82 000, ne fait que croître, d’autant qu’elles sont extrêmement sollicitées par les familles déplacées du fait de la violence qui règne en Colombie. Jusqu’en janvier 1998, 1,1 million de personnes ont été déplacées par la force hors de leur lieu d’origine.
Chaque mère accueille à domicile une quinzaine d’enfants d’âge préscolaire contre une rémunération proche d’un demi-salaire minimum garanti (environ 130 dollars) et une affiliation à la sécurité sociale et à une caisse de retraite. Outre les produits alimentaires pour sa classe, qui servent de fait aussi à ses propres enfants, l’ICBF lui fournit des ustensiles et quelques éléments de base. Il accorde aussi un petit prêt pour construire des sanitaires indépendants réservés aux enfants, et améliorer les conditions d’hygiène, dans la cuisine, la salle commune, les chambres et la cour, où les enfants passent le plus clair de leur temps. Pas moins d’un million et demi d’enfants, âgés de deux à sept ans, sont ainsi gardés et socialisés avant l’entrée à l’école primaire, pendant que leurs mères travaillent.
Les mères communautaires s’efforcent d’adapter leurs horaires à ceux des parents, mais, en règle générale, elles accueillent les enfants entre 8h et 16h, du lundi au vendredi. Elles organisent elles-mêmes la journée, dans le cadre du projet pédagogique de l’ICBF, dont l’objectif principal est de sensibiliser les enfants aux valeurs de solidarité, d’amitié et de respect des différences. Les activités sont construites autour de trois axes principaux: communiquer aux enfants, par des méthodes ludiques, des connaissances générales, notamment dans le domaine de la vie sociale; grâce aux jeux de rôles, les faire participer en groupe à des simulations de situations concrètes (faire des courses, aller chez le médecin...); permettre à chaque enfant de s’exprimer individuellement en lui demandant de raconter des anecdotes de sa vie ou — pourquoi pas — ses rêves.

La formation des mères communautaires
Les exercices varient en fonction de l’âge, les aînés étant initiés aux principales matières scolaires, si toutefois la mère communautaire est en mesure de le faire. En effet, même si au cours de ces deux dernières décennies, les mères communautaires ont acquis, souvent avec l’appui d’ONG, une meilleure formation et une reconnaissance sociale indéniable, beaucoup n’ont pas pu achever leur scolarité. Quelques-unes sont même analphabètes. «Il n’existe pas de diplôme officiel de mère communautaire, explique Lilia Labrador, responsable de l’éducation préscolaire à l’ICBF, mais elles peuvent poursuivre leurs études jusqu’au baccalauréat, grâce à des cours de remise à niveau, reconnus par le ministère de l’Education.»
Avant d’être engagées, les candidates suivent un bref cours de formation qui les préparent à leur futur rôle et passent un test d’auto-évaluation. Ces ateliers se tiennent périodiquement, leur permettant de partager leurs expériences et de résoudre ensemble les difficultés rencontrées. Grâce à cette formation, certaines mères communautaires ont la possibilité d’accéder à d’autres métiers ou d’être sélectionnées pour d’autres programmes de l’ICBF, tels l’éducation de la famille, ou l’éducation des femmes enceintes.
Des fonds très importants sont nécessaires pour mener à bien toutes ces activités. Jusqu’à présent, le financement de l’ICBF était des plus classiques. Outre les contributions d’organismes internationaux, les chefs d’entreprises sont tenus par la loi de lui verser 3% de leur masse salariale. Le contrôle n’étant pas toujours aisé, il existe une importante évasion. Il lui faut donc chercher l’argent là où il se trouve. Or, selon la loi 333 de décembre 1996, l’argent, les biens immobiliers et les voitures saisis aux narcotrafiquants par le Fonds national des stupéfiants devraient profiter aux enfants de la rue.
Mais les choses ne sont pas aussi simples. Pour Sylviane Bourgeteau, correspondante de l’Observatoire géopolitique des drogues à Bogota, «cette loi reste encore au niveau des intentions». En effet, outre les problèmes de succession qui compliquent les saisies, les nouveaux occupants des propriétés confisquées aux narcotrafiquants sont souvent victimes de menaces ou de pillages. Le 24 mars dernier, le gouvernement colombien de l’époque reconnaissait lui-même, sur son site internet officiel, que malgré la détention de quelque 20 000 biens d’origine mafieuse, une seule sentence définitive de saisie avait été prononcée.
De surcroît, les biens saisis ne correspondent pas toujours aux besoins réels des institutions caritatives. Les propriétés, très luxueuses, nécessitent des travaux d’entretien coûteux et il arrive que, lorsqu’on a besoin d’un bus pour transporter des enfants, on n’ait à sa disposition qu’une Rolls Royce Gucci!
La mesure a donc des limites, mais elles ne sont pas insurmontables. Peu avant la promulgation de cette fameuse loi 333, l’ICBF a réussi à transformer une discothèque saisie aux narcotrafiquants dans la Zona Rosa, quartier chic de Bogota, en centre d’accueil pour des hémophiles. Plus récemment, la dernière campagne publicitaire de lutte contre la drogue chez les jeunes a été financée avec de l’argent saisi par le Fonds national des stupéfiants.




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Idées sans frontières

Le nomadisme de milliers d’experts originaires des pays en développement vers les pays développés est de plus en plus considéré comme un facteur de progrès, plutôt que comme une perte pour les premiers. Grâce aux nouvelles technologies, les connaissances voyagent très vite d’un point à l’autre de la planète. Au cours des 10 dernières années, de nombreux pays, notamment en Amérique latine, ont lancé des programmes visant à profiter du savoir de leurs émigrés. Quelques exemples:
 - le Réseau interrégional des scientifiques d’Amérique latine et des Caraïbes a créé, en 1994, une base de données qui recense ses expatriés. L’objectif est de répondre aux besoins technologiques et scientifiques des pays membres, en invitant ces experts internationaux à des conférences, à l’image de la rencontre gouvernementale régionale sur la science, qui se tiendra en octobre à Bariloche (Argentine).
 - Caldas, fondé en 1991, veut amener les spécialistes colombiens, où qu’ils se trouvent à l’étranger, à contribuer aux progrès scientifiques et technologiques, en divulguant les résultats de leurs recherches. Ce réseau prévoit la mise en œuvre de projets communs entre la communauté nationale et les expatriés. La communication électronique en est l’une des principales activités.
 - Talven (Talent vénézuélien à l’extérieur) a été créé en 1994. Son originalité réside dans le fait qu’il s’adresse non seulement aux scientifiques et aux experts en matière de haute technologie, mais aussi aux Vénézuéliens travaillant dans les arts et les sciences humaines. Ce programme n’a pas pour ambition de convaincre les savants de rentrer chez eux définitivement, mais d’y revenir de temps en temps. Avec l’appui financier de sociétés privées et d’institutions, plus de 120 Vénézuéliens ont ainsi pu se rendre dans leur pays pour y établir des contacts avec leurs collègues, en participant, gracieusement, à des séminaires et à des ateliers. Cet échange d’expériences contribue au développement de la nation, sur des thèmes aussi divers que le sida, l’informatique, l’économie, et depuis quelques mois, la parasitologie, la biologie moléculaire, le recyclage des produits et la biotechnologie.

Pour en savoir plus:
alas@unesco.org
talven@zzc.net

Le Courrier de l'UNESCO