| La matière
grise vendue en ligne |
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Amy Otchet |
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Le développement
considérable de l'enseignement virtuel bouleverse les relations entre les
mondes de l'entreprise et de l'éducation, devenus à la fois partenaires
et concurrents. Bienvenue à l'Ecole polytechnique Temasek de Singapour, dans le monde de l'enseignement en ligne. Cette université offre le type de services auxquels rêve tout étudiant: bases de données dernier cri, cours particuliers, conseils en tous genres. S'il faut le voir pour le croire, nous vous proposons un tour du propriétaire. Quelques clics sur le réseau Internet et vous y êtes... Les étudiants du monde entier peuvent s'inscrire dans des classes allant de l'ingénierie au tourisme, en passant par une introduction aux personnages japonais du Katakana. Le temps et la distance ne sont plus un obstacle, les étudiants téléchargeant des cours conçus sur mesure et bénéficiant de soutien scolaire et de matériels à travers le courrier électronique, les CD-Rom et des bibliothèques électroniques ouvertes 24h sur 24. On peut passer les examens, rendre ses exercices, obtenir une consultation privée avec un professeur ou rencontrer d'autres étudiants, tout en restant confortablement installé chez soi. L'année dernière, des salles de classe virtuelles de toute forme et de toute taille ont vu le jour un peu partout dans le monde, offrant ainsi de nouvelles opportunités aux universités et aux instituts de formation, menacés par la réduction des financements publics, et aux étudiants, qui ont besoin d'emplois du temps et de cursus plus flexibles pour être compétitifs sur le marché du travail. Au Mexique, l'Institut de technologie Monterey propose des cours en ligne qu'il a soit développé lui-même, soit importé des universités nord-américaines. La Banque mondiale participe à un projet d'université virtuelle en Afrique. Et s'il est naturel de voir les organismes traditionnels d'enseignement à distance, comme l'Open University britannique, s'engouffrer dans ce nouveau créneau, des écoles prestigieuses s'y investissent aussi. L'Université Duke des Etats-Unis ouvre ainsi son MBA à une poignée d'hommes d'affaires internationaux triés sur le volet, moyennant des frais de scolarité s'élevant à 85 000 dollars. Cet enseignement à distance est bien loin des cours par correspondance d'antan, dont la vocation était d'offrir une seconde chance à ceux qui avaient échoué ou ne pouvaient simplement pas accéder aux circuits traditionnels. Il représente bien plus qu'une issue de secours pour apprendre. C'est un marché prometteur pour les entreprises informatiques et de télécommunications, qui se concurrencent pour distribuer ces services à grande échelle, c'est-à-dire pour fournir systèmes par satellite, plateformes de gestion ou cartes à puce. De l'Allemagne à la Malaisie, les géants négocient les coûts de transmission avec les établissements d'enseignement publics et privés, désormais considérés comme des partenaires par des firmes comme Microsoft ou Apple. Prenons le cas de la Western Governors University (WGU), fondée en 1997 par plusieurs gouverneurs de l'Ouest des Etats-Unis. Convaincus que le système éducatif classique ne répond plus ni aux besoins des employeurs ni à ceux des étudiants, ils ont créé leur propre «université virtuelle», en associant des universités et des entreprises. Son comité consultatif réunit ainsi des élus et des dirigeants de sociétés comme Microsoft, Apple, Sun Microsystems, IBM et surtout AT&T, un géant mondial des télécommunications, qui a donné plus de 750 000 dollars. Avec un tel soutien, les gouverneurs ont pu élargir leur horizon et négocier des accords de coopération avec des fournisseurs étrangers, universités et compagnies de télécommunications, au Japon, au Royaume-Uni, au Canada, au Mexique et en Chine. «Tout comme les échanges commerciaux, l'enseignement déborde de plus en plus du cadre des frontières nationales, explique Reidar Roll, du Conseil international pour l'enseignement à distance (ICDE), un organisme qui regroupe des instituts de formation et des entreprises de plus de 130 pays. Un marché global de l'enseignement est en train d'émerger.» R. Roll ne semble pas se poser de questions sur la nature de ce marché, alors que ceux qui envisagent l'enseignement non comme un simple produit mais comme devant relever d'une responsabilité publique, s'en offusquent. Dans ce nouvel âge électronique de l'enseignement à distance, la limite entre les secteurs public et privé est floue. Alors que ce sont les universités qui, à travers leurs départements en recherche et développement, ont rendu l'enseignement en ligne technologiquement possible - souvent avec le soutien financier des entreprises - , c'est le secteur privé qui fournit les composants nécessaires à la réalisation de ces campus virtuels. Même le contenu des cours est conçu en fonction du marché. La plupart des étudiants ne s'inscrivent pas en philosophie ou en histoire de l'art, mais dans des disciplines comme la gestion, la finance, l'anglais, les technologies de l'information, l'enseignement ou la médecine. L'insécurité du marché du travail, la nécessité, pour rester performant dans la course à l'emploi, de constamment réactualiser un savoir dont la durée de vie est toujours plus courte, donnent à l'enseignement en ligne un potentiel de développement énorme. En Finlande, par exemple, l'OCDE note que 45% des actifs âgés de 25 à 64 ans passent par la formation professionnelle pendant un an. Et si au Canada ils ne sont que 28%, ce taux représente tout de même une demande considérable. «Les gens veulent acquérir des compétences directement transposables sur le marché du travail, souligne John Mallea, un expert canadien auprès de l'OCDE. En Europe centrale et de l'Est, on n'avait jamais vu autant de gens étudier le commerce international, le droit européen, la finance, l'informatique et l'anglais. Jusqu'à la crise monétaire de l'an dernier, l'Asie était, en la matière, un territoire en très forte expansion, avec plus de 50 cursus de haut niveau proposés à Hong-Kong, dont beaucoup par correspondance.» Dans le même temps, des accords régionaux conclus en Amérique du Nord, en Europe et en Asie du Sud-Est ont ouvert la porte au libre-échange dans les services éducatifs, particulièrement dans le domaine de l'apprentissage, considéré comme moins sensible que l'enseignement primaire ou secondaire pour l'autonomie nationale. «L'enseignement est un service comme un autre», estime un fonctionnaire de l'Organisation mondiale du commerce, en rappelant que 30 pays - du Ghana à la Norvège - ont signé les accords du GATS (Accord général sur le commerce des services), qui garantissent aux fournisseurs étrangers un accès équitable aux marchés de l'enseignement. Des projets à la réalité Pour le meilleur ou pour le pire, le libre marché de l'enseignement en ligne est encore loin d'être une réalité, car il est limité par une batterie de barrières. Tout d'abord, le pouvoir de délivrer les accréditations académiques reste aux mains des autorités nationales et donc varie beaucoup d'un pays à l'autre. L'absence de standards technologiques, les modes de taxation, la propriété intellectuelle constituent d'autres obstacles. Une firme australienne doit-elle payer des impôts locaux pour des cours vendus en Malaisie? Un étudiant mexicain inscrit dans une université canadienne acquitte en général des frais de scolarité supérieurs à ceux payés par son homologue canadien. Cette règle doit-elle aussi s'appliquer à ses compatriotes qui suivent un enseignement en ligne avec cette même université? Enfin, comment les enseignants peuvent-ils protéger leurs droits de propriété intellectuelle sur des cours diffusés dans le monde entier? Une multitude de groupes de travail et de forums, au sein d'universités et d'organisations internationales, se sont attaqués à ces problèmes. Le secteur privé y apporte également sa contribution, par le biais de subventions ou de conseils techniques, dans l'espoir d'aider à la mise en oeuvre d'une libre circulation des services. Même s'il est trop tôt pour faire des prévisions pointues sur l'évolution du marché de l'enseignement en ligne - les estimations varient d'un à quatre milliards de dollars en l'an 2000 - , certains craignent que les entreprises ne finissent par remplacer les organismes de formation. «Microsoft pourrait décider de créer une université concurrente, affirme R. Roll, ou bien Harvard pourrait s'allier à des entreprises en leur offrant sa renommée internationale. Je crois que ces projets existent.» Jim Kuhr, le directeur du département éducation de Microsoft pour le monde entier, modère ce point de vue: «Nous ne nous considérons pas comme une entreprise d'enseignement, car nous ne sommes pas experts en programmes scolaires et en pédagogie. Nous avons privilégié le partenariat avec de vrais spécialistes. Notre intérêt est de fournir l'infrastructure, comme les systèmes de réseau, les données partagées et le courrier électronique, autant d'éléments indispensables pour que l'enseignement à distance fonctionne bien.» Si les universités de renom constituent une cible commerciale évidente, J. Kuhr reconnaît que ce sont les pays en développement de l'Asie et de l'Amérique latine qui représentent le plus gros potentiel. «La demande des étudiants y est tellement forte que les gouvernements n'ont pas les moyens de construire des campus en dur afin d'y répondre. Ils envisagent la société de l'information, et en particulier l'enseignement en ligne, comme le moyen de développer leur pays, mais ils ont besoin de trouver les investissements nécessaires pour financer l'infrastructure.» L'intérêt d'AT&T pour l'enseignement en ligne se situe à plusieurs niveaux. «Nous voulons que les gens comprennent les technologies que nous concevons, explique Marilyn Reznick, qui travaille pour la fondation de ce géant des télécommunications. Il est aussi de notre intérêt de soutenir financièrement, et en toute philanthropie, les universités dans lesquelles nous formons nos salariés, réalisons nos travaux de recherche et développement, et recrutons. Il peut arriver également que nous demandions à une université si elle est capable de fournir les employés dont nous avons besoin. Si ce n'est pas le cas, nous l'aidons en lui donnant les moyens de développer les formations appropriées. Mais il ne nous viendrait jamais à l'esprit de leur apprendre à enseigner. Nous ne sommes pas en concurrence.» «Je ne suis pas sûr qu'une entreprise vous dévoilerait sa stratégie, riposte Tony Bates, le directeur du département d'enseignement à distance et de technologie de l'Université de Colombie britannique, au Canada, et si elle l'a fait, cette stratégie peut changer. Par exemple, certains de nos cours en ligne sont actuellement bénéficiaires. Mais qui sait ce qu'il adviendra quand la nouvelle transpirera?» Le secret de la réussite de cette université réside dans la sélection qu'elle opère sur des demandes très spécifiques. «Pour offrir un cours de microbiologie, il nous faut offrir plus que nos concurrents, comme avoir un prix Nobel dans notre équipe par exemple, or ce n'est pas le cas, remarque T. Bates. En revanche, nos relations avec l'industrie forestière nous permettent de proposer des cours sur les métiers du bois en Indonésie et en Australie, où émerge un marché régional de sous-produits du bois. Me voilà en train de parler comme quelqu'un qui essaierait de diriger une entreprise, et je me surprends à aimer ce rôle, relève-t-il. C'est à cause de notre gouvernement qui nous demande de dépendre de moins en moins des impôts. Ce n'est pas la conséquence inéluctable des lois du marché, mais une décision politique.» Cela dit, il existe une différence entre souci de rentabilité et recherche effrénée du profit. «Il faut se demander quel est le rôle d'une université financée par l'argent public, poursuit T. Bates. Il est difficile de justifier que les taxes aillent à l'enseignement si le secteur privé peut s'en charger aussi bien que le secteur public. Mais les gens ont besoin qu'on les éclaire sur les objectifs poursuivis par les politiques gouvernementales et par le secteur privé. Quelqu'un doit avoir l'indépendance d'esprit de poser la question suivante: qui, dans la société, récolte des bénéfices?» Reste la question de l'équité: «Certains domaines ne rapporteront jamais d'argent, comme l'enseignement pour les handicapés ou la formation de travailleurs sociaux, c'est là que le gouvernement doit intervenir, pour faire en sorte que tous les secteurs de la société soient aussi bien servis que possible», conclut-il. Sites utiles: Temasek: ole.tp.ac.sg Open University: www.open.ac.uk Duke University: www.fuqua.duke.edu WGU: www.westgov.org ICDE: www.icde.org Microsoft: www.microsoft.com/edu |