| Des objets pensants | ||
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Sari M. Boren |
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Bientôt,
vos chaussures seront peut-être équipées de puces électroniques
qui contrôleront votre température. De là à ce qu'elles
vous emmènent en balade...
«Ecoutez, vous êtes un beignet.» Le professeur Michael Hawley entonne son hymne aux objets intelligents. «Vous êtes une petite chose un peu ronde avec un orifice sur le dessus. Vous y versez de la nourriture qui ressort par un autre trou, dans le bas. Vous roulez un peu à droite et à gauche pendant la journée. Au fond, vous êtes comme un beignet. Vous n'en savez pas davantage sur la nature, sur ce que vous mangez et ce que vous expulsez.» M. Hawley est l'un des responsables du consortium Things That Think (TTT, «Les choses qui pensent»), un groupe de recherche du Media Lab, au Massachusetts Institute of Technology, le fameux MIT américain. Tous ses efforts consistent à rendre les objets usuels plus intelligents pour qu'ils surveillent notre corps. «Nous sommes si ignorants sur son fonctionnement au jour le jour... parce que nous n'avons aucun moyen de le contrôler ni de le sentir.» Il y a trop longtemps que nous devons nous plier à la technologie, adapter notre corps et notre vie à des ordinateurs imbéciles. Nous mémorisons d'interminables adresses électroniques pour trouver les billets d'avion les moins chers sur le Web, mais nous ne nous savons jamais où nous avons mis nos clés. La solution à tous ces problèmes, du moins aux Etats-Unis, passe par la technologie. Toujours plus de technologie. Miniaturisée, plus intelligente et surtout... omniprésente. Les objets intelligents sont le fruit des progrès de l'informatique, qui permet d'intégrer les univers numérique et physique. Ils vont à la fois s'introduire dans notre environnement et se rapprocher de notre corps. Selon Mitchel Resnick, un autre membre du consortium TTT, le développement de ces recherches, qui bénéficient d'un soutien considérable du secteur privé, est lié à trois évolutions: la miniaturisation et la baisse des coûts des processeurs, l'amélioration des capteurs et les progrès des technologies de la communication et des réseaux. En quelques années, la miniaturisation des ordinateurs est allée tellement vite que «ce qui était gros comme une maison a été réduit à la taille d'une armoire, puis a pu tenir sur un bureau, ensuite sur les genoux et enfin dans une poche. Cela pourrait bientôt devenir la poche elle-même», précise M. Hawley. Sa marotte à lui est de mettre la technologie au service du corps humain. Ses collaborateurs ont équipé des coureurs de marathon et des alpinistes partis à l'assaut de l'Everest de nouveaux capteurs sensoriels. Certains de ces «cobayes» ont même avalé une pilule qui contrôle leur température. Selon M. Hawley, une montre-bracelet ou une chaussure intégrant un microprocesseur pourront bientôt surveiller notre état de santé. Le contrôle sanitaire deviendra, pour ceux qui pourront se le permettre, «l'une des grandes inventions qui s'imposeront au quotidien. Au jour le jour, vos chaussures en sauront bien plus sur vous que votre médecin.» Margaret Orth, diplômée du MIT, est quant à elle en train de mettre au point un tissu électronique. Son objectif est de créer des vêtements à la fois confortables et capables de contrôler non seulement votre rythme cardiaque mais aussi vos émotions ou vos désirs de créativité. Elle a par exemple imaginé une veste musicale intégrant un clavier et pense «qu'en créant des objets intelligents et proches de nous physiquement, nous finirons par considérer la technologie d'un autre oeil. Elle nous paraîtra accessible, créative et finalement humaine.» L'une des clés de ces technologies réside dans le fait que les produits intelligents communiqueront entre eux. Les chercheurs du Media Lab ont proposé de doter chaque objet de la planète d'un «code d'identification universel et binaire» (UBIC), qui permettrait à tout autre objet ou réseau informatique de le reconnaître. Imaginez un paquet de corn flakes intelligent. Un capteur mesure la quantité de céréales qu'il contient. Le processeur, qui «sait» quand il est presque vide, envoie l'information au réseau de la maison. Un signal est alors envoyé à votre fournisseur, pour commander un autre paquet de corn flakes. Montrez maintenant un tube d'aspirine à un écran situé dans votre salle de bains en réseau et vous verrez apparaître le site Web du fabriquant ou des informations sur les effets de ce médicaments. Ou encore, sortez une boîte de potage aux champignons, un vieux sac de carottes et d'autres réfugiés de votre réfrigérateur et mettez-les sur la table de votre cuisine. Elle vous suggérera plusieurs recettes et vous récitera la marche à suivre au fur et à mesure que vous les exécuterez. Dans tous les cas, il s'agit de rendre les tâches quotidiennes aussi simples et automatiques que possible, de manière à libérer du temps pour se détendre ou réfléchir. Mais si votre maison commande tout à votre place, depuis la nourriture jusqu'au tube de rouge à lèvres, les commerçants et les fabricants n'auront pas de mal à se faire une idée très précise de votre vie. Les écrans disposés chez vous ne vous bombarderont-ils pas de messages publicitaires, qui permettront de faire baisser les coûts? Ne vous pousseront-ils pas à la consommation? Par exemple, votre concessionnaire automobile pourra vous rappeler que votre voiture a besoin d'un réglage mais, en consultant votre compteur kilométrique, il saura aussi quand vous envoyer de la publicité pour vous pousser à en changer. Le problème qui se pose, comme face à toute nouvelle invention, est de savoir l'utiliser au mieux tout en gardant le contrôle de sa vie privée. Henry Jenkins, spécialiste des médias et professeur de littérature au MIT, rappelle aussi que les nouvelles technologies font toujours peur. «Nous avons le sentiment de leur donner trop de pouvoir sur notre vie.» Et «nous savons aussi, pour l'avoir constaté à maintes reprises, qu'elles ne résolvent pas les problèmes de notre vie quotidienne». Faire confiance à la machine, ajoute-t-il, veut non seulement dire s'en remettre à la technologie - qui semble étrange et peu fiable - mais aussi aux entreprises qui la fabriquent. Or celles-ci, pensent de nombreuses personnes, sont avides de profits à court terme, planifient l'obsolescence, se désintéressent des vrais besoins des consommateurs et négligent la qualité. Qu'adviendra-t-il si nous rendons notre culture de plus en plus dépendante de machines que nous ne comprenons pas, que nous ne savons pas réparer et qui ne nous inspirent pas confiance? |