Kaboul, mars 1998. Il pleut depuis deux jours sur la capitale afghane en ruine, et les rues du vaste bazar central ne sont plus que d'immenses ruisseaux de boue. Traînant les pieds, les Kaboulis, engoncés dans la mince couverture qui leur sert de manteau, déambulent dans les rues. Des hommes mais peu de femmes. Dans ce pays en guerre depuis 1979, elles vivent aujourd'hui sous une loi d'airain impitoyable. En quelques mois, les interdits se sont abattus sur une population féminine désarmée et apeurée. Interdiction de se promener seules dans les rues: telles des fantômes, les femmes rasent, en groupes de deux ou trois, les murs en pisé, enfermées sous le tchadri, un voile intégral qui ne laisse passer leur regard qu'à travers une grille de textile. Interdiction de travailler, d'étudier. Et comble de l'horreur, de se faire soigner dans les hôpitaux publics. Depuis 1997, il leur reste des cliniques privées qu'elles ne peuvent payer ou un hôpital délabré, sans eau, sans électricité, sans chauffage et sans bloc opératoire. Autant dire un mouroir.
Dans l'Afghanistan des talibans, «étudiants en religion», seuls les hommes médecins peuvent exercer dans les hôpitaux, mais ils n'ont pas le droit de soigner ni d'opérer une femme. Le docteur Shams, qui a vu sa cousine mourir sans pouvoir lui prodiguer des soins, laisse exploser sa colère. «Les talibans ne sont que des extrémistes, des militaires qui imposent leur volonté au peuple par la force. Ce sont des sauvages, qui ne considèrent pas la femme comme un être humain et qui l'ont reléguée au rang d'animal.» Le docteur Shams est marié, mais il n'a pas d'enfant: «si par malheur j'avais une fille, quel serait son avenir?».
En effet, Shaima, 20 ans, a l'impression d'avoir été amputée de son avenir. «Avant l'arrivée des talibans, j'étais étudiante en médecine, je portais des jeans, j'écoutais de la musique, j'allais au cinéma, je sortais avec mes amies.
Du jour au lendemain, tout cela a été prohibé. Quand je sors, je dois porter le tchadri qui me fait mal à la tête, et être accompagnée par mon frère ou mon père. C'est insupportable.» Assise à ses côtés, sa mère, Mar Gul, directrice de lycée jusqu'en 1996, acquiesce. «Notre vie est devenue une prison et l'avenir de ma fille se résume à laver le linge, préparer à manger, s'occuper avec moi de la maison. Les femmes n'existent plus; pour les talibans elles ne sont bonnes qu'à faire des enfants.»
Dans un coin de la pièce, caché sous du linge, un petit poste de radio a échappé aux dernières perquisitions de la milice taliban. Mar Gul suit mon regard et sourit. «Ils ont pris la télévision, les cassettes, mais ils n'ont pas vu ce poste. Grâce à lui, nous écoutons la BBC en cachette. Ça nous permet de savoir que le monde parle un petit peu de nous.»
Si Mar Gul et sa fille arrivent encore matériellement à survivre, ce n'est pas le cas de toutes les Afghanes. A Kaboul, 13% des femmes sont chefs de famille. Elles doivent nourrir seules leurs enfants, alors qu'il leur est interdit de travailler. Bravant les coups de bâton que leur assènent les jeunes talibans de la milice «de la promotion de la vertu et de la prohibition des vices», certaines errent dans les rues, mendiant ça et là une maigre pitance. D'autres font la queue dans les centres des organisations humanitaires. Mais, en juillet 1998, les talibans ont expulsé les 30 ONG qui s'activaient depuis des années dans les décombres de la capitale. A Kaboul, restent aujourd'hui les Nations unies qui ont signé, en mai dernier, un compromis avec les talibans affirmant notamment que «la condition féminine dans le pays devait évoluer en conformité avec les traditions afghanes et islamiques». Sans la présence des ONG qui leur procurait un peu de dignité et qui permettait à quelques femmes médecins et infirmières de continuer à travailler, quel est l'avenir de ces femmes dont l'existence est totalement niée par les hommes au pouvoir? Avec le départ des Occidentaux, les talibans durciront-ils encore plus cette loi qui leur permet de pendre, lapider, couper des mains en public?
Malgré la terreur qui règne sur le pays, les femmes n'hésitent pas, parfois, à se révolter. Sous son tchadri, Shamira porte une robe longue. Les doigts de ses mains baguées et de ses pieds sont manucurés. Le visage est ovale, le regard perçant et légèrement apeuré. Avant l'arrivée des talibans, Shamira était professeur de droit à l'université de Kaboul. Elle enseigne aujourd'hui l'anglais dans une des nombreuses écoles clandestines de Kaboul, qui reçoivent environ 800 jeunes femmes. A deux reprises lors de notre entretien, Shamira se lève et se dirige vers la porte. Lorsque je lui demande ce qu'elle craint, elle me répond que les voisins auraient pu nous voir et prévenir les talibans. En Afghanistan, la délation est un système qui fonctionne bien. Devant tant de crainte, je lui demande: «si les talibans venaient maintenant, que se passerait-il?». La réponse claque comme un fouet: «nous serions pendues et vous seriez jetée en prison».
Pourquoi alors prendre tant de risques pour enseigner clandestinement? «Parce que nous voulons apprendre. Vous, vous êtes des femmes libres, vous pouvez lire, étudier, penser. Eh bien les femmes afghanes veulent la même chose. Les talibans interdisent aux femmes d'étudier, car ils ont peur qu'elles se révoltent. Nous sommes éduquées, ils sont incultes, c'est ça qui leur fait peur.» Dans la pièce voisine, les élèves clandestines de Shamira répètent leur leçon de littérature anglaise dans un murmure. Ce sera un de leur derniers cours. Quelques semaines plus tard, les talibans entrent en force dans toutes les écoles clandestines, détruisant tout sur leur passage.
Que sont devenues ces jeunes filles qui fondaient tous leurs espoirs sur l'apprentissage de cette langue interdite, pour fuir leur pays? Qu'est devenue Farida, qui osait à peine lever son tchadri pendant le cours, mais qui osa me murmurer son espoir de voir un jour son pays enfin libéré des talibans? Un espoir fragile car, n'ayant en face d'eux qu'une opposition affaiblie, ils volent de victoire en victoire et contrôlent désormais plus de 80% du pays.

Femmes fantômes de Kaboul

Elizabeth Drévillon

Depuis les débuts de leur progression, en 1996, les nouveaux maîtres de Kaboul font régner l'apartheid sur 80% de l'Afghanistan. Une ségrégation fondée non pas sur la couleur de la peau mais sur le sexe.

Voilà ce que voit une femme à travers le treillis placé devant ses yeux dans le tchadri, le seul vêtement que les talibans l'autorisent à porter.  




 

Le monde des talibans (ici à Mazar i Sharif en 1997) est un univers d'hommes. Les femmes sont tolérées, à condition d'être cloîtrées, car on n'a pas trouvé par qui les remplacer pour perpétuer l'espèce...





photo Les hommes font la guerre. Et les femmes, quand elles peuvent sortir, vont pleurer leurs morts. Ici, en 1996, au cimetière de Kaboul.  




Avant l'arrivée des talibans,
j'étais étudiante en médecine,
je portais des jeans,
j'écoutais de la musique,
j'allais au cinéma,
je sortais avec mes amies




photo Fersitta était étudiante, Huma allait encore au lycée. Aujourd'hui, elles sont recluses et interdites d'éducation. Une sorte de condamnation à mort.  



 

Interdites de travail, bien qu'elles soient souvent chefs de famille, de nombreuses Afghanes sont aujourd'hui réduites à la mendicité.

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photo Mais la vie résiste. Deux petites filles, dont les parents bravent le danger, apprennent à lire dans une école clandestine de Kaboul.  






 

Janvier 1998:
femmes fantômes
dans Kaboul en ruines.
Quand le cauchemar afghan finira-t-il?

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