Manuel Vázquez Montalbán,
ou la liberté de l'écriture

Propos recueillis par Lucía Iglesias Kuntz

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Manuel Vázquez Montalbán
























Prolifique et éclectique

Comme son héros, le détective Pepe Carvalho, Manuel Vázquez Montalbán se définit comme un piéton de l'histoire, qui ne cesserait de marcher. Devant la production littéraire de cet écrivain prolifique, né à Barcelone en 1939, un journaliste plaisante. «On n'a pas fini d'écrire la critique de son dernier roman que parfois le suivant est déjà en librairie!» L'homme se décrit volontiers comme un «accro du boulot», qui a peut-être plus écrit que vécu: «il faudra que j'arrête d'écrire un jour pour me rappeler comment on vit», a-t-il dit dans un entretien.
Son style, très personnel, est un mélange particulier de critique, d'humour et d'ingéniosité. Des ouvrages comme Crónica sentimental de España
4, El escriba ísentado ou Manifiesto subnormal (Manifeste subnormal) exposent sa vision aiguë de la réalité contemporaine. Romancier, essayiste et poète, M. Vázquez Montalbán n'a jamais abandonné l'exercice du journalisme. Au fil de ses chroniques hebdomadaires dans les quotidiens espagnol El Pais et italien La Repubblica ou dans le mensuel français Le Monde diplomatique, il donne son point de vue sur l'actualité, analysant la situation politique et sociale du monde au jour le jour. Le cycle des romans ayant Carvalho pour héros, entamé en 1972 avec Yo maté a Kennedy (J'ai tué Kennedy ou les mémoires d'un garde du corps) lança son inventeur sur le marché et lui valut un succès international. L'enquêteur galicien, «ancien agent de la CIA, ex-membre du Parti communiste, intransigeant, cultivé, brutal dans nombre de ses comportements et bon vivant», a derrière lui plus de 25 années d'existence littéraire et des admirateurs inconditionnels qui ont créé à son nom des amicales, des cafés ou des forums de discussion Internet. Pepe Carvalho, dont on peut suivre les aventures dans plus de 20 romans, parmi lesquels Los Mares del Sur (Les Mers du Sud), prix Planeta 1979 et prix international de littérature policière 1981, La soledad del manager (La Solitude du manager), la Rosa de Alejandría (La Rose d'Alexandrie) ou Quinteto de Buenos Aires a fait des incursions plus ou moins réussies au cinéma, à la télévision et même dans la bande dessinée.
M. Vázquez Montalbán est également l'auteur d'enquêtes romancées sur des personnages clés, comme son Autobiografía del general Franco (Moi, Franco), Pasionaria y los siete enanitos (La Passionaria) ou son ouvrage le plus récent, O César o nada, qui a pour cadre la Rome des Borgia. Son oeuvre poétique comprend, entre autres, Liquidación de restos de serie, Coplas a la muerte de mi tía Daniela, Praga et Pero el viajero que huye.
Fin gourmet, grand cuisinier, fou de cette «religion laïque» que représente pour lui le football, M.Vázquez Montalbán a toujours défendu des positions de gauche, ce qui lui a valu de connaître les prisons franquistes dans sa jeunesse. Cet écrivain «hispano-catalan, peut-être aussi européen ou euro-africain», comme il s'est un jour défini, a obtenu en 1995 le prix national des lettres espagnoles pour l'ensemble de son oeuvre. Diplômé ès lettres, il a été nommé docteur honoris causa de l'Université autonome de Barcelone. Mais les collègues et amis de cet homme simple et réservé continuent à l'appeler Manolo.







 

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Barcelone la trépidante,
un personnage de roman.

Pourquoi écrit-on des romans policiers? Que pense-t-on de sa société et du monde quand on est un auteur à succès? Avec humour et gravité, l'écrivain catalan nous conte son parcours.

. Savez-vous que votre nom compte plus de 200 entrées sur le Web?
Manuel Vázquez Montalbán: Je n'en connaissais que deux pages. L'une, réalisée par un Italien, l'autre, par un Nord-Américain d'origine galicienne nommé Colmeiro. Je sais qu'elles existent, mais je n'ai pas cherché à aller plus loin. On m'a installé Internet depuis peu et je suis loin de naviguer en expert.

. Pourquoi un homme comme vous, auteur de poèmes, d'essais, d'articles d'opinion jetant un regard critique sur l'actualité internationale, s'est-il tourné vers le roman policier?
M. V. M.: Toute la littérature, sans exception, se divise en romans d'amour et en romans policiers. Citez-moi n'importe quel titre et vous verrez qu'il s'agit, soit d'une enquête sur la violation d'un tabou, donc d'un délit, soit d'une histoire d'amour.
Le roman policier traditionnel, avec son imaginaire immuable, appartient aux romans de genre et de série, avec leur côté très routinier et prévisible. Mais le polar des 30 ou 40 dernières années ne devrait pas s'appeler «policier». C'est un roman comme un autre, dans lequel on enquête sur la signification d'un délit social. Et ses exigences sur le plan littéraire sont aussi ambitieuses que celles des autres oeuvres de fiction. Pour moi, John Le Carré ou Graham Greene sont au même niveau littéraire que Virginia Woolf, par exemple. On va crier à l'hérésie, mais j'en suis intimement convaincu. Ce qui m'intéresse, c'est qu'à partir d'un même personnage, le roman puisse quasiment se transformer en une saga de l'évolution de la société.

. A quoi Carvalho, le détective privé de vos romans, doit-il son succès?
M. V. M
.: J'attribue sa réussite internationale à une raison bien précise: il n'a pas seulement reflété la mutation de l'Espagne, mais une mutation plus globale. Carvalho symbolise le climat des années 60, où l'on a vu naître de grands espoirs écologiques, les hippies, la pilule, la liberté sous toutes ses formes, des révolutions en douceur, des révolutions lyriques. Et aussi cette sorte de désenchantement fin-de-siècle, où tout le monde craint de perdre son emploi, d'attraper le sida, cette peur de la liberté qu'ont si bien su inculquer ceux qui usent de mécanismes à caractère répressif - du pape aux manipulateurs du marché du travail. Carvalho y réfléchit dans tous les romans où il apparaît, ce qui rend son discours compréhensible, à Athènes ou ailleurs.

. Pourquoi la cuisine tient-elle un rôle si important dans vos livres? Elle y est presque un personnage à part entière!
M. V. M.: D'abord, parce qu'à part écrire, cuisiner est la seule chose que je sache faire. Ensuite, et surtout dans la série Carvalho - dans mes autres romans, il n'en est presque jamais question - , parce que j'avais besoin de ce ressort romanesque. Un personnage récurrent a besoin de deux ou trois tics reconnaissables. Tout lecteur de Simenon sait que Maigret attend la cuisine de saison, les premiers petits pois de la brasserie dont j'ai oublié le nom et le demi-pression comme on le sert je ne sais plus où. Le public attend que cela arrive, que Sherlock Holmes joue du violon ou sniffe de la drogue. J'ai donné deux ou trois traits caractéristiques à Carvalho, qu'il m'a fallu respecter d'un roman à l'autre.
Mais je crois, en outre, que cette histoire de cuisine contient une métaphore de la culture elle-même, que j'ai parfois soulignée: la cuisine est le masque de la mort. On doit tuer pour se nourrir, qu'il s'agisse d'une laitue ou d'un animal. Si l'enchaînement est immédiat, c'est-à-dire on tue, on mange, c'est un acte de sauvagerie. Mais si on tue, cuisine et mange, l'acte prend un tour culturel. On lui applique un artifice ou une technique qui lui donne de la dignité et le transforme en comportement culturel.

. Et l'autre tic de votre personnage, sa manie de brûler des livres?
M. V. M
.: Carvalho dit à un moment donné, ou à plusieurs reprises, qu'il brûle des livres parce que la littérature ne lui a pas appris à vivre. C'est une exagération qui ne veut rien dire, mais c'est un rite obligé de la part du personnage.

. Littérairement, Carvalho ne va jamais mourir?
M. V. M.
: Là, je me heurte à un sérieux problème de crédibilité. Je me suis piégé en donnant un âge à Carvalho, même si j'en ai fait abstraction par la suite. Mais le parcours psychologique du personnage correspond à son évolution biologique, d'où la difficulté de le laisser éternellement dans un rôle de détective privé qui sous-entend tout un rituel (de gestes, d'agressions, de force physique, etc.) qu'il ne peut franchement plus se permettre. Donc, soit je le mets à la retraite après son tour du monde en compagnie de Biscuter (un ancien bagnard qui tient le rôle d'assistant du détective, ndlr) dans le roman du millénaire que j'espère publier en l'an 2000, et j'en termine, soit je le reconvertis.
J'ai lancé une boutade
1 dont l'accueil m'a conduit à penser qu'elle méritait peut-être réflexion. Il s'agirait d'en faire un espion, un de ces espions que nous pourrions qualifier de post-moderne, au service de nouveaux pouvoirs qui n'en disposaient pas jusque-là, comme un gouvernement autonome, ou bien un espion municipal, écologique, industriel ou encore ethnique, de bonnes affaires en perspective. Dans les conflits mondiaux à venir, comme l'ont prévu des essayistes tels que Toffler ou Enzensberger, ces nouveaux générateurs potentiels de guerres civiles auront besoin de services d'information. Pourquoi ne pas faire de Carvalho un espion de la Generalitat2, avec toute la charge d'ironie et de symbolique qui en résulterait? C'est une piste, mais je ne sais pas encore si je vais la suivre.

. Comment créez-vous vos livres?
M. V. M.: Par un processus d'accumulation très classique. Le poète Thomas Eliot l'a fort bien décrit. On commence par engranger des matériaux, consciemment ou non. Parfois, on accumule sans se dire d'emblée qu'il en sortira un livre, un roman ou un poème. Mais il se crée une réserve, un magasin si l'on veut. Quand ils ont atteint un volume suffisant, ces matériaux cherchent une issue. C'est comme la moraine d'un glacier qui entasse des débris: il vient un moment où ils cherchent à s'écouler et alors naît un cours d'eau. Je crois que la création procède ainsi.

. Comment expliquez-vous cette capacité de mimétisme qui vous permet d'écrire sur l'Argentine ou sur Bangkok, comme si vous y aviez vécu?
M. V. M.: D'abord, par le système de documentation que je viens d'évoquer, ensuite, par le fait que les modes de réflexion et les émotions des gens se ressemblent toujours davantage. Tout compte fait, nous nous nourrissons de la même façon, des mêmes produits culturels et médiatiques. Nos styles de vie se rapprochent de plus en plus, nos rapports de production sont très voisins, ce qui nous permet de mieux comprendre notre comportement et aussi celui des autres.
Aristote aurait dit que «l'homme est ce qu'il mange», or, en matière de culture, nous mangeons tous à peu près la même chose. Rien ne ressemble plus à regarder la télévision dans un quartier périphérique de Barcelone que d'en faire autant dans une banlieue de Bangkok. De plus, nous voyons les mêmes émissions, uniformément produites aux Etats-Unis.

. C'est ainsi que Barcelone constitue presque un personnage de plus dans beaucoup de vos romans?
M. V. M.
: Exactement. Barcelone est une ville portuaire, une ville de transit, en même temps qu'elle illustre la coexistence de nombreuses mémoires en un même lieu.
Tous ces éléments en font une ville plurielle, à tous égards. Ce type d'endroits offre habituellement de grandes possibilités à l'écrivain. Il existe beaucoup de villes littéraires, d'autres ne le sont pas. Barcelone a fait l'objet d'innombrables livres, comme Buenos Aires et tant d'autres cités. Aux Etats-Unis, la littérature et le cinéma ont créé tout un imaginaire autour de San Francisco ou de New York, mais presqu'aucun sur Washington.

. Et pour vous-même, que représente Barcelone?
M. V. M
.: C'est ma patrie, au sens le plus authentique de ce mot: le lieu où on a vu le jour, où les réflexes se sont formés, où on a découvert que les autres existent, où la moitié des gens vous veut du mal et l'autre moitié du bien, où on a appris toute une série de règles de conduite, pas seulement linguistiques mais de toutes sortes, comme de déchiffrer des systèmes de signes qui vous donnent le sentiment d'appartenir à ce territoire plus qu'à aucun autre. A mesure qu'on rationalise toutes ces données et qu'on reprend à son compte l'affirmation de Saint-Exupéry - je suis du pays de mon enfance, disait-il - , l'enfance devient un territoire physique, émotionnel, et Barcelone représente tout cela pour moi.
Je dirais même que je suis moins de Barcelone que d'un quartier précis de la ville, un lieu qui vous marque d'entrée de jeu, même si on s'efforce ensuite de s'en abstraire et si on y incorpore de nouveaux éléments culturels. Barcelone représente essentiellement cela pour moi, à quoi s'ajoutent sa topographie et son histoire, une ville classique qui n'est pas le produit d'une archéologie unique, mais la somme de plusieurs archéologies. Monumentales, certes, avec la cité romaine, la cité gothique, la ville du néoclassicisme, du modernisme, de Gaudi, mais aussi humaines. C'est une ville qui a attiré de multiples flux migratoires, entraînant l'assimilation d'éléments neufs et un certain métissage après le choc avec la culture antérieure. Une ville qui, de plus, s'est constituée à la fin du siècle dernier avec une grande partie de la paysannerie catalane, prolétarisée lors de son ralliement à la révolution industrielle. Elle représente, de ce fait, le point de rencontre des classes populaires de différentes régions du pays.

. Vous avez toujours été très engagé sur le plan politique. Pensez-vous que le travail de l'écrivain doive être obligatoirement militant?
M. V. M
.: Pas du tout. L'écriture est un acte de libre choix. Certains écrivains éprouvent le besoin et la volonté d'intervenir sur le plan social et politique, d'autres non. Ce qu'on doit demander à un auteur, c'est de bien écrire. Je soutiens quant à moi, comme beaucoup, qu'il y a toujours une idéologie dans ce que propose un écrivain, même chez celui qui semble le plus étranger à ce genre de préoccupations. Il existe toujours une lecture idéologique, une prise de position vis-à-vis du monde, de la réalité et de nous-mêmes. Mais il faut respecter le libre choix de l'écrivain, qu'il veuille se sentir en communion avec des causes concrètes ou en communion avec lui-même.

. Vous êtes allé récemment à Cuba, où vous avez écrit sur la visite du pape Jean-Paul II dans ce pays. L'idée venait-elle de vous, ou du directeur d'El Pais, le quotidien espagnol auquel vous collaborez?
M. V. M
.: Je suis allé à Cuba pour me documenter sur mon prochain livre. Informé de ce projet, mon journal m'a demandé des chroniques. Tout ce que vous avez sous les yeux, ici dans mon bureau, est cubain (dossiers, documents, livres, etc.). Tout ce qu'il y a sur les tables traite de Cuba, car je suis en pleine création, d'où cette allure de champ de bataille.

. Comment interprétez-vous ce voyage du pape?
M. V. M
.: Cette visite à Cuba m'a paru être un événement majeur, parce qu'il est surprenant qu'à la fin du xxe siècle, un pape se pose à peu de chose près en sauveur d'une révolution marxiste. Pour moi, la situation tenait à la fois de la caricature et du prodige.

. Et l'avenir de l'Europe, comment le voyez-vous? Quel rôle peut jouer une Europe unie dans la mondialisation?
M. V. M
.: L'idée d'Europe me paraît indissociable désormais de celle de mondialisation. Lorsqu'on a conçu l'Union européenne, on pensait plutôt en termes de blocs, entre lesquels elle pourrait constituer une troisième voie. On souhaitait surtout empêcher le retour des conflits qui avaient marqué les luttes pour s'approprier les marchés, à l'origine, entre autres, des guerres mondiales. L'image d'un bloc européen, capable de concurrencer le bloc nord-américain et le bloc asiatique, s'est donc imposée. Aujourd'hui prévaut un modèle plus large, celui de la mondialisation. La notion d'Europe n'en reste pas moins intéressante, pour une raison essentielle: l'Europe a un substrat culturel différent de celui des autres blocs envisageables. Les luttes pour l'émancipation, l'égalité, la liberté, qui ont fait l'histoire européenne, conservent beaucoup de poids. Aussi, une lecture européenne du capitalisme mondial doit-elle être différente de celle qu'en aura, par exemple, la culture nord-américaine, soucieuse avant tout d'une politique de résultats et de l'efficacité du système. En revanche, dans une politique européenne - selon celui qui la dirige, bien sûr - , il existe un fond de mémoire de combat pour l'émancipation, de désir de conquêtes sociales. Et c'est une autre lecture du développement capitaliste. En tout cas à mon sens.

. Et si cela ne se produisait pas?
M. V. M.
: Alors, je cesserais de m'intéresser au projet. Si l'Europe de demain a une vraie politique sociale intérieure et une politique extérieure plus solidaire dans ses rapports avec le Sud, elle m'intéresse. Si elle forme seulement un bloc de plus, qui fait la même politique que les autres, je m'en accommoderai, mais elle ne m'intéressera pas. Je crois que les objectifs de l'Europe unie dépendront beaucoup des forces qu'elle associera. Si les secteurs néolibéraux durs du capitalisme sauvage finissent par l'emporter, l'Europe sera un bloc capitaliste sauvage.

. Que pensez-vous de l'essor des nouveaux médias électroniques? La culture audiovisuelle remplacera-t-elle la culture écrite?
M. V. M.
: L'apparition de nouveaux moyens d'expression soulève régulièrement la question de la mort du livre, or il vit toujours. Chacun finit par délimiter son territoire et sa fonction première. Cette nouvelle culture est plus facile à intégrer pour les nouvelles générations qui ont déjà assimilé l'ordinateur comme outil. Mais, à mon avis, on ne lira jamais un texte littéraire sur un écran. L'informatique pourra engendrer de nouvelles formes d'expression littéraire, mais elles n'auront ni la consistance, ni la longueur, ni la permanence d'un roman. Peut-être verra-t-on apparaître des genres inédits, liés à l'ordinateur, mais je pense que les genres traditionnels restent très attachés à la forme concrète du livre, au fait de pouvoir en reprendre la lecture, revenir à un point donné, en arrière ou en avant, et au contact physique avec ce vecteur de la littérature qu'est le livre.

. Vous venez d'être nommé docteur honoris causa de l'Université autonome de Barcelone. Que signifie ce titre pour vous?
M. V. M.
: Cette nomination s'est faite sans apparat, personne ne portant la toge ni rien de ce genre. On se serait plutôt cru en mai 68, comme l'a souligné mon éditrice italienne. Tout le monde paraissait très détendu, très décontracté. Le côté rituel m'a presque échappé. Mais cette nomination m'a apporté une satisfaction profonde: en un sens, ce que j'avais publié sur l'histoire de la communication portait ses fruits.
Cette université m'a laissé des souvenirs peu ordinaires. J'ai écrit un livre en prison, publié en 1963, intitulé Informe sobre la información (Rapport sur l'information). Toutes les données utilisées venaient de l'Unesco, la seule documentation qu'on m'autorisait à recevoir. Je me suis fondé sur des rapports sur l'inégalité de la répartition du papier, de la localisation des grandes agences de presse, etc. Voilà pourquoi mon texte ressemble tant au Rapport McBride
3, mais j'en revendique, sans fausse humilité, l'antériorité. Ce livre a été accueilli en Espagne comme le borgne au royaume des aveugles, bien que je l'aie écrit à l'âge de 22 ans, et avec un remarquable manque de matériaux. A une époque où le gouvernement franquiste, où la doctrine sociale de l'Eglise, qui ne valait guère mieux, coiffaient tout ce qu'on écrivait sur la communication, il a eu l'effet d'un baume, et tant les écoles de journalisme que les spécialistes l'ont adopté sous le manteau.
Ce lien avec cette université s'est renforcé quand j'y ai été nommé professeur de communication, que j'ai dirigé aussi quelques colloques et publié des livres. Tous ces éléments font partie de ma réalité profonde, et cette nomination laisse entendre qu'on a reconnu cette partie de mes activités.

. Pensez-vous que les jeunes puissent aborder le xxie siècle avec espoir?
M. V. M.
: On ne doit jamais donner de conseils à personne, mais s'il faut parler d'espoir, disons, avec un certain cynisme, au meilleur sens du terme, qu'il va leur en falloir, de l'espoir, quitte à se tromper soi-même. Si l'on n'avait pas un minimum d'espoir ou de confiance en l'avenir, même en se berçant d'illusions, on atteindrait un niveau de lucidité où l'on pourrait seulement conseiller le suicide individuel et collectif. L'espoir sous-entend nécessairement une certaine capacité à se leurrer, ou alors une foi si inébranlable dans un projet - religieux, amoureux, social ou idéologique - qu'elle prime tout le reste. Comme les grands actes de foi se révèlent très difficiles aujourd'hui, au vu des événements de l'histoire, on peut seulement conclure à la nécessité d'espérer pour continuer le jeu mécanique de l'existence. Le message que je fais passer dans tout ce que j'écris, c'est que nous vivons en ce moment une époque sinistre sur le plan culturel. La culture dominante nous enseigne l'inutilité du savoir historique, mais aussi l'inutilité de croire en des utopies, de penser que les choses pourraient être différentes.
On observe que ces deux interdits - regarder derrière et devant soi - sont interdépendants, parfaitement imbriqués, et qu'ils nous contraignent à nous soucier uniquement du présent, à ne jamais porter de jugement sur le spectacle du désordre social ou économique, et à ne pas chercher d'où il provient. Comme on nous a enlevé le droit d'analyser ce qui, dans le passé, porte la responsabilité de ce que nous vivons aujourd'hui, du coup, l'histoire se retrouve sans coupables, et c'est précisément le but poursuivi par les détenteurs de la culture dominante.
Si vous dites qu'il faudrait revoir le système, on vous traite de dangereux utopiste. On vous explique que vous n'avez pas compris où nous ont menés les utopies du xxe siècle. On vous oblige à accepter ce qu'on vous donne: l'ordre qu'on instaure pour vous, le marché du travail, les rapports Nord-Sud, les rapports entre le centre et la périphérie. Si vous suggérez qu'il pourrait en être autrement, c'est tout juste si on ne vous traite pas de post-révolutionnaire nostalgique! Aussi, pour que les jeunes croient au futur, il faut penser à retrouver notre passé, à connaître les causes de la situation actuelle, et à exercer le droit qu'a toute nouvelle génération à modifier ce qu'elle trouve.



1 en français dans l'entretien.
2 gouvernement autonome catalan.
3 prix Nobel de la Paix en 1974, ancien président d'Amnesty International, l'Irlandais Sean Mac Bride préside, à la fin des années 70, une commission indépendante chargée par l'Unesco de rédiger un rapport intitulé Voix multiples, un seul monde sur la communication dans les sociétés modernes. Ce rapport alimentera le débat autour d'un «nouvel ordre mondial de l'information».
4 les titres laissés dans leur version originale correspondent à des ouvrages non traduits en français.
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Le Courrier de l'UNESCO