| Le combat se mondialise | |||
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Sophie Boukhari |
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![]() Huairou, septembre 1995: le forum des ONG en marge de la conférence des Nations unies de Beijing sur les femmes. Le mouvement pour les droits humains a encore un long chemin à parcourir
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Des acteurs
nouveaux et nombreux sont venus renforcer les vieilles organisations de défense
des droits humains. La lutte pour les droits économiques et sociaux y a acquis
ses lettres de noblesse. Comme en Corée du Sud, où les femmes ne veulent
plus se taire sur leurs conditions de travail. Comme au Royaume-Uni où le
logement est revendiqué en tant que droit. Alors que l'universalité des droits humains est plus contestée que jamais, sur le terrain, des militants toujours plus nombreux opposent un démenti formel à tous les relativismes. Le combat pour les droits humains est devenu universel. «La conférence de Vienne organisée en juin 1993 par les Nations unies a servi de révélateur à un mouvement qui se cesse de s'amplifier depuis la fin des années 80 et a confirmé l'émergence des acteurs locaux», résume Antoine Bernard, directeur exécutif de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme, passée de 66 membres en 1991 à 105 en 1997. Les forums des ONG, organisés en marge des cinq conférences onusiennes qui se sont déroulées entre 1992 et 1995, ont mis en lumière un autre phénomène majeur: la multiplication des mouvements de femmes. Leur mot d'ordre: un homme sur deux est une femme et les droits des femmes sont des droits de l'homme. Leur priorité: lutter contre les discriminations et les violences qu'elles subissent partout dans le monde. Ainsi, la communauté des «défenseurs» a-t-elle intégré de nouveaux types d'acteurs, jusque-là marginalisés, en même temps qu'elle devenait mondiale. En Afrique, en Amérique latine, en Europe de l'Est et enfin en Asie, la chute ou l'affaiblissement de régimes d'oppression a permis la création de milliers d'associations. Cette dynamique s'est d'abord traduite par la création de ligues nationales des droits de l'homme et de sections d'Amnesty International. Mais elle ne s'est pas limitée à cet essaimage des grandes organisations du Nord. Les initiatives locales, souvent foisonnantes, ont pris le relais, d'autant que les mutations économiques et sociales appelaient la création de nouvelles solidarités. Pour la Nigériane Ayo Obe, présidente de la Civil Liberties Organisation, l'aide et les dollars étrangers ont certes donné l'impulsion initiale. Mais aujourd'hui, les militants, souvent bénévoles, sont légion. Ils cherchent avant tout à «améliorer la société», à compenser l'indigence des autorités, à lutter contre la violence d'Etat, les discriminations et la dégradation de l'environnement. Ces aspirations se retrouvent dans la plupart des pays d'Afrique, où l'explosion associative a sans doute été la plus spectaculaire. La multiplication des groupes de défense des droits humains à la fin des années 80 est aussi le résultat d'actions militantes jusque-là menées dans la clandestinité ou en exil. «En Amérique latine, la mouvance des droits de l'homme était déjà développée avant la chute des dictatures mais, regroupée autour de grandes ligues, elle fonctionnait sur le mode de la confrontation politique. Aujourd'hui, très diversifiée, elle se livre à un travail de fond, notamment de sensibilisation juridique», explique A. Bernard. Dans les pays ex-communistes, le mouvement pour les droits humains a aussi connu une formidable expansion après la chute du mur de Berlin en 1989. «Dès que l'empire soviétique a commencé à s'écrouler, de nombreuses ONG se sont répandues à travers l'URSS», rappelle Boris Pustintsev, président de Citizens Watch. Alors que la première génération de ces associations luttait contre «les tentatives visant à freiner le processus de démocratisation», la seconde se consacre essentiellement à limiter les dégâts occasionnés par la crise sociale. En Europe de l'Est, les dissidents d'hier ayant pris les commandes de l'Etat, la société civile s'est retrouvée orpheline de ses meilleurs défenseurs. Les initiatives locales ne refleurissent que depuis deux ou trois ans. Encore fragiles, elles se concentrent sur les problèmes brûlants, comme la défense des minorités. C'est en Asie, où les dictatures ont la vie la plus dure, que le combat pour les droits humains s'est développé le plus tardivement. Après s'être engouffrés dans la brèche ouverte par les transitions démocratiques, notamment aux Philippines (1986) et en Corée du Sud (1987), les militants asiatiques ont mis les bouchées doubles. Très organisés, exploitant les nouvelles technologies de la communication, ils se sont regroupés en coordinations régionales. L'une de leurs priorités est le démantèlement des «lois de sécurité nationale» qui permettent à leurs gouvernements de légitimer les pires exactions. Bien que mondial et relativement structuré, le mouvement pour les droits humains a encore un long chemin à parcourir. Manque d'expertise, problèmes de financement, répression de plus en plus multiforme, sont le lot quotidien des militants. Ceux-ci doivent aussi apprendre à collaborer avec les pouvoirs, sans pour autant en devenir les hommes liges. Bien que faible et peu fiable, estime B. Pustintsev, le gouvernement russe fait certains pas dans la bonne direction. Les ONG indépendantes doivent alors l'aider, le conseiller, servir de relais avec les populations. Or «ce nouveau rôle est difficile à jouer», les vieux réflexes de mise sous tutelle des initiatives de la société civile étant encore vivaces. Confrontés à des problèmes inédits, les défenseurs des droits humains sont condamnés à tâtonner. Au Maghreb, explique l'historien marocain Driss El-Yazami, le mouvement, qui s'est d'abord développé en reprenant la tradition européenne, a aujourd'hui «une mission historiquement nouvelle: limiter les affrontements entre les islamistes et l'Etat.» Pour lui, les membres des ligues, des associations de femmes et de journalistes qui s'allient avec les régimes en place pour lutter contre l'islamisme ratent ainsi l'occasion d'acquérir une légitimité incontestable au sein de leur société. Pour cela, «ils devraient tenter de jouer un rôle de pacification et de médiation.» Les pays du Nord n'ont pas échappé aux bouleversements des années 90. Tandis que les vieilles organisations peinaient à se renouveler, est apparu un nouveau militantisme, plus offensif et plus jeune. Face à la montée des inégalités, «la radicalité s'est déplacée sur le terrain social, explique la Française Martine Bartélémy, spécialiste de la vie associative à la Fondation nationale des sciences politiques. Les ONG, qui recourent davantage à l'action directe, deviennent très spécialisées, ajoute l'avocat britannique Michael Ellman, évoquant les mouvements pour les femmes, les homosexuels, les sans-abri, les enfants, etc. «On n'agit plus pour réaliser un projet global de société, renchérit M. Bartélémy, mais dans un but précis, avec un souci d'efficacité immédiate.» Très divers, les mondes associatifs évoluent cependant dans une direction commune: au Nord comme au Sud, les thématiques économiques et sociales deviennent prioritaires. Même les ligues se mobilisent contre l'exclusion. «Nous devons avant tout faire le lien entre les droits civils et politiques et les droits économiques et sociaux, estime l'Américaine Jaribu Hills, coordinatrice de la Southern Human Rights Organizers' Network. On ne peut plus lutter contre la violence policière sans se battre contre l'extrême pauvreté et le système de production.» En poursuivant leur combat dans le monde entier, les militants ont démontré que les droits humains représentent bel et bien un idéal universel. Ils veulent désormais prouver qu'ils sont indivisibles. Le Courrier de l'UNESCO |