Science et conscience

Timothy Caulfield, Health Law Institute, Université d'Alberta, Canada

«La science, en soi, ne peut pas nous fournir une éthique. Elle peut nous indiquer comment atteindre un objectif donné et, parfois, nous montrer que certains objectifs sont inaccessibles. Mais parmi ceux réalisables, notre choix doit être guidé par des considérations autres que purement scientifiques.»
Bertrand Russell, 1950
Même les plus optimistes ne croyaient pas possible l'interdiction, en un laps de temps si court, d'une arme utilisée au cours de ce siècle sur l'ensemble de la planète par la plupart des armées. Pourtant, en 1997, le comité Nobel a décerné le prix Nobel de la paix à la campagne internationale pour l'interdiction des mines antipersonnel, la récompensant ainsi d'avoir déclenché «un processus qui, en l'espace de quelques années, a permis de passer d'une vision à un projet réalisable». Il concluait en parlant de «modèle pour les efforts internationaux à venir, en matière de paix et de désarmement». Le rêve est devenu réalité en décembre 1997, quand 121 pays ont signé à Ottawa le traité sur l'élimination des mines antipersonnel. Leur nombre continue à augmenter, et rien ne peut plus désormais entraver cette marche en avant.
A la fin des années 80 et au début des années 90, des ONG ont commencé à se pencher sérieusement sur ce véritable scandale humanitaire mondial, ces dizaines de millions de mines antipersonnel qui font chaque année des centaines de victimes. En octobre 1992, Handicap International, Human Rights Watch, Medico International, Mines Advisory Group, Physicians for Human Rights et Vietnam Veterans of America Foundation lançaient la campagne, sous la forme d'un appel commun, réclamant la fin de l'utilisation, de la production, du commerce et du stockage des mines antipersonnel. Elles pressaient également les gouvernements d'investir plus de moyens dans le déminage et l'assistance aux victimes.
La campagne prit de l'ampleur, jusqu'à rassembler, dans une coalition sans précédent, un millier d'organisations réparties dans 60 pays. Parallèlement, son comité de direction, initialement composé des six ONG à l'origine de l'opération, s'élargissait pour représenter la diversité des participants, rassemblant désormais des organisations allant de l'Afghanistan à la Suède, en passant par le Cambodge, l'Afrique du Sud, le Kenya, le Japon, la Colombie ou encore la Norvège. La Fédération luthérienne mondiale s'y est également associée. Notre force a été de toujours fonctionner avec des structures souples, sans secrétariat central, ni quartier général, ni bureaucratie. Nous nous réunissions régulièrement pour élaborer des stratégies globales et planifier des actions communes, mais chacun était libre de développer son propre travail, en l'adaptant à son mandat, à sa culture et au contexte. Le seul ciment entre les ONG était qu'elles se sentaient soudées autour d'un même objectif.
La ligne directrice consistait à faire pression pour que des mesures soient prises aux niveaux international, national et régional. Au départ, il s'agissait d'amener les pays à réviser la convention sur les armes classiques de 1980, visant à contrôler l'utilisation des mines antipersonnel, pour aboutir, à travers des amendements, à leur élimination. Mais comme la convention révisée n'a pas abouti à un accord sur une interdiction générale, nous avons poursuivi notre combat, en appelant les gouvernements à rejoindre un groupe pro-interdiction, qui s'est réuni plusieurs fois à Genève. Puis, en mai 1996, le gouvernement canadien a proposé d'accueillir une réunion gouvernementale en octobre de la même année. D'âpres négociations ont suivi, débouchant sur la conférence historique d'Ottawa, en décembre 1997, consacrée au traité d'élimination des mines antipersonnel.
Non seulement ce traité a été négocié en un temps record, mais il restera aussi probablement dans l'histoire comme celui entré le plus rapidement en vigueur. Au moment de sa rédaction, 28 Etats - plus de la moitié requise pour son application - avaient déposé leurs instruments de ratification devant les Nations unies, alors que six autres l'ont depuis finalisé et n'ont plus qu'à remettre leur texte. Le résultat de cette campagne et de ce partenariat avec des Etats est remarquable. Ce processus historique prouve que gouvernements et société civile ne doivent pas se considérer comme des adversaires. Il démontre que des nations moyennes et petites peuvent s'atteler, avec la société civile, au règlement de problèmes humanitaires à une vitesse stupéfiante.
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Le Courrier de l'UNESCO