Une responsabilité universelle

Federico Mayor

Federico Mayor
Federico Mayor

La responsabilité de substituer à la logique de la force la logique de la raison et du respect des points de vue des autres rejaillit sur chacun d'entre nous.

Au seuil d'un nouveau millénaire, la question de la responsabilité doit être appréhendée sur un mode renouvelé: non seulement l'humanité demeure assaillie par les guerres et les violences, mais elle affronte en outre de nouveaux défis mondiaux.
L'impact des activités humaines sur notre planète est si fort que, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, nous nous approchons sans doute d'un point sans retour. L'asymétrie croissante entre les nations et à l'intérieur d'entre elles, les destructions de l'environnement, les ventes d'armes florissantes remettent en question nombre des valeurs et des normes de notre civilisation.
Comment pouvons-nous affronter ces nouvelles menaces mondiales? L'histoire prouve qu'aucune situation n'est désespérée pour peu que les dangers que celle-ci recèle soient identifiés suffisamment tôt.
Les conflits qui ont surgis depuis la fin de la guerre froide n'ont pas été engendrés par l'irruption de libertés nouvelles mais plus souvent en réaction à la persistance d'oppressions et de répressions immémoriales: le soupçon, l'intolérance et la haine s'étaient bien souvent forgés depuis des décennies, voire des siècles. Mais parallèlement à ces conflits de ces dernières années, il faut relever que l'humanité a commencé à faire preuve d'une capacité nouvelle à les résoudre. Mozambique, El Salvador, Philippines, les changements en Afrique du Sud qui étaient inconcevables seulement quelques années plus tôt, les efforts de paix au Moyen- Orient et, enfin, l'accord en Irlande du Nord: tous ces exemples prouvent que les conflits ne sont pas inévitables mais surtout tous démontrent aussi que les avancées vers la paix ont été obtenues par le dialogue, la médiation, la négociation et l'imagination, et non par la force.
C'est pourquoi, en cette fin de ce siècle, la transition d'une culture de guerre à une culture de paix est le premier et le plus grand de tous les défis. Et réussir cette transition n'exige pas seulement de revoir nos démarches fondées sur la force et l'imposition, mais aussi de changer profondément nos attitudes culturelles comme nos comportements quotidiens. Toutes et tous, sans relâche, jour après jour.
Il faut d'abord faire preuve d'imagination et de volonté pour aller à la racine des problèmes du monde et tuer les conflits dans l'oeuf, ou mieux: les prévenir. Il faut tout autant apprendre à vivre ensemble, autrement dit démontrer notre solidarité envers les autres, vouloir apprendre d'eux, partager notre savoir et notre expérience. Apprendre à vivre ensemble signifie aussi oser agir autrement, oser rêver d'un monde meilleur, plus sûr, plus juste, plus humain, oser jusqu'à faire preuve quotidiennement de la volonté et du courage qui feront de nos rêves une réalité.
Dès lors, quoi de plus naturel que de souligner ici le rôle clé de l'éducation. J'entends par là non seulement l'éducation formelle, dispensée dans les établissements scolaires, mais également cette éducation informelle transmise par tout un éventail d'institutions culturelles, y compris, en tout premier lieu, la famille et les médias.
Et qui portera la responsabilité de transformer la culture de guerre en une culture de paix? On serait tenté de répondre: les gouvernements, les parlements, les organisations intergouvernementales. La réponse, exacte, resterait cependant incomplète. Cette responsabilité ne pourra être assumée sans l'engagement déterminé de ceux qui détiennent influence et moyens financiers. Cette réponse aussi est juste, mais encore une fois partielle. Car, en fin de compte, pour substituer à la logique de la force la logique de la raison et du respect des points de vue des autres, cette responsabilité rejaillit sur toutes les nations, sur tous les citoyens, sur chacun d'entre nous, quelque soit l'étendue - minime ou considérable - de sa responsabilité personnelle.
Enfin, le défi de promouvoir une culture de paix est si vaste et d'une portée si grande qu'il ne peut être relevé qu'à la condition de devenir une priorité du système des Nations unies tout entier. En ce qui concerne l'Unesco, c'est parce qu'ils avaient rêvé d'atteindre une paix éternelle et de mettre fin à la guerre et à la violence pour toujours que ses fondateurs ont voulu que l'organisation se donne pour objectif premier d'épargner les générations à venir du fléau de la guerre. «Au milieu des ténèbres, la lumière l'emporte», disait le Mahatma Gandhi. C'est cette lumière que répandent les valeurs démocratiques gravées dans l'Acte constitutif de l'Unesco: justice, liberté, égalité et solidarité.

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Le Courrier de l'UNESCO