La pollution à bon marché

Sophie Boukhari

El Niño ne mérite pas son nom

Un concert anti-Pop commence à retentir dans les rangs de la communauté internationale. Il ne s'agit pas d'un événement musical mais des négociations que poursuivent une centaine d'Etats en vue de réduire ou d'éliminer l'usage des polluants organiques persistants (Pop), substances considérées comme parmi les plus dangereuses jamais produites par l'homme. Elles englobent des pesticides et des insecticides, comme le DDT, et des sous-produits de l'activité industrielle, comme la dioxine, massivement émise par les incinérateurs de déchets, ou le furane, utilisé comme solvant pour les matières plastiques ou les résines. Etre exposé aux Pop peut provoquer le cancer, endommager le système nerveux et altérer les défenses immunitaires.
Comme l'a souligné le chef d'orchestre des pourparlers intergouvernementaux, le Programme des Nations unies pour l'environnement (Pnue), il existe aujourd'hui un large consensus sur la nécessité de réduire l'utilisation de ces produits toxiques. Mais cet accord de façade ne parvient pas à couvrir les notes discordantes qui s'élèvent entre pays industrialisés et en développement. Les premiers ont en effet déjà interdit ou réglementé l'utilisation d'un certain nombre de Pop, dont le DDT. Trente-deux Etats d'Europe et d'Amérique du Nord ont même signé, fin juin, deux protocoles sur la pollution de l'air visant à renforcer ces mesures. Ils voudraient donc accélérer le mouvement à l'échelle mondiale, pour échapper aux conséquences de «l'effet sauterelle»: les polluants voyageant d'un bout à l'autre de la planète via l'atmosphère ou l'eau, seules des mesures globales sont en effet capables d'en limiter les effets locaux. En face, les pays du Sud, qui continuent notamment à se servir de DDT pour lutter contre le paludisme (plus de deux millions de morts par an), voudraient que ceux du Nord mettent la main au portefeuille pour les aider à user d'alternatives moins dangereuses mais souvent plus coûteuses.
Disons-le tout net: la chanson anti-Pop n'est pas encore au point. Réunis à Montréal (Canada) en juillet dernier, les Etats se sont donnés jusqu'à la fin du siècle pour en préciser la partition.

Le 10 décembre 1997, les représentants de quelque 150 gouvernements ont adopté in extremis le protocole de Kyoto après s'être mis d'accord sur un point supplémentaire: n'ayant abouti à aucun consensus sur plusieurs questions clés, ils les négocieraient plus tard, notamment à Buenos Aires, lors de la quatrième conférence des parties à la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique. Or les Etats sont encore loin de s'entendre si l'on en juge par les discussions entamées à Bonn (Allemagne) en juin dernier, lors d'une réunion préparatoire.
Selon le protocole de Kyoto, les pays industrialisés (dits de l'annexe 1) devront réduire leurs émissions de gaz à effet de serre de 5% d'ici 2008-2012, généralement par rapport à leurs niveaux de 1990. Cet objectif global masque des engagements très diversifiés: diminution de 7% pour les Etats-Unis, de 8% pour l'Union européenne (avec des objectifs différenciés pour chaque pays), la Suisse et la plupart des pays d'Europe centrale et orientale, de 6% pour le Japon et le Canada; stabilisation pour la Russie, l'Ukraine et la Nouvelle-Zélande et même augmentation de 1% pour la Norvège, de 8% pour l'Australie et de 10% pour l'Islande.
Mais les Etats-Unis, qui pèsent pour environ 20% des émissions mondiales de gaz à effet de serre, n'ont accepté cet accord et ne le ratifieront, martèlent-ils, qu'à certaines conditions. Ils veulent, d'une part, «une participation substantielle» des pays en développement au protocole de Kyoto (voir ci-dessus) et, d'autre part, la mise en place rapide d'un marché international de «permis d'émissions négociables».
Ce système, dont les règles restent à préciser, vise à inciter certains pays à réduire leurs émissions en-deça du quota qui leur est assigné, de manière à pouvoir vendre la différence. Il permettra du même coup aux pays gros consommateurs d'énergie (comme les Etats-Unis) et à ceux où les coûts d'abattement des émissions sont les plus élevés (comme le Japon), d'acheter à l'étranger les droits de continuer à polluer sur leur propre territoire. L'objectif est de préserver la compétitivité de leurs entreprises (en leur évitant de coûteux investissements), et, dans certains cas, un mode de vie fondé sur une utilisation immodérée de l'énergie.
Selon plusieurs sources proches de la Maison blanche, l'administration Clinton compte respecter au moins les trois quarts de ses engagements de réduction d'émissions en achetant des permis, en particulier en Russie. Cet Etat a en effet obtenu à Kyoto de stabiliser ses émissions d'ici dix ans par rapport à 1990. Or il les a déjà vu chuter, en grande partie du fait de la récession économique. Il dispose donc d'un surplus de «droits à polluer», qui ne résulte pas d'un réel effort de réduction de ses émissions. Mis sur le marché, cet «air chaud», pour employer le jargon des négociateurs, risque de tirer les prix des permis vers le bas. Du coup, les montants des investissements nécessaires pour accroître l'efficacité énergétique dans les pays riches n'en paraîtront que plus dissuasifs.

Le recours au marché de permis négociables doit venir en supplément d'efforts internes

Les Européens s'appuient sur cette analyse pour mettre en doute l'efficacité du système à long terme. Pour eux, comme le souligne le protocole de Kyoto dans son article 17 sans plus de détails, le recours au marché de permis négociables doit venir en supplément d'efforts internes de réduction des émissions, mais ne doit pas les remplacer. Que se passera-t-il, demandent-ils, quand «l'air chaud» sera épuisé et que les prix des permis augmenteront sur le marché international, si rien n'a été fait au niveau national pour réformer les «secteurs rigides» comme les transports? L'Europe voudrait donc placer cette question de la «supplémentarité» au centre des négociations de Buenos Aires. Selon plusieurs commentateurs, elle craint aussi pour la compétitivité de ses entreprises et la pérennité de son modèle économique. Elle redoute que la logique marchande n'entraîne l'érosion de son dispositif de taxes sur l'énergie, au moment même où certains voudraient le renforcer, notamment pour compenser une baisse de la fiscalité sur le travail afin de stimuler l'emploi.
Comme le rappelle le spécialiste américain J. W. Anderson, «le processus de Kyoto concerne presque tous les gouvernements de la planète et la manière dont leurs peuples font tourner leurs industries, transportent marchandises et personnes, chauffent leurs maisons et font cuire leur dîner.» Etant donné les enjeux et leur complexité, les négociations ne peuvent avancer que lentement. L'essentiel est qu'elles continuent.
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Le Courrier de l'UNESCO