| Culturellement correct | |||
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Stéphane A. Dudoignon, Chercheur à l'Université de Tokyo, Japon |
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En Asie centrale,
la politique de mise en valeur du patrimoine culturel n'obéit qu'à
un objectif: consolider de fragiles identités nationales. Dès les années 70, en effet, les intelligentsias nationales ont pu procéder à une réhabilitation, encore sélective, d'éléments isolés de leurs patrimoines respectifs. Ce processus répondait à deux finalités: d'une part, justifier par l'histoire les frontières politiques instituées par le stalinisme et, d'autre part, établir la nécessité historique d'une fusion délibérée des peuples de la région avec leur grand frère russe. Aujourd'hui, ce schéma reste à la base de la relecture des passés nationaux, dans l'ancienne périphérie soviétique. L'apparition d'organisations politiques autonomes, à la fin des années 80, puis les proclamations d'indépendance en 1991, ont simplement renforcé le premier de ces postulats, en inversant le second: il faut plus que jamais légitimer les frontières, mais marquer désormais la rupture avec la Russie. Cette évolution récente recouvre toutefois une grande variété d'attitudes, selon les spécificités des divers patrimoines et aussi selon la réalité politique de cinq nouveaux Etats aux intérêts parfois divergents. La finalité principale des lieux de mémoire est de servir de vecteurs de consensus. Mais les sociétés centrasiatiques sont traversées par des clivages internes hérités d'une histoire moderne et contemporaine particulièrement riche en conflits. Il est donc difficile d'inspirer un sentiment d'unité en puisant des figures politiques de référence dans le passé proche. C'est pourquoi l'on privilégie l'histoire ancienne, en rejetant la «mémoire grise», non écrite, d'un passé plus récent - dont la richesse fut pourtant révélée en 1996, dans la région de Tachkent (Ouzbékistan), par les émouvantes célébrations populaires du vingtième anniversaire de la mort d'Ali Khân Tûra Sâghûnî. Ce personnage avait dirigé, dans les années 20, un foyer de résistance contre l'Armée rouge avant de présider, 20 ans plus tard, une éphémère République musulmane du Turkestan oriental. Les grands ancêtres de l'historiographie médiévale doivent rappeler, face à la Russie en particulier, le passé d'Etat indépendant de chaque république et sa vocation à jouir d'institutions politiques propres. C'est ainsi que l'Ouzbékistan, très en pointe dans la dérussification, a réhabilité la figure d'Amîr Têmûr (le Tamerlan des chroniqueurs européens du Moyen Age), présenté moins comme un conquérant que comme une figure-type de souverain juste, préoccupé du maintien des équilibres sociaux. Un tel choix est parfois mal perçu dans les Etats voisins, où l'on n'a pas toujours gardé du «conquérant de fer» un souvenir attendri. Certains y voient l'affirmation d'une vocation hégémonique de l'Ouzbékistan. C'est le cas du Tadjikistan, un pays majoritairement persanophone, créé de toutes pièces à la fin des années 20, dont l'historiographie nationale se fonde sur l'exaltation de la résistance à l'irrésistible turquisation de l'Asie centrale. L'histoire culturelle n'échappe pas à la politisation. Dès la déstalinisation, à la fin des années 50, on a assisté, dans toute la périphérie méridionale de l'URSS, à une première consécration de grands ancêtres nationaux. Ces derniers mettaient en relief la spécificité de chaque culture nationale, tout en insistant sur la nécessité de la fusion avec le monde russe. Comme ils devaient être apolitiques et areligieux, on alla les chercher dans l'histoire littéraire ou dans la tradition orale. Là encore, le Moyen Age fut largement mis à contribution. Mais la période moderne put elle aussi être réintégrée dans l'histoire officielle grâce aux «civilisateurs» (prosvetiteli, en russe). Ces figures, empruntées à l'histoire culturelle russe du xviiie siècle et à celle du populisme des années 1860-70, permirent de présenter les mouvements de réforme que connut l'Asie centrale, jusqu'à la soviétisation des années 20, comme la victoire d'un esprit des Lumières inspiré de l'exemple russe. Ainsi, dès la mort de Staline, les Qazaqs rééditèrent Choqan Valikhanov, un auteur du milieu du xixe siècle qui, présenté en morceaux choisis, peut faire figure d'intellectuel russophile. Dans les années 70, on reparla beaucoup d'un «civilisateur», Ibrahim Altynsaryn, théoricien de la notation du qazaq en cyrillique. Depuis l'indépendance, les Qazaqs encensent davantage les intellectuels qui, en 1917-19, dirigèrent l'Alash Orda, un gouvernement formé par des notables de la steppe proches des milieux anti-bolchéviques russes. Mais on continue d'oublier le parti des «trois centaines» (Utch Djuz), qui, à la même époque, fut le porte-parole d'une classe moyenne embryonnaire et de l'intelligentsia radicale des villes du sud de la steppe. Car l'héritage est encombrant, Utch Djuz ayant pratiqué à la fois une sorte d'islam politique avant la lettre et une stratégie d'alliance avec les bolchéviques... Autre problème: les radicaux qazaqs d'Utch Djuz prônaient une solidarité transfrontalière des peuples musulmans. Or il est aujourd'hui totalement exclu de contester les frontières dessinées au cours des années 20 et 30. Ce souci explique aussi l'oubli délibéré d'une figure comme celle du président Ali Khân Tûra Sâghûnî, qui était originaire de Tokmak, dans l'actuelle Kirghizie, fut actif au Ferghana ouzbek et au Xinjiang, puis exilé à Tachkent, et qui compte encore des disciples dans presque toute l'Asie centrale. Cette volonté des nouveaux Etats centrasiatiques de faire coïncider le champ historique, sur une durée plus ou moins longue, avec un espace géopolitique hérité de la période stalinienne, n'est pas sans produire certaines distorsions conceptuelles. Elles apparaissent, en particulier, dans la manière dont les nouveaux pouvoirs entendent marquer l'espace géographique, en particulier urbain. Les restaurations de monuments se succèdent au même rythme enfiévré que les réécritures des manuels d'histoire. Le dernier grand chantier de ce type a été mené tambour battant à Khiva et à Boukhara, dont l'Ouzbékistan a fêté le 2 500e anniversaire en 1997. On retrouve ici la sollicitude des pouvoirs publics pour le passé lointain. Les ministères en charge du patrimoine privilégient l'architecture royale des dynasties fondatrices, en particulier celle des Timourides ou des lignées immédiatement postérieures - quitte à négliger ce qui peut paraître moins prestigieux, sinon plus récent et donc plus problématique. C'est ce que suggère, au Qazaqstan, le chantier de restauration du mausolée du shaykh Ahmad Yasavi (XIe siècle), entrepris avec la Turquie dès 1992 et caractéristique du rapprochement panturc des lendemains d'indépendance. Souvent symboles d'unité, les tombeaux de saints nationaux, restaurés à grand renfort de publicité, peuvent aussi refléter un délitement régionaliste de l'autorité. Ainsi, au Tadjikistan, la restauration du mausolée de shaykh Muslih ad-Dîn, situé à Khoudjand, a été réalisée, pendant la perestroïka, alors que les Khoudjandis contrôlaient encore le PC tadjik. Elle a été suivie de celle du tombeau de shaykh Yûsuf Hamadânî‚ à Koulab, au lendemain de la victoire militaire des milices koulabies en 1992. Ces initiatives, il va sans dire, ont aussi une dimension religieuse. Elles témoignent de la volonté des Etats de contrôler les sociabilités liées aux confréries mystiques, précieux rempart contre la progression d'un wahhabisme récemment importé d'Arabie saoudite et du Pakistan. Ainsi, les nouveaux Etats centrasiatiques reprennent à leur compte une tradition pré-soviétique d'exploitation politique de l'ichanisme, une forme déspiritualisée du confrérisme soufi, traditionnellement hostile aux mouvements fondamentalistes. C'est ce qu'atteste, par exemple, la sollicitude actuelle de l'Etat ouzbek pour le tombeau du grand mystique Bahâ ad-Din Naqshband, à Boukhara, ou sa tolérance vis-à-vis du culte posthume voué à Alî Khân Tûra. Mais il est vrai que ce dernier comptait, jusqu'à sa mort en 1976, de nombreux fidèles à l'intérieur même du parti communiste ouzbek. La politisation du patrimoine culturel représente donc un enjeu clé pour la construction nationale, y compris pour la délicate question des frontières, comme le montrent les revendications plus ou moins symboliques de l'intelligentsia tadjique sur les villes-sanctuaires de Samarcande et de Boukhara, situées en Ouzbékistan depuis le premier redécoupage ethno-territorial de l'Asie centrale soviétique en 1924. Toutefois, il est important de noter que la redécouverte de ces patrimoines s'effectue selon plusieurs niveaux de conscience, pas toujours reliés entre eux par un simple souci de cohérence rationnelle. Le niveau officiel, avec son culte des grandes figures et monuments isolés sur le fond d'un passé lointain, se superpose à une strate semi-officielle, celle des expérimentations idéologiques des milieux lettrés. Ces deux strates semblent avoir peu d'impact sur la contre-culture ou, du moins, le niveau informel développé par les populations. Dotées de la mémoire pointilleuse d'un passé proche souvent douloureux, celles-ci semblent beaucoup moins désorientées que ne le laisseraient supposer les hésitations idéologiques des nouveaux pouvoirs. Le Courrier de l'UNESCO |