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La colère des "gueules noires"
Sophie Shibab, à Moscou
La patience proverbiale des mineurs
russes a des limites. Leur colère a brusquement éclaté en janvier
dernier, à Kouznetskaïa et dans les localités environnantes, au
milieu de la taïga, dans l'obscurité de l'hiver sibérien. Cinq
jours durant, le directeur de la mine de charbon a été pris en otage
par un groupe de mineurs poussés à bout. Avec femmes et enfants, ils
ont bloqué la porte de son bureau à l'aide de tables et de chaises
et l'ont tenu enfermé. Ils n'avaient pas reçu leur salaire depuis trois
ans, disaient-ils. Ils vivaient sans eau courante ni téléphone. Leurs
enfants ne pouvaient plus se rendre à l'école, à une quinzaine
de kilomètres de leur domicile.
Leur village isolé, situé dans le Kouzbass, centre de l'industrie charbonnière
de la Russie, est un de ces corons à la soviétique, que l'on retrouve
dans presque tous les bassins miniers du pays. Le fameux statut privilégié
dont jouissaient en Union soviétique les travailleurs manuels, et en particulier
les mineurs, était relatif et partiel: ils percevaient certes un salaire deux
fois plus élevé que celui des professeurs ou des médecins mais
ils étaient souvent logés dans des baraques en bois insalubres, composées
en général d'une seule pièce et d'une cuisine minuscule. Ces
masures sont toujours là, alignées le long de ruelles boueuses, glacées
ou poussiéreuses, suivant les saisons. Cet héritage remonte au temps
des goulags, quand les mines étaient construites par les prisonniers, dans
des zones polaires et éloignées de tout, sans souci aucun de rentabilité.
A l'heure du passage à l'économie de marché, leur exploitation
devient très problématique.
Beaucoup de mineurs continuent de vivre dans ces lotissements, la construction de
logements populaires ayant pratiquement cessé en Russie depuis la dislocation
de l'URSS. Mais l'éclatement de l'ancien empire soviétique a eu bien
d'autres conséquences. En Sibérie, les conditions de sécurité
se sont rapidement dégradées dans les mines, dont les équipements
sont devenus trop vétustes. Et les vastes zones de «HLM» qui ont
remplacé, à partir des années 50, une partie des vieux corons
ne sont plus entretenues.
A Kouznetskaïa, Maria Petrovna, âgée de 32 ans, vit dans une seule
pièce avec son mari et leurs deux enfants, de 6 et 11 ans. Un poêle
à charbon archaïque, une baignoire d'enfant, une armoire, une table branlante
et du linge suspendu au-dessus des lits encombrent la chambre. Comment cette famille
a-t-elle vécu sans salaire depuis trois ans? En partie grâce aux potagers
privés qui s'étendent derrière chaque baraque. En prévision
de l'hiver interminable, on a accumulé les pommes de terre dans les caves,
on a fait le maximum de salaisons. Mais en Sibérie, les potagers ne peuvent
produire suffisamment ni très longtemps. Alors, on met à contribution
les grands-parents qui ont continué, eux, à recevoir leurs misérables
retraites de façon plus régulière. Ces revenus restent insuffisants.
Donc les familles s'endettent. Le phénomène est général
en Russie. Il ne concerne pas seulement les individus. Les entreprises, dont les
mines, leurs prestataires de service, leurs clients, les banques, le gouvernement:
tout le monde emprunte. Les dettes des banques russes vis-à-vis de l'étranger
se montaient à près de 200 milliards de dollars, lorsqu'elles ont quasiment
fait faillite, au cours de l'été 1998.
La survie des mineurs est aussi assurée par le vol: on démonte des
installations abandonnées, morceau par morceau. Et le troc se généralise.
Le seul et unique magasin de Kouznetskaïa n'a plus d'argent liquide. Au début
de cette année, son gérant a «vendu» aux mineurs des produits
alimentaires de première nécessité, gagés sur leurs prochains
salaires, en espérant qu'ils les toucheront un jour. Il a aussi distribué
des marchandises obtenues à l'issue de complexes opérations d'échange
du charbon de la mine. A charge parfois pour les familles d'essayer de vendre elles-mêmes
les pneus ou les clous ainsi obtenus. Beaucoup de mineurs ont sombré dans
l'alcool, dont les ravages s'accentuent encore en Russie, causant de nombreuses morts
prématurées et de nouveaux cas d'invalidité.
Maria Petrovna et ses voisins n'en pouvaient plus: ils voulaient cesser de vivre
d'expédients, alors que le directeur de la mine menait grand train. Il s'est
installé dans un nouveau quartier, peuplé de villas construites à
l'écart du village, à l'abri de hauts murs.
En Occident, les fermetures de mines, au cours des dernières décennies,
ont été vécues comme des drames isolés, ponctués
de luttes collectives. En Russie, ces fermetures interviennent au moment où
le pays lui-même se désagrège et plonge dans une crise à
l'issue incertaine. Le premier septennat de la transition entre le communisme et
le capitalisme s'achève sur un échec. Le destin des mineurs ne pèse
plus très lourd dans la tragédie que vit la grande majorité
de la population, y compris la classe moyenne, qui venait tout juste de naître,
et les intellectuels, qui ont du mal à tenir leur rôle d'observateurs
ou de chroniqueurs d'une société si tourmentée.
Depuis 1991, la moitié des quelque 900 000 mineurs russes ont perdu leur emploi.
Une toute petite minorité seulement a pu retrouver du travail. Les licenciements
devraient se multiplier au cours des prochains mois, de même que ceux d'ouvriers
ou d'employés traditionnellement moins organisés, en Russie comme ailleurs,
que les «gueules noires». Mais la plupart des syndicats russes sont discrédités
à cause de leur collaboration passée soit avec le régime communiste,
soit avec le pouvoir eltsinien. Ils ne peuvent donc pas se mobiliser massivement
et collectivement en faveur des mineurs, des ouvriers ou des employés qui
continuent à travailler sans être payés, pendant des mois, voire
des années.
A Kouznetskaïa, Maria Petrovna est amère. «La prise en otage du
directeur de la mine en janvier ne nous a rien apporté. Les vrais otages ici,
c'est nous, les mineurs et leur famille. Nous avons trop de voleurs et de crapules».
Tous les mineurs russes en arrivent aujourd'hui à la même conclusion,
qu'ils vivent dans le Kouzbass, en Extrême-Orient, à Rostov-sur-le-Don
ou à Vorkouta, au-delà du cercle polaire: partout, le quotidien se
distingue peu de l'enfer.
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