Mineurs de Russie

Photos de Steve Connors

La colère des "gueules noires"

Sophie Shibab, à Moscou

La patience proverbiale des mineurs russes a des limites. Leur colère a brusquement éclaté en janvier dernier, à Kouznetskaïa et dans les localités environnantes, au milieu de la taïga, dans l'obscurité de l'hiver sibérien. Cinq jours durant, le directeur de la mine de charbon a été pris en otage par un groupe de mineurs poussés à bout. Avec femmes et enfants, ils ont bloqué la porte de son bureau à l'aide de tables et de chaises et l'ont tenu enfermé. Ils n'avaient pas reçu leur salaire depuis trois ans, disaient-ils. Ils vivaient sans eau courante ni téléphone. Leurs enfants ne pouvaient plus se rendre à l'école, à une quinzaine de kilomètres de leur domicile.
Leur village isolé, situé dans le Kouzbass, centre de l'industrie charbonnière de la Russie, est un de ces corons à la soviétique, que l'on retrouve dans presque tous les bassins miniers du pays. Le fameux statut privilégié dont jouissaient en Union soviétique les travailleurs manuels, et en particulier les mineurs, était relatif et partiel: ils percevaient certes un salaire deux fois plus élevé que celui des professeurs ou des médecins mais ils étaient souvent logés dans des baraques en bois insalubres, composées en général d'une seule pièce et d'une cuisine minuscule. Ces masures sont toujours là, alignées le long de ruelles boueuses, glacées ou poussiéreuses, suivant les saisons. Cet héritage remonte au temps des goulags, quand les mines étaient construites par les prisonniers, dans des zones polaires et éloignées de tout, sans souci aucun de rentabilité. A l'heure du passage à l'économie de marché, leur exploitation devient très problématique.
Beaucoup de mineurs continuent de vivre dans ces lotissements, la construction de logements populaires ayant pratiquement cessé en Russie depuis la dislocation de l'URSS. Mais l'éclatement de l'ancien empire soviétique a eu bien d'autres conséquences. En Sibérie, les conditions de sécurité se sont rapidement dégradées dans les mines, dont les équipements sont devenus trop vétustes. Et les vastes zones de «HLM» qui ont remplacé, à partir des années 50, une partie des vieux corons ne sont plus entretenues.
A Kouznetskaïa, Maria Petrovna, âgée de 32 ans, vit dans une seule pièce avec son mari et leurs deux enfants, de 6 et 11 ans. Un poêle à charbon archaïque, une baignoire d'enfant, une armoire, une table branlante et du linge suspendu au-dessus des lits encombrent la chambre. Comment cette famille a-t-elle vécu sans salaire depuis trois ans? En partie grâce aux potagers privés qui s'étendent derrière chaque baraque. En prévision de l'hiver interminable, on a accumulé les pommes de terre dans les caves, on a fait le maximum de salaisons. Mais en Sibérie, les potagers ne peuvent produire suffisamment ni très longtemps. Alors, on met à contribution les grands-parents qui ont continué, eux, à recevoir leurs misérables retraites de façon plus régulière. Ces revenus restent insuffisants. Donc les familles s'endettent. Le phénomène est général en Russie. Il ne concerne pas seulement les individus. Les entreprises, dont les mines, leurs prestataires de service, leurs clients, les banques, le gouvernement: tout le monde emprunte. Les dettes des banques russes vis-à-vis de l'étranger se montaient à près de 200 milliards de dollars, lorsqu'elles ont quasiment fait faillite, au cours de l'été 1998.
La survie des mineurs est aussi assurée par le vol: on démonte des installations abandonnées, morceau par morceau. Et le troc se généralise. Le seul et unique magasin de Kouznetskaïa n'a plus d'argent liquide. Au début de cette année, son gérant a «vendu» aux mineurs des produits alimentaires de première nécessité, gagés sur leurs prochains salaires, en espérant qu'ils les toucheront un jour. Il a aussi distribué des marchandises obtenues à l'issue de complexes opérations d'échange du charbon de la mine. A charge parfois pour les familles d'essayer de vendre elles-mêmes les pneus ou les clous ainsi obtenus. Beaucoup de mineurs ont sombré dans l'alcool, dont les ravages s'accentuent encore en Russie, causant de nombreuses morts prématurées et de nouveaux cas d'invalidité.
Maria Petrovna et ses voisins n'en pouvaient plus: ils voulaient cesser de vivre d'expédients, alors que le directeur de la mine menait grand train. Il s'est installé dans un nouveau quartier, peuplé de villas construites à l'écart du village, à l'abri de hauts murs.
En Occident, les fermetures de mines, au cours des dernières décennies, ont été vécues comme des drames isolés, ponctués de luttes collectives. En Russie, ces fermetures interviennent au moment où le pays lui-même se désagrège et plonge dans une crise à l'issue incertaine. Le premier septennat de la transition entre le communisme et le capitalisme s'achève sur un échec. Le destin des mineurs ne pèse plus très lourd dans la tragédie que vit la grande majorité de la population, y compris la classe moyenne, qui venait tout juste de naître, et les intellectuels, qui ont du mal à tenir leur rôle d'observateurs ou de chroniqueurs d'une société si tourmentée.
Depuis 1991, la moitié des quelque 900 000 mineurs russes ont perdu leur emploi. Une toute petite minorité seulement a pu retrouver du travail. Les licenciements devraient se multiplier au cours des prochains mois, de même que ceux d'ouvriers ou d'employés traditionnellement moins organisés, en Russie comme ailleurs, que les «gueules noires». Mais la plupart des syndicats russes sont discrédités à cause de leur collaboration passée soit avec le régime communiste, soit avec le pouvoir eltsinien. Ils ne peuvent donc pas se mobiliser massivement et collectivement en faveur des mineurs, des ouvriers ou des employés qui continuent à travailler sans être payés, pendant des mois, voire des années.
A Kouznetskaïa, Maria Petrovna est amère. «La prise en otage du directeur de la mine en janvier ne nous a rien apporté. Les vrais otages ici, c'est nous, les mineurs et leur famille. Nous avons trop de voleurs et de crapules».
Tous les mineurs russes en arrivent aujourd'hui à la même conclusion, qu'ils vivent dans le Kouzbass, en Extrême-Orient, à Rostov-sur-le-Don ou à Vorkouta, au-delà du cercle polaire: partout, le quotidien se distingue peu de l'enfer.

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Depuis 1991, la moitié des mineurs russes a été licenciée, l'autre vit d'expédients: les salaires arrivent avec des mois, voire des années de retard. Depuis janvier dernier, ils ne contiennent plus leur colère.

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© Steve Connors/Sipa Press, Paris  




 

Les baraques en bois des corons n'ont en général ni sanitaires ni eau courante. Les personnes âgées, dont les maigres retraites arrivent avec plus ou moins de régularité, vont chercher l'eau au puits, lorsqu'il ne gèle pas trop fort. La température est déjà descendue jusqu'à moins 68 degrés centigrades.





photo Lubov Konev, femme de mineur, et ses deux fils, Vove (16 ans) et Vita (5 ans). Toute la famille vit dans une seule pièce. Leur lotissement a été construit sous Staline.  




«La prise en otage du directeur
de la mine en janvier
ne nous a rien apporté.
Les vrais otages ici, c'est nous,
les mineurs et leur famille»



photo Ceux de la mine Krasny, près de Kiselevsk, n'ont pas été payés depuis 12 mois. Ils réclament leur dû à leur directeur, Alexander Khamliuk.  




 


Dans le Kouzbass, cette région glaciale et désolée de la Sibérie occidentale située à plus de 3 000 km à l'est de Moscou, les mineurs de charbon font grève depuis janvier dernier pour obtenir leurs arriérés de salaire.

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photo Pour se chauffer, les mineurs retraités doivent se rendre à la mine et creuser dans un tas de charbon pour remplir leurs seaux.  






 

Un mineur est mort d'une crise cardiaque dans la mine de Kouznetsky. Il avait 31 ans. En 1997, 283 mineurs de charbon sont décédés accidentellement sur leur lieu de travail, contre 172 l'année précédente.

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Steve Connors/Sipa Press, Paris  





photoCarte de la Russie














 

Reconvertir

En 1996, la Banque mondiale avait attribué un premier prêt de 500 millions de dollars pour la reconversion des mines de charbon en Russie, jugées trop peu rentables. Une partie de cet argent a été détournée par des intermédiaires, fictifs ou non. Avant d'attribuer un second prêt de 800 millions de dollars, la banque exige que la moitié des 200 mines restant en activité soient fermées et que tous les subsides de l'Etat soient supprimés avant l'an 2 000. Ils servent à payer environ 17% des salaires des mineurs, le reste provenant des entreprises, qui ont été partiellement privatisées depuis 1997.
La reconversion des mineurs licenciés est très difficile. Dans le bassin de Toula par exemple, seuls 1 700 des 20 000 mineurs licenciés depuis plusieurs années ont retrouvé du travail.
La production russe de charbon s'est effondrée: elle est passée de 400 millions de tonnes en 1980 à 240 en 1997.


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Le Courrier de l'UNESCO