| Boucs émissaires, partout et toujours |
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Antonio Cruz, Rédacteur en Chef de Migrations Europe |
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Dans tous les pays industrialisés, les
cotisations des immigrés aux systèmes de protection sociale sont supérieures
aux prestations qu'ils reçoivent
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Parce qu'il
est «autre» mais aussi très vulnérable, l'immigré
est partout désigné comme le responsable des difficultés qui
secouent un pays. Aucun grand pays industrialisé ne peut, de bonne foi, nier la contribution des travailleurs immigrés à sa prospérité, pas même l'«impénétrable» Japon où vivent quelque 300 000 travailleurs clandestins. Dans ces pays, peu de grands projets d'infrastructure auraient abouti sans le concours des immigrés. Néanmoins, ces travailleurs restent le boucs émissaires universels et permanents: ils ne sont pas plus protégés qu'il y a un siècle de la chasse qu'on leur livre. Et la mondialisation, l'amplitude croissante des flux migratoires ou l'évolution accélérée vers des sociétés cosmopolites n'y a rien changé. Dans certains pays, ils sont peut-être moins exploités et considérés avec moins d'hostilité mais ils continuent de n'être admis dans les pays dits d'accueil que pour satisfaire une demande de travail. Très souvent, ils sont ensuite jetés comme des mouchoirs en papier usagés. La population d'origine immigrée peut même prendre une part active à ce rejet: les anciens exploités deviennent alors de redoutables exploiteurs. Ainsi, les dimensions humaines de l'immigration sont toujours minimisées. Le travailleur immigré n'est qu'une ressource humaine, sa valeur de «ressource» prenant le pas sur sa qualité d'«être humain». C'est vrai dans les pays en développement, principalement sous l'effet de la crise économique, et dans les pays développés, y compris les anciens pays d'émigration, du fait de la montée des nationalismes. Depuis le début de la crise du Sud-Est asiatique, à la mi-1997, la Thaïlande a expulsé quelque 250 000 travailleurs immigrés et la Corée du Sud a autorisé «avec indulgence» le départ de 50 000 travailleurs illégaux plutôt que de les frapper de peines de prison ou d'amendes. Quant à la Malaisie, elle a déjà renvoyé environ 50 000 travailleurs indonésiens, accordant, à partir du 1er septembre 1998, une «amnistie» de deux mois aux travailleurs illégaux pour qu'ils quittent volontairement le pays avant que ne tombent les sanctions. Et il y a aussi celles et ceux qui, à l'intérieur même de leur pays, ont quitté la campagne pour rejoindre les villes et sont maintenant obligés de retourner dans leurs villages. Les travailleurs immigrés en Afrique ne sont pas mieux lotis. L'un des exemples les plus récents est celui de l'Afrique du Sud qui, après avoir mis fin au régime d'apartheid, a intensifié sa lutte contre les immigrés clandestins dont elle n'a plus besoin. Entre 1992 et 1995, elle a renvoyé près de 400 000 travailleurs, principalement des Mozambicains dont le gouvernement a pourtant joué un rôle très actif contre l'apartheid (voir pp. 28-29). Des décideurs politiques en mal de thèmes électoraux Dans les pays avancés, la mondialisation a, entre autres, engendré une montée du nationalisme, largement soutenu par toutes celles et ceux qu'elle marginalise en raison de leur incapacité à affronter une compétitivité accrue (voir encadré). Devant le mécontentement grandissant de leurs concitoyens, les décideurs politiques en mal de thèmes électoraux choisissent la facilité: il est autrement plus difficile d'essayer d'expliquer à l'opinion publique les mécanismes si complexes des théories économiques, du commerce international ou des marchés financiers que de s'en prendre aux nouveaux arrivés. On prétend ainsi, par exemple, qu'en leur supprimant les aides sociales, on pourrait dégager des «économies» qui seraient transférées vers les nationaux les plus démunis. Or, dans tous les pays industrialisés, les cotisations des immigrés aux systèmes de protection sociale sont supérieures aux prestations qu'ils en reçoivent. Ce discours n'est pas l'apanage de l'extrême droite: désormais, les forces de la droite classique comme de la gauche puisent elles aussi dans ce fond de commerce. Les Etats-Unis, le pays industrialisé le plus puissant du monde, qui doit sa prospérité, voire son existence, à l'arrivée de vagues successives d'immigration, ne sont pas épargnés. Et la situation est encore plus absurde en Australie, continent d'immigration de l'Asie-Pacifique, où le bouc émissaire immigré est défini par sa couleur et son origine ethnique. Le parti xénophobe de Pauline Hanson ne prend pas pour cibles les immigrés européens, le plus souvent d'origine modeste, mais plutôt les Asiatiques, qui apportent généralement des investissements significatifs, et les Aborigènes. Pourtant, leurs ancêtres vivaient en Australie bien avant l'arrivée des colons, dont descendent les électeurs de P. Hanson (voir p. 33). A l'inverse, la «cible» immigrée peut non seulement ne pas être étrangère, mais afficher les mêmes «couleur» et origine ethnique que ses persécuteurs: en juin 1989, un Italien méridional immigré dans le Nord du pays a été battu à mort par un groupe d'Italiens du Nord. Et bien souvent, par exemple en Afrique, rien ne distingue, ni physiquement, ni culturellement, l'immigré agressé de ses agresseurs... Le mécanisme est immuable et implacable: il faut toujours trouver un coupable, fût-il imaginaire, devant les difficultés qui secouent un pays. Lorsque l'étranger n'est pas là, ce mécanisme joue à l'encontre de celui considéré comme différent (voire l'histoire des communautés juives) ou même plus faible (les femmes). L'immigré, lui, est d'autant plus souvent désigné comme le bouc émissaire qu'il est non seulement «autre» mais aussi très vulnérable. Il est en général privé du droit de vote. Dans les pays en développement, il devient facilement un souffre-douleur à cause de la fragilité, voire de l'absence d'institutions démocratiques mandatées pour le défendre. Et, dans les pays avancés, il n'est pas difficile de soulever l'opinion publique contre les immigrés au nom de la liberté d'expression tout en niant, ce faisant, leurs droits élémentaires. Le mouvement qui conduisait à un progrès dans le domaine social et dans celui des droits fondamentaux des immigrés semble donc marquer le pas. Les timides avancées réalisées jusqu'à présent sont menacées. A l'issue de 10 longues années de négociations, l'Assemblée générale de l'Onu a finalement approuvé, le 18 décembre 1990, la convention sur la protection de tous les travailleurs migrants et des membres de leur famille (résolution 45/158). Ce tout premier instrument international précise les droits des travailleurs migrants au sens large et comporte des mécanismes de contrôle des Etats contractants. Mais la convention ne peut entrer en vigueur tant qu'elle n'est pas ratifiée par au moins 20 Etats. Or en huit ans, seuls neuf l'ont fait: la Bosnie-Herzégovine, le Cap-Vert, la Colombie, l'Egypte, le Maroc, l'Ouganda, les Philippines, les Seychelles et le Sri Lanka. Deux autres, à savoir le Mexique — l'Etat qui avait promu cet instrument —, et le Chili se sont contentés de la signer. Pas un seul «pays d'accueil» ne figure sur cette liste. Les travailleurs migrants ne peuvent donc avoir essentiellement recours qu'à deux instruments de portée limitée de l'Organisation internationale du travail: la convention sur les travailleurs migrants de 1949, révisée et ratifiée par 41 Etats, et ses dispositions complémentaires approuvées en 1975, ratifiées par 18 Etats. Dans une bande dessinée, un Français accuse les travailleurs étrangers de «voler le pain» de ses compatriotes. Mais un jour, il ne peut plus en acheter parce que son boulanger, d'origine immigrée, est rentré chez lui. Cette histoire est vraie. Elle s'est passée dans la ville française de Montbéliard. En 1979-80, environ 35% des travailleurs étrangers habitant dans les 23 cités-satellites de cette ville touchée par la crise de l'industrie d'automobile, ont accepté la «prime au retour» offerte par le gouvernement. Nulle part ailleurs en France, ce pourcentage n'a été aussi élevé. Les conséquences furent désastreuses: écoles fermées faute d'élèves, magasins, restaurants et autres commerces en faillite faute de clients. Cet exemple démontre clairement qu'un immigré n'est pas seulement un fournisseur de travail. Lui-même et sa famille sont indispensables à la société dans laquelle ils vivent, et où ils jouent leur rôle propre. Le Courrier de l'UNESCO |