La fin de l'Eldorado sud-africain

Ferial Haffajee, à Johannesburg

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Aujourd'hui, les trains sud-africains servent surtout à refouler les clandestins.















 

«Ces gens sont
porteurs de maladies qu'ils propagent
et ils nous contaminent»











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Golfe: une affaire privée

Quand un entrepreneur du Golfe cherche un ouvrier, quand une famille a besoin d'une bonne à tout faire, la démarche est immuable. L'une des multiples officines spécialisées qui disposent d'antennes dans les pays d'émigration s'occupent de tout en échange d'une commission: sélectionner les candidats, faire signer le contrat de travail dont les termes ont été arrêtés avec le futur patron, faire établir tous les documents nécessaires dans le pays de départ comme d'accueil, organiser le voyage. Puisque tous les frais pour la venue de l'immigré ont donc été avancés par le futur employeur, il tient à être sûr de récupérer son investissement. Dans la plupart des cas, le nouvel employé remet donc son passeport à son employeur dès son arrivée. De fait, il ne peut plus ni rentrer chez lui avant l'expiration de son contrat, ni se faire légalement embaucher par un autre employeur qui lui proposerait par exemple de meilleures conditions de travail. Cette mesure est tout à fait symptomatique de l'accord établi entre l'employeur et son employé immigré: ses termes et leur respect ressortent essentiellement du domaine privé, et les deux contractants n'y sont évidemment pas sur un pied d'égalité. La presse internationale a régulièrement fait état des abus auxquels cette dépendance peut conduire.
Autre spécificité: la proportion des travailleurs immigrés dans les pays du Golfe est sans équivalent dans le monde, puisqu'elle dépasse partout les 60% pour atteindre 90% dans les Emirats arabe unis. La première vague d'immigrés était principalement composée de ressortissants arabes - Egyptiens, Libanais, Palestiniens, Yéménites -, travaillant dans la fonction publique - surtout l'enseignement et la santé. Avec le boom pétrolier des années 70 est arrivée une deuxième vague, venue, légalement et illégalement, d'Afrique du Nord et surtout des pays asiatiques. Globalement beaucoup moins qualifiée, elle forme les gros bataillons des gens de maisons, petits commerçants, ouvriers pas ou peu qualifiés.
Mais les autochtones ont progressivement acquis des diplômes et veulent donc accéder aux emplois qualifiés correspondants; surtout, le prix de l'or noir s'est effondré, frappant de plein fouet aussi bien le secteur privé que les caisses des Etats. Face à ce que certains services de sécurité de la région considèrent comme une «bombe à retardement», les pays du Golfe se sont donc engagés dans une double politique de «nationalisation» des emplois et de «régulation» de l'immigration.
Elle touche en tout premier lieu les clandestins, tolérés jusque-là, en empruntant les deux voies de la régularisation et de l'expulsion. Les données sont à la fois contestées et parcellaires. Depuis 1996, de sources officielles, 160 000 ouvriers étrangers ont quitté les Emirats, les observateurs avançant le chiffre d'un demi-million. Pour le Sultanat d'Oman, le chiffre officiel est de 24 000 entre janvier et avril 1998. Le Quatar a évoqué un peu plus de 14 000 régularisations et près de 4 000 rapatriements en neuf mois. Quant à l'Arabie Saoudite voisine, elle annonçait en juillet dernier l'expulsion de plus de 800 000 irréguliers depuis octobre 1997, la plupart entrés clandestinement à l'occasion du pèlerinage de La Mecque.






 

Des flots d'immigrés, une grave crise économique, une xénophobie montante: l'Afrique du Sud cherche sa voie en matière d'immigration.

Au fil du temps, le train et l'immigrant sont devenus indissociables en Afrique du Sud. Chansons et traditions célèbrent ces convois du début du siècle, qui ont amené les premiers travailleurs immigrés en provenance des pays voisins, Namibie, Zambie, Zimbabwe, Mozambique et Lésotho. Des millions de personnes sont venues creuser dans les mines d'or, pendant que d'autres labouraient la terre dans les provinces du Nord. La richesse de l'Afrique du Sud repose depuis des décennies sur l'importation de main-d'oeuvre d'autres pays africains.
Sous l'apartheid, la politique d'immigration visait aussi à encourager les Blancs à s'établir pour renforcer la minorité au pouvoir. On leur accordait des facilités et nombre d'organisations non gouvernementales avaient été créées pour les aider à s'installer. La plupart des Blancs ont d'ailleurs une double nationalité.
Avec la baisse de la demande d'or, des centaines de milliers de mineurs ont été licenciés. Pourtant, et malgré un excédent de main-d'oeuvre non qualifiée, des milliers d'immigrants continuent d'affluer chaque jour à la recherche d'un moyen de subsistance. Car l'Afrique du Sud fait figure de pays riche dans cette région du monde, dont elle réalise, à elle seule, 83% de la production. Et on lui attribue une responsabilité particulière dans le développement de l'Afrique australe, à titre de réparation: sous l'apartheid, Pretoria avait mené des actions destructrices pour déstabiliser ses voisins.
De Somalie et du Maroc, des cars bondés d'immigrants effectuent un long et difficile périple d'une vingtaine de jours, au terme duquel leurs occupants déversent toutes sortes de produits sur les marchés. Les Ghanéens se sont emparés avec talent du commerce de détail pour lancer de nouvelles modes. Les Nigérians ont formé des cartels de la cocaïne, rejoignant ainsi les mafias italienne et d'Europe de l'Est, implantées depuis longtemps sur les côtes sud-africaines. Les Taïwanais pratiquent le braconnage dans l'industrie de la pêche, tandis que les femmes du Mozambique voisin et de la lointaine Manille vendent leur corps dans les rues des villes.

Xénophobie dans les quartiers pauvres
Ces gens sont devenus une cible facile dans un pays confronté à une misère aiguë et à un chômage croissant, dans un contexte de crise économique. Comme partout, la xénophobie se manifeste davantage dans les quartiers pauvres où vit la classe ouvrière. A Johannesburg, les batailles de rue où les colporteurs locaux pourchassent leurs rivaux africains et asiatiques (et confisquent leurs marchandises), se sont multipliées depuis quatre ans. Des groupes d'autodéfense attaquent les immigrés dans les centres-villes et les bidonvilles. On utilise le terme péjoratif makwerekwere (ceux qu'on ne comprend pas) pour désigner les étrangers, des journaux regorgent de propos racistes enflammés. «Ces gens sont porteurs de maladies qu'ils propagent, et ils nous contaminent», lance un jeune commerçant du township d'Alexandra, un quartier pauvre de Johannesburg. D'autres se plaignent qu'«ils prennent nos emplois» et soient prêts à travailler «pour moins que nous». La xénophobie est devenue si dangereuse que certains la qualifient d'épidémie devenue endémique.
Nombreux sont ceux qui essaient de passer clandestinement par le nord, à travers le vaste parc national du Kruger. Au cours des six dernières années, une unité de l'armée, exclusivement chargée de l'immigration clandestine, a interpellé 17 000 personnes qui tentaient d'entrer illégalement. La plupart venaient de pays voisins, mais les statistiques indiquent aussi la présence de Taïwanais, de Pakistanais et de ressortissants d'Europe de l'Est. Les lois actuelles ont plongé deux à cinq millions de personnes dans l'illégalité. Des études révèlent aussi que beaucoup d'étrangers sont là en toute légalité, certains de passage, d'autres employant même des autochtones dans des commerces, et que la plupart ne souhaitent pas devenir des résidents permanents. Mais le mythe persiste. Un sondage réalisé localement montre qu'environ quatre personnes sur cinq jugent le gouvernement trop laxiste à l'égard des étrangers. Et les différents groupes ethniques pensent que le pays doit se calfeutrer et être plus dur avec eux.

Tergiversations gouvernementales
Ce courant populiste a influencé l'action gouvernementale. Le ministre de l'Intérieur, Mangosuthu Buthelezi, réclame un budget beaucoup plus important pour le contrôle aux frontières. D'un côté, il déclare publiquement que l'Afrique du Sud est menacée par des étrangers qui sont à la tête d'organisations criminelles, de réseaux de prostitution et de contrebande. De l'autre, à travers ses textes, il reconnaît que le pays ne peut pas conquérir sa place dans l'économie mondiale en se transformant en «forteresse», comme le préconise une doctrine sur l'immigration dénommée «la forteresse sud-africaine». En fait, le gouvernement est enfermé dans un dilemme: ouverture ou fermeture des frontières. Il s'efforce de trouver une voie médiane.
Des accords bilatéraux sont envisagés avec les autres Etats de l'Afrique australe, mais le chemin est encore long. En 1995, le gouvernement a rejeté un projet prônant l'ouverture des frontières et l'a remplacé, deux ans plus tard, par une version plus prudente défendant une ouverture graduelle et en douceur. A l'égard des réfugiés, l'Afrique du Sud a adopté, une nouvelle réglementation conforme aux normes des Nations unies, mais sa politique d'immigration vis-à-vis des autres pays du monde vise à accueillir les seules personnes dont son économie a besoin. Le pays souffre d'une fuite des cerveaux, et manque notamment de médecins, dentistes, ingénieurs et informaticiens. Il s'agit désormais d'inverser la tendance en jouant les chasseurs de têtes pour attirer les talents.
Aujourd'hui, l'immigré et le train demeurent indissociables... si ce n'est que le train sert maintenant à refouler les immigrés clandestins. Il renvoie chez eux ces désespérés et ces indigents dans des wagons miteux et les décharge, tels des surplus indésirables, aux frontières par où ils sont entrés. Et la vague de xénophobie continue à monter. Elle est violente, mais semble impuissante face aux milliers de nouveaux arrivants, légaux ou clandestins, qui pénètrent tous les jours en Afrique du Sud. Les immigrés ont fait de ce pays une véritable mosaïque de nationalités, formant avec les communautés étrangères plus anciennes un véritable monde réuni en un seul pays.




L'enfant noir
et l'enfant blanc ont tous deux le sang
rouge
.

Pierre Osenet,
1908 -, Martinique.


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Le Courrier de l'UNESCO