| L'exception italienne | ||
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Marina Forti, à Rome |
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L'été dernier, l'arrivée en bateau sur les côtes siciliennes d'environ 200 réfugiés a suffi à déclencher l'«alerte aux clandestins» |
Jadis célèbre
pour son émigration, l'Italie est devenue, ces 20 dernières années,
un pays d'immigration. Une évolution singulière dans une Europe où
les Etats se préoccupent plutôt de limiter le nombre de nouveaux arrivants. Il y a quelques mois, dans une déclaration devant le Parlement, le ministre de l'intérieur Giorgio Napolitano affirmait la «vocation de pays d'immigration» de l'Italie. Ironie de l'Histoire. Car, si pendant plus d'un siècle, les Italiens ont émigré en masse, le phénomène s'est inversé ces 20 dernières années, avec l'arrivée de centaines de milliers de personnes en quête d'un travail ou d'une nouvelle vie. Les premiers signes datent du début des années 80. Des femmes sont venues d'Erythrée, où la guerre sévissait, ou du Cap-Vert. Elles offraient leurs services comme employées de maison. Puis, dans des villes comme Rome ou Milan, on a vu apparaître les visages souriants de garçons de café ou de cuisiniers maghrébins. Les fonderies de la région de l'Emilie-Romagne ont commencé à embaucher des ouvriers égyptiens. En 1986, au moment du vote de la première loi pour la protection des droits de ces travailleurs en provenance de pays extérieurs à l'union européenne, les immigrants sont environ 500 000, sur une population totale de 57 millions. Ces gens venus d'ailleurs font apparaître une nouvelle réalité: le pays est plus aisé, malgré les disparités de ressources subsistant encore entre ses différentes régions. Dès le milieu des années 70, les autres pays européens avaient fermé leurs portes à l'immigration, tandis que l'Italie continuait d'ignorer toute réglementation spécifique vis-à-vis d'un phénomène il est vrai nouveau pour elle. Elle regardait désormais d'un oeil différent son économie souterraine, familiale, parfois complaisante face à l'évasion fiscale et au travail au noir. Les travailleurs immigrés - main-d'oeuvre souple et facile à exploiter - ont trouvé place sur ce marché: emplois de maison, restauration, commerce, sociétés d'entretien, bâtiment, agriculture, et, petit à petit, PMI. Ainsi le phénomène de l'immigration devint-il socialement reconnu, tout en faisant l'objet de controverses et de réactions parfois xénophobes. D'un côté, des associations se créaient pour défendre les droits des immigrés; de l'autre, on assistait à des manifestations de racisme, comme l'assassinat par une bande de jeunes, en 1989, d'un ouvrier agricole africain dans la région de Naples. Ce meurtre amena le gouvernement à élaborer un nouveau projet de loi sur l'immigration, l'accueil des étrangers et leurs droits sociaux. Voté en 1990, il permit à environ 200 000 ressortissants étrangers d'obtenir un permis de séjour. Le pays s'adapte à son nouveau statut L'Italie compte actuellement un million de travailleurs immigrés. Officiellement du moins, car un rapport publié par le gouvernement en juin dernier estime à 200 000 voire 300 000 le nombre de sans-papiers. Leurs pays d'origine sont de plus en plus nombreux et divers: du bassin méditerranéen à la Chine, en passant par le sous-continent indien. Les pays les mieux représentés sont, dans l'ordre, le Maroc, les Philippines, la Tunisie, la Chine, le Sénégal et le Sri Lanka, suivis de l'Europe de l'Est (Pologne, Roumanie, etc.). Ces dernières années, de plus en plus de ressortissants des territoires de l'ex-Yougoslavie et d'Albanie sont arrivés, une conséquence des conflits dans les Balkans. Ce rapport note également une «stabilisation considérable de certaines communautés», comme en témoigne le nombre croissant d'enfants et l'arrivée de familles venues rejoindre les leurs. L'Italie poursuit son adaptation à son nouveau statut de pays d'immigration. Des années durant, l'accueil a été organisé par des réseaux informels constitués par les communautés étrangères elles-mêmes, des associations et certaines collectivités territoriales. Aujourd'hui, l'administration prend le relais: dans le domaine de la santé, par exemple, on voit apparaître le «médiateur culturel», un opérateur connaissant la langue et la culture du demandeur et jouant les intermédiaires pour faciliter son accès aux services sanitaires. Pour la scolarisation, on essaie d'intégrer les élèves d'origine étrangère par le biais d'expériences d'éducation multiculturelles. En 1996, on ne comptait guère plus de 50 000 inscrits issus de pays étrangers dans les écoles primaires et les collèges italiens. Or, l'école est le ciment le plus solide de l'intégration et la clé de toute cohabitation pacifique. La nouvelle loi sur l'immigration, votée en mars 1998, met en place, pour la première fois, des mécanismes légaux concernant l'entrée sur le territoire italien et le renouvellement des permis de séjour. Auparavant, les textes excessivement compliqués, si ce n'est carrément inapplicables, avaient indirectement encouragé les «irréguliers» à rester. D'une durée illimitée, la carte de résident (attribuée à toute personne résidant légalement en Italie depuis plus de cinq ans) libère enfin l'immigré de sa condition d'éternel «invité» et lui évite des démarches pénibles pour renouveler un document périmé. Le gouvernement doit aussi définir des quotas annuels d'entrées, après consultation des régions et des administrations compétentes, en prenant en compte les besoins en main-d'oeuvre de l'économie italienne. Début 1998, ce quota avait été fixé à environ 20 000 personnes, mais au mois de juin, l'observatoire du ministère du travail avait déjà enregistré 34 000 demandes. Parallèlement, l'Italie, en tant que signataire du pacte de Schengen, doit appliquer des règles plus sévères en matière d'expulsion, de reconduite à la frontière et de lutte contre l'immigration clandestine. L'été dernier, l'arrivée en bateau sur les côtes siciliennes d'environ 200 réfugiés - de pauvres gens ayant payé au prix fort leur passage à un trafiquant sans scrupules - a suffi à déclencher l'«alerte aux clandestins». Comme si, confrontés à ces malheureux venus dans le plus grand dénuement et le coeur plein d'espoir, les Italiens avaient oublié leurs vieilles photos de famille et leurs grands-pères partis avec une simple valise en carton. |