La Californie des Latinos

Harry P. Pachon, Pitzer College, Claremont University, Etats-Unis.

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Les Californiens veulent supprimer l'enseignement bilingue pour les enfants d'immigrés.

 















 

Nulle qualité humaine n'est plus intolérable dans la vie ordinaire ni, de fait, moins tolérée que l'intolérance.

Guiacomo Leopardi. 1798-1837. Italie.



















L'anglais est parlé couramment par 94% des Américains d'origine mexicaine nés aux Etats-Unis

Comment, au-delà des stéréotypes, vivront ensemble des communautés si nombreuses et diverses? La réponse vaudra pour les Etats-Unis, et ailleurs.

La Californie: Hollywood, la Silicon Valley, Disneyland et les étoiles du cinéma. A l'évocation du plus grand des Etats américains, ces images et ces noms viennent immédiatement à l'esprit. Mais la Californie a d'autres visages moins connus et moins scintillants. Ce sont ceux, par exemple, de Monterey Park, Huntington Park ou East Los Angeles, ces villes ou quartiers qui sont devenus les nouveaux points d'entrée des immigrants venus du Mexique, d'Amérique centrale, d'Asie et du reste du monde.
La Californie est aujourd'hui le premier port d'entrée des nouveaux arrivants aux Etats-Unis. Comment s'adapte-t-elle à ce nouveau statut? A l'aube du xxie siècle, la réponse à cette question constitue un enjeu important pour l'avenir de cet Etat et du pays tout entier. Plus précisément, la Californie est à l'avant-garde de l'évolution des Etats-Unis: elle passe actuellement d'une approche biraciale (Noirs et Blancs) des questions relatives aux minorités à une perspective multiculturelle, qui englobe les Américains d'origine africaine, asiatique et, majoritairement, les Latinos(1).
Historiquement, la question des minorités aux Etats-Unis a été abordée sous l'angle d'une dynamique Noirs/Blancs. Mais en Californie, la communauté noire constitue la plus petite des minorités, les deux plus importantes étant celles les Latinos et les Asiatiques (aussi bien les immigrés que leurs descendants nés aux Etats-Unis). Et cette tendance perdurera. Le nombre de Latinos californiens augmente 10 fois plus vite que celui des Afro-Américains et deux fois plus que celui des Asiatiques.
Avec 27 millions d'habitants, la Californie est l'Etat américain le plus peuplé. Son économie est la septième du monde. Sa diversité ethnique est impressionnante. En 1990, plus de six millions de personnes nées à l'étranger y habitaient. Le comté de Los Angeles est la troisième métropole mexicaine du monde. Plus d'un demi-million de Salvadoriens et de Guatémaltèques se sont installés en Californie du Sud. Selon le dernier recensement, plus de deux millions d'immigrés asiatiques résident aussi dans cet Etat. Parmi eux, les communautés chinoise et coréenne sont les plus importantes, avec 200 000 personnes chacune.

«Burritos casher» et «pupuserias»
Les immigrés et les Américains de souche forment un éventail de cultures qui échangent et fusionnent d'une manière encore peu claire. A Los Angeles, on peut déguster des «burritos(2 ) casher» Les «pupuserias»(3) salvadoriennes voisinent avec des restaurants de fruits de mer chinois. Les écoles municipales ont des classes bilingues en arménien et en espagnol. La ville compte deux chaînes de télévision en langues asiatiques et trois en espagnol. Le journal télévisé du soir en espagnol a une audience plus importante que n'importe quelle chaîne en anglais. L'esprit d'entreprise californien gagne constamment en dynamisme lorsque l'intérêt des investisseurs asiatiques rejoint celui de la main-d'oeuvre latino-américaine.
Cependant, la présence de cette importante population immigrée ne va pas sans heurts: elle a suscité des réactions négatives parmi les électeurs californiens «de souche». La plupart d'entre eux ne sont ni d'origine asiatique, ni d'origine latino-américaine. Dans les années 90, à l'issue de référendums d'initiative populaire, la scolarisation des enfants d'étrangers sans papiers a été interdite et l'accès aux services sociaux leur a été refusé. Tout récemment, une majorité d'électeurs a voté en faveur de la suppression de l'enseignement bilingue pour les enfants d'immigrés. Ce retour de bâton s'explique largement par la persistance de stéréotypes négatifs et infondés sur les immigrés mexicains et centro-américains. Les Californiens de souche pensent qu'ils sont en majorité clandestins, qu'ils ne travaillent pas tous et qu'ils ne s'adaptent pas à la culture américaine parce qu'ils n'apprennent pas l'anglais.
La réalité est bien différente. Selon le département américain de l'immigration et des naturalisations, 30% des personnes qui ont immigré aux Etats-Unis au cours des 30 dernières années venaient d'Amérique latine. La destination principale de ceux qui sont arrivés légalement du Mexique et d'Amérique centrale a été la Californie. La moitié des Mexicains, par exemple, a cité la Californie comme point de chute. Les chiffres sur les immigrants qui travaillent contredisent tout autant les clichés. La proportion de ceux qui travaillent et viennent du Mexique ou d'Amérique centrale est au moins égal (62%) à celle des Blancs non-hispaniques et dépasse de loin celle des Afro-Américains.
La communauté latino de Californie est complexe. La ville de Los Angeles a été fondée en 1781 par les Espagnols. Certains Latinos - certes minoritaires - sont américains depuis de nombreuses générations. La plupart des Latinos californiens sont arrivés récemment: plus de la moitié des adultes sont nés à l'étranger. Cette communauté se compose donc à la fois de personnes nées aux Etats-Unis et d'immigrés. Les non hispanophones tendent à ne pas faire cette distinction. En particulier, dans une enclave ethnique comme East Los Angeles, ils lisent et entendent de l'espagnol partout. Certains en concluent que les immigrés latinos ne veulent pas apprendre l'anglais. Là encore, les faits montrent qu'il en va autrement. Le taux d'acquisition de la langue anglaise par les immigrés hispanophones est peu ou prou le même que celui des autres groupes d'immigrés aux Etats-Unis. L'anglais est parlé couramment par 94% des Américains d'origine mexicaine nés aux Etats-Unis. Chez ceux qui sont nés à l'étranger, ce pourcentage ne dépasse pas 51%. Un immigrant latino sur trois ne parle que l'anglais.

Avec le temps, ils s'enracinent
L'explication est simple. Beaucoup d'immigrants légaux arrivent aux Etats-Unis lorsqu'ils sont enfants. Même s'ils parlent espagnol à la maison, ils s'expriment en anglais à l'école et au travail. Au fil du temps, ils perdent progressivement la maîtrise de leur langue maternelle et en viennent à n'utiliser que l'anglais. Les deux autres tiers des immigrés décrivent leurs connaissances linguistiques de la façon suivante: un tiers déclare ne parler que l'espagnol et un tiers se dit bilingue. A la troisième génération, l'immense majorité des immigrés hispanophones parle couramment l'anglais.
Les Californiens «de souche» ont souvent tendance à penser que les immigrés du Mexique et d'Amérique centrale n'ont qu'un objectif: gagner suffisamment d'argent pour rentrer chez eux. Une fois de plus, les faits démentent cette croyance très répandue. Lors d'une enquête nationale, on a demandé aux immigrés légaux s'ils prévoyaient de rester aux Etats-Unis. La réponse était affirmative à 90%. Chez les Latinos, 98% pensaient qu'ils vivaient mieux aux Etats-Unis que dans leur pays d'origine. Bien sûr, certains d'entre eux y retournent ou envoient des mandats à leur famille. Mais, avec le temps, ils s'enracinent. Ils se comportent en somme comme les immigrés européens qui les ont précédés.
L'avenir des immigrés du Mexique, d'Amérique centrale et des autres pays d'Amérique latine en Californie est clair. Etant donné leur nombre et la taille de leurs familles, cette population continuera de grossir de manière spectaculaire. Dans une génération, en 2020, il y aura autant de Californiens d'origine latino (25 millions) que de Latinos dans tous les Etats-Unis aujourd'hui. L'avenir de la Californie est ainsi inextricablement lié à celui de cette communauté, immigrée ou née aux Etats-Unis.


1. Latinos: personnes vivant aux Etats-Unis et originaires de pays hispanophones (principalement d'Amérique latine).
2. Les burritos, spécialité mexicaine, sont des rouleaux de pâte de farine de maïs farcis de viande hâchée et de fromage.
3. Galettes de maïs farcies avec du fromage.

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Le Courrier de l'UNESCO