| Bâtir et imaginer le XXIe siècle | ||
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Federico Mayor |
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L'action de l'Unesco repose sur
la conviction qu'il est possible d'agir sur le cours du monde, que le futur se construit
dès à présent. Et cette construction est d'autant plus solide
qu'elle s'appuie sur une conscience aiguë de la distance qui sépare ce
qui existe de ce qui devrait exister et sur une visée éthique claire. Or, de réelles menaces planent sur l'avenir de l'humanité. En trop d'endroits du globe, la dignité de l'être humain continue à être bafouée par la guerre et l'exclusion qui frappe les plus vulnérables et les plus démunis. Les inégalités et la pauvreté croissent; les murs de l'apartheid urbain s'élèvent; l'éducation des femmes est oubliée. Et la violence que l'homme fait subir à l'homme se double de la violence qu'il fait subir à la nature, hypothéquant ainsi son propre avenir. La recherche de gains rapides et le manque de prévoyance ont conduit à l'exploitation intensive des ressources naturelles, aux catastrophes écologiques, à l'aggravation des problèmes de l'eau et de la désertification, à la pollution sous toutes ses formes. Qui nous garantit que, désormais, les avancées scientifiques et technologiques seront plus porteuses de solutions que de nouveaux périls? L'essor des biotechnologies et la possibilité pour l'homme de modifier son propre patrimoine génétique remettent en cause la définition même de l'humain. Nous risquons d'être asservis par nos propres inventions, de devenir les prisonniers du labyrinthe que nous avons créé, faute d'une approche éthique et d'une vigilance sans faille. Le souci du futur impose l'une et l'autre: l'avenir ne saurait être livré au déchaînement de forces aveugles et cyniques. Les déficits éthiques me paraissent plus graves, à long terme, que les déficits budgétaires. L'éthique du futur se nourrit de la conviction qu'il n'y a pas d'opposition entre la solidarité envers les générations présentes et celle qui doit nous relier aux générations futures: l'une et l'autre expriment le même refus de l'exclusion et de l'injustice, le même rappel du lien qui unit tous les membres de l'humanité en un corps unique. Cette éthique ne consiste pas en de vaines prescriptions pour un avenir indéfiniment retardé: elle commence ici et maintenant, dans l'attention prêtée aux autres et la volonté de transmettre aux futures générations un héritage qui ne soit pas irrévocablement compromis. «L'avenir est trop complexe et trop incertain, contentons-nous du présent», entend-on dire. Je réponds qu'il est trop simple d'attendre que les difficultés surgissent pour tenter d'y apporter une réponse, et de n'agir que dans l'urgence. Cette logique à court terme n'offre d'autres choix que de se plier ou de s'adapter aux événements. Pour ne pas être à leur merci, pour retrouver la maîtrise de notre propre devenir, pour échapper à la routine et à l'obsolescence, nous devons réhabiliter le temps long en portant notre regard le plus loin possible afin d'anticiper les évolutions. Seule cette vision du long terme pourra contrer l'incertitude de l'avenir et ménager quelques espaces pour une action dans le présent. Car c'est bien d'action qu'il s'agit: anticiper, c'est combattre l'apathie et l'indifférence, alerter les consciences, ouvrir les yeux sur les risques de demain et réorienter, au besoin, les décisions d'aujourd'hui. L'anticipation est la condition d'une pratique efficace. Cette anticipation se résume en deux mots: comprendre et imaginer. Comprendre, parce que le futur n'émerge pas du néant: il renvoie à des états de connaissance antérieurs, à des règles ou une absence de règles dont il faut saisir les ressorts. En reliant ainsi le présent et le futur, l'effort prospectif unifie le monde et le transforme en une totalité, réalisant ce «prendre ensemble», cette saisie générale qui correspond très exactement à la définition du verbe «comprendre». Enfin, cet effort resterait abstrait s'il n'était pas approfondi et éclairé par le travail de l'imagination. Réfléchir au xxie siècle, c'est aussi s'autoriser à rêver, à bâtir des scénarios peut-être paradoxaux, à créer des mondes et des utopies. S'autoriser à comprendre le réel et imaginer le possible, réaliser le possible et tenter l'impossible. Le Courrier de l'UNESCO |