Le poids écrasant des armes légères

Amy Otchet

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Un enfant salvadorien astique son arme de poing.

















On ne s'attaque pas au problème des armes fabriquées légalement mais revendues plusieurs fois avant d'aboutir sur le marché noir ou gris














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Campagne contre la violence due aux armes à feu, Boston, 1995.












Le boom de
la prostitution en Asie

L'industrie du sexe est en train de prendre des proportions gigantesques dans le sud-est asiatique. Les résultats d'une recherche réalisée dans quatre pays de la région (Indonésie, Malaisie, Philippines et Thaïlande) par le Bureau international du travail (BIT) parlent d'eux-mêmes: la prostitution produit des revenus qui se chiffrent en millions de dollars, et son poids dans l'économie oscille actuellement entre 2% et 14% du produit intérieur brut (PIB).
L'étude intitulée The Sex Sector: The economic and social bases of prostitution in Southeast Asia (L'industrie du sexe: les bases économiques et sociales de la prostitution dans le sud-est asiatique) assure qu'il est «impossible de calculer le nombre exact de prostituées que comptent ces pays en raison du caractère clandestin ou illégal de ce type de travail». Ses auteurs situent cependant «entre 0,25 et 1,5% le pourcentage de la population féminine qui se livre à la prostitution». Et, plus grave encore, des milliers d'enfants, contraints à se prostituer, sont victimes de menaces et de violences qui leur laissent des séquelles graves et irrémédiables.
Selon une estimation effectuée en 1993 en Thaïlande, 30 000 à 35 000 enfants étaient soumis à une forme d'exploitation sexuelle, tandis qu'aux Philippines «le nombre d'enfants victimes de la prostitution était de 75 000 en 1997», d'après le BIT. Cette organisation internationale souligne que «dans toutes les conventions internationales, la prostitution enfantine est considérée comme une forme de travail forcé, donc inacceptable, qui doit être éliminée», tout autant que la prostitution des adultes.
Pour combattre ces fléaux, une initiative très concrète a été lancée par plusieurs organisations non gouvernementales sous le nom de End Child Prostitution in Asian Tourism (ECPAT) (Mettre fin à la prostitution enfantine dans le tourisme asiatique). Chaque touriste responsable peut contribuer à cette campagne en signalant à la police toute activité suspecte observée dans les lieux qu'il visite ou, à son retour, dans son propre pays.

Pour plus d'information
Bureau international du travail (BIT):
http://www.ilo.org
ECPAT :
http://www.rb.se/ecpat

En s'attaquant à la prolifération des armes légères, une coalition hétéroclite d'organisations et de gouvernements s'avance sur un terrain à haut risque politique.

L'arme la plus utilisée de nos jours est née pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1941, Michael T. Kalachnikov, cloué sur un lit d'hôpital par des blessures, se fit un devoir d'inventer une arme robuste, alliant la cadence de tir élevée du pistolet-mitrailleur à la précision du fusil. Six ans plus tard, l'AK-47 voyait le jour. Constituée de16 éléments dont l'assemblage est un jeu d'enfant, la Kalachnikov a des sosies tels le Galil israélien ou le M16 occidental: la famille compte aujourd'hui 70 millions d'unités, toujours en activité pour la plupart.
Du Yémen au Sri Lanka, la planète est submergée d'armes légères, définies généralement comme des armes pouvant être maniées par une personne ou une équipe réduite. Parmi celles-ci, on distingue les armes individuelles, qui vont du revolver à la mitraillette, et les armes collectives: les petits mortiers, les lance-grenades – à main ou montés sur affût –, les armes anti-aériennes, les lance-missiles antichars ou antiaériens portables.

Un demi-milliard d'armes légères en circulation
Faciles à dissimuler, ces armes passent les frontières. Les pillages en Albanie ont libéré une déferlante d'environ 750 000 armes, dont l'essentiel a abouti au Kosovo, selon Chris Smith, spécialiste des armes légères au King's College de Londres. Ce dernier a découvert en Angola des trafiquants inattendus: le long de la frontière namibienne, des femmes xhosa achètent des AK-47 à des combattants désargentés de l'Unita (opposition), pour environ huit dollars pièce; elles les cèdent ensuite à une chaîne de revendeurs qui sévissent jusque dans la province du Cap, en Afrique du Sud. Là, les AK-47 s'achètent pour moins de 20 dollars, alors qu'ils en valaient plusieurs centaines il y a quatre ans. Un véritable flot d'armes venues de Russie inonde l'Europe et, toujours selon Smith, les Tigres tamouls ont acquis leur propre flottille pour aller en chercher en Birmanie et dans des ports de transit comme Singapour. Au Cachemire et à Karachi, ajoute Smith, les trafics d'armes se poursuivent. Au départ, ils avaient été organisés par la CIA dans les années 80 pour approvisionner en fusils, missiles et munitions les moujahiddins afghans. Ce «canal afghan» a maintenant d'autres destinataires.
Environ 500 millions d'armes légères circulent aujourd'hui dans le monde. Ce chiffre augmentera probablement: les nouveaux Etats qui rejoignent l'Otan (Organisation du traité de l'Atlantique-Nord) se sentent obligés d'acheter des armements sophistiqués qu'ils financeront vraisemblablement en revendant leurs anciens équipements, dont des armes légères.
Les négociations sur le désarmement n'ont pratiquement pas traité de ce type d'armement. Les grandes puissances n'ont même pas réussi à se mettre d'accord sur leur nomenclature. A fortiori, les Nations unies n'ont pas de convention sur leur commerce, alors qu'elles sont pourtant au coeur de tous les bilans tragiques dans les conflits où les casques bleus de l'Onu sont impliqués. Jayantha Dhanapala, sous-secrétaire général au désarmement à l'Onu, souligne lui-même ce paradoxe. Il ajoute que plus de 90% des victimes des armes légères sont des civils et, parmi elles, 80% des femmes et des enfants.
La donne pourrait changer à l'issue de la campagne internationale menée par des organisations non gouvernementales (ONG) de tous les horizons (groupes oeuvrant pour le désarmement ou le contrôle des armes à feu, associations pour le développement et la défense des droits humains, du Nord comme du Sud), d'autant que les gouvernements malien, canadien, norvégien et japonais notamment appuient ce mouvement. Portées par le succès de leur action contre les mines antipersonnel, ces organisations concentrent désormais leurs efforts sur les armes légères, qui posent des problèmes bien différents. Les mines antipersonnel tuent des civils mais demeurent aux mains des militaires. Les armes légères, elles, prolifèrent sur la base d'une «culture des armes à feu» profondément enracinée dans de nombreuses sociétés. De plus, les réseaux qui les produisent et les fournissent sont plus diversifiés et vastes que ceux par lesquels passent les mines.
Cette campagne pourrait ne déboucher, comme d'autres avant elle, que sur un concert de bonnes intentions. Cependant, il se trouve que les armes légères commencent à préoccuper certaines grandes puissances, par ailleurs grosses productrices d'armes. L'Europe et l'Amérique du Nord s'inquiètent de les voir attiser les conflits ethniques ou les guerres civiles qui font rage à leurs frontières, en particulier dans les Balkans, alors qu'elles faisaient jusque-là davantage de ravages dans les pays en développement.
«Des gouvernements de tous les horizons nous ouvrent maintenant leurs portes», constate Geraldine O'Callaghan, du British American Security Information Council1 (BASIC), une association indépendante de recherches. «Cet intérêt est également lié au fait que ces armes ne coûtent pas aussi cher que les avions ou les chars. Les actions à leur encontre détournent l'attention et font oublier l'industrie des armes lourdes» . G. O'Callaghan souligne également les liens entre armes à feu, drogue et crime organisé, des problèmes qui préoccupent intensément de nombreux gouvernements: ils peuvent marquer des points auprès de leur électorat en luttant contre ces trafics illicites.
Le marché noir est, par définition, difficile à chiffrer. On estime que le commerce international des armes légères «vaut» trois à cinq milliards de dollars par an. Selon une étude de l'Onu, le marché noir représenterait 40% des transactions légales. Mais certains experts pensent qu'il serait égal ou supérieur à celles-ci. Le «marché gris» (les ventes discrètes entre Etats ou d'un Etat vers des entités non gouvernementales) est encore plus opaque.

Le poids du lobby américain pour les armes
Plusieurs initiatives ont été lancées l'an passé contre le marché noir. L'Organisation des Etats américains (OEA) a rédigé une convention pour renforcer le contrôle des importations et des exportations et pour améliorer les échanges d'informations entre Etats. Les membres de l'OAE sont convenus que les armes produites à l'intérieur de leurs frontières porteraient l'indication de la date et du lieu de fabrication, ainsi que le nom de l'importateur si elles sont vendues à l'étranger. Le Mexique a dénoncé l'attitude du gouvernement américain, aux yeux duquel tout contrôle sur les armes à feu demeure impensable, étant donné le poids politique de la National Rifle Association (NRA). Cette ONG américaine, accréditée auprès des Nations Unies, défend férocement le droit au port d'armes pour les particuliers. Les autorités mexicaines ont fait valoir qu'il est impossible, à leurs yeux, d'empêcher la drogue de remonter vers le Nord tant et aussi longtemps que les armes en provenance des Etats-Unis submergeront les pays d'Amérique latine.
De son côté, le Conseil économique et social de l'ONU a élaboré un protocole sur les armes à feu, largement inspiré de la convention de l'OEA. Ce protocole, qui devrait s'insérer dans la Convention international contre le crime organisé, a obtenu le soutien officiel du G8 (groupe de huit pays industrialisés) en avril 1998. Un mois plus tard, les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne ont souscrit à un code d'éthique invitant les Etats à ne pas vendre d'armes à des régions secouées par des conflits ou à des pays susceptibles de les utiliser pour violer gravement les droits humains.
Ces textes constituent autant de pas en avant, qui resteront toutefois insuffisants en l'absence de mesures de contrôle des parlements. A l'exception peut-être du code européen, ces initiatives misent sur la force de la loi, à charge pour les Etats d'adopter et d'appliquer de strictes mesures de contrôle sur les importations et les exportations d'armes à feu. Certains experts y voient néanmoins une évolution importante: il s'agit selon eux d'une rupture avec l'attitude traditionnelle, selon laquelle les armes à feu étaient des marchandises comme les autres, les producteurs et les intermédiaires n'étant pas tenus pour responsables de leur usage.
«L'accent mis sur le commerce illicite permet d'ouvrir le débat en évitant les questions sensibles, estime Elizabeth Clegg, de l'ONG Safeworld. Des pays comme les Etats-Unis ont systématiquement bloqué toute initiative visant à limiter la production et la vente d'armes individuelles pour des raisons de politique intérieure. Mais ils peuvent difficilement s'opposer aux actions contre les transactions illégales. Il n'en demeure pas moins qu'on ne s'attaque pas au problème des armes fabriquées légalement mais revendues plusieurs fois avant d'aboutir sur le marché noir ou gris».
«C'est dangereux, les gouvernements s'en tirent trop bien: on ne les rend pas responsables des échanges camouflés sur le marché gris, souligne de son côté Joost Hiltermann, de l'ONG Human Rights Watch. S'ils ont intérêt à vendre des armes, ils le feront légalement si possible, illégalement si nécessaire. On ne peut pas éliminer le trafic illicite sans contrôler les transactions légales. Et pour y parvenir, il faut se pencher sur les politiques officielles en la matière.» J. Hiltermann rappelle la manoeuvre classique qui consiste, pour un gouvernement, à vendre des armes à un intermédiaire, qui les cède ensuite à un Etat, parfois en violation d'un embargo décrété par les Nations unies, ou à tout autre acheteur.
Tenter d'établir une distinction entre commerce licite et illicite, c'est avancer en terrain politiquement miné. Les premières sonnettes d'alarme ont été tirées au mois d'août. Acteur-clé de la campagne du fait de son engagement antérieur en faveur de l'interdiction des mines antipersonnel, Lloyd Axworthy, ministre canadien des Affaires étrangères, a suggéré à ses homologues d'envisager une convention mondiale interdisant la cession des armes légères militaires à d'autres acteurs que des Etats. Tout en reconnaissant que son projet «interdirait à des mouvements luttant contre des régimes répressifs de se procurer des armes», il soutient que «l'action non violente demeure la meilleure façon de provoquer un changement politique».

Quand les armes imposent le respect des droits humains
«Cette question est très délicate, en particulier dans l'hémisphère sud, estime Alejandro Bendaña, du Centre d'études internationales de Managua, au Nicaragua. «Ce projet aurait empêché la fourniture d'armes à l'African National Congress pendant l'apartheid, de même qu'à tout mouvement de libération.»
M. Axworthy semble être revenu sur ses positions. Au cours d'une réunion à l'Onu en septembre dernier, il a évoqué les rapports entre commerce licite et illicite, et s'est prononcé en faveur d'une conférence des Nations unies sur ce thème, qui pourrait se tenir en l'an 2000.
La complexité du sujet et la diversité des acteurs concernés rend inévitable une certaine confusion. En privé, des responsables publics s'inquiètent des répercussions de l'action d'organisations luttant pour le désarmement ou contre la prolifération des armes à feu. En appelant ouvertement à une modification des législations nationales, elles risquent de fournir à la NRA des arguments politiques pour pousser les autorités américaines à quitter la table des négociations. Tom Mason, porte-parole de la NRA, compare son association à «un gorille de 400 kg assis sur l'administration américaine.»
Selon d'autres spécialistes, si l'on réussit à convaincre le public, du Nord en particulier, que le désarmement est possible, il faut craindre l'adoption précipitée de projets de rachat ou de marquage d'armes, sans les compétences techniques nécessaires. Ces erreurs peuvent coûter très cher, y compris politiquement, ce qui soulève au passage la question du financement de la campagne.
«Les fonds ne doivent pas être pris sur l'aide au développement, dit Alejandro Bendaña, ni détournés pour faire du lobbying ou des spots télévisés au Nord. Les pays qui sortent d'un conflit ont besoin d'une réelle démilitarisation, pas seulement d'un déminage mais aussi d'une dépolarisation des conflits au sein de la société. C'est très délicat... Il ne faut pas se faire d'illusions sur l'éventuel succès politique de cette campagne. Les textes n'éliminent ni la demande d'armes, ni les racines de la violence. La violence économique continuera à s'exercer... Ce n'est qu'une étape dans un long processus.»

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Le Courrier de l'UNESCO