| Veille nucléaire en Arctique | |
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Ethirajan Anbarasan (Enquête à Stockholm et à Rovaniemi) |
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La plus forte
concentration au monde de matières nucléaires se trouve dans et autour
de la presqu'île russe de Kola. Faute d'une sécurité adéquate,
les pays scandinaves s'en inquiètent... En septembre dernier, les travailleurs de la défense nucléaire russe qui n'étaient pas payés depuis des mois se sont mis en grève. Il leur a suffi d'une heure d'arrêt pour provoquer une réelle panique à Moscou: les autorités, pourtant aux prises avec une terrible crise financière, ont vite débloqué l'équivalent de 16 millions de dollars. En revanche, ils n'avaient obtenu auparavant, par la voie de la négociation, que la moitié de leurs arriérés de salaires. «Les gens ont vraiment faim. Comment leur demander de veiller à notre sécurité?», s'interroge Youri Bersenyev, chercheur sur le site nucléaire fermé de Snezhinks, dans une interview à un journal local. Selon le syndicat russe des travailleurs de l'industrie nucléaire, la faim et le manque de moyens financiers pourraient sérieusement perturber l'activité nucléaire du pays, y compris dans le secteur de la défense. Equipement vétuste et militaires excédés Les autorités étaient déjà préoccupées par la vétusté de l'équipement militaire, notamment des sous-marins rongés par la corrosion. Elle doivent maintenant affronter la grogne du personnel militaire. En septembre, un marin excédé a tué huit de ses compagnons et menacé de faire exploser un sous-marin de la base navale de Skalisty, sur la presqu'île de Kola. Il a fini par se donner la mort dans le compartiment des torpilles. A cet endroit, la moindre déflagration peut gravement endommager l'unique réacteur nucléaire du sous-marin. Mais le gouvernement russe a assuré qu'il n'y avait pas eu de dommages. L'incident a néanmoins alarmé les autorités norvégiennes: il s'est produit à 120 kilomètres de leur frontière nord. Plus largement, la situation dans le secteur nucléaire russe a aggravé les inquiétudes de tous les pays scandinaves: ils seraient les premiers touchés par une catastrophe dans le Nord-Ouest de la Russie. Les risques de pollution les plus graves proviennent de l'activité nucléaire russe, notamment à l'intérieur et en bordure de la presqu'île de Kola. Une telle concentration de réacteurs nucléaires civils et militaires ne se retrouve nulle part ailleurs dans le monde. Selon le rapport Yablokov1, document officiel russe, il y avait au total 270 réacteurs nucléaires dans les régions administratives de Mourmansk et d'Arkhangelsk en 1990. La presqu'île de Kola et ses alentours abritent plusieurs centrales, des sous-marins et... des tonnes de déchets nucléaires. Et on y détecte toujours les traces des essais nucléaires réalisés par l'ex-Union soviétique... L'ancienne super puissance fait peser de graves menaces sur l'environnement de la Finlande, le seul pays de l'Union européenne à avoir une frontière commune de 1 200 kilomètres avec la Russie. Sa zone arctique serait la première région gravement touchée si un accident nucléaire devait se produire côté russe. Hantés par le souvenir de Tchernobyl, les Finlandais surveillent en permanence l'air, l'eau, le sol, la végétation et la viande, entre autres aliments, pour s'assurer que tout va bien de l'autre côté de la frontière. A Rovaniemi, Kristina Rissanen, chef du laboratoire régional du centre finlandais pour la sûreté nucléaire et radioactive (CRSN), est bien au fait des risques mais tente de garder le sens de la mesure. «Pour le moment, les taux de radiation à la frontière ne sont pas alarmants. Et depuis quelques années, les Russes font preuve d'une plus grande ouverture, ce qui est en soi un facteur positif.» Son laboratoire, construit à 18 mètres sous terre, est conçu comme un abri antiatomique. L'équipe de chimistes du CRSN analyse tous les jours des centaines d'échantillons, qui vont de la viande de renne jusqu'aux produits industriels. Kristina Rissanen se déplace fréquemment dans le Nord-Ouest de la Russie où elle participe à des expéditions conjointes pour examiner l'état des réacteurs en activité et de ceux dont les Russes se sont débarrassés en les immergeant. Fréquentes expéditions en mer de Barents Selon le rapport Yablokov, 15% seulement des sous-marins nucléaires réformés ont été correctement désactivés, à savoir que le retrait des réacteurs et de leur combustible a été effectué dans les règles. Entre 1959 et 1991, l'Union soviétique s'est débarrassée de six réacteurs de sous-marins à propulsion nucléaire et de l'enveloppe protectrice du réacteur d'un brise-glace nucléaire2. Kristina Rissanen et son équipe mènent de fréquentes expéditions en mer de Barents pour repérer les réacteurs immergés. «Il est certain que nombre d'entre eux risquent un jour de constituer une sérieuse menace pour l'environnement de la région arctique. Mais la centrale nucléaire de Kola me préoccupe plus dans l'immédiat. Ses réacteurs sont très vieux et du même type que ceux de Tchernobyl. La flotte russe du Nord (sous-marins et cuirassés) est ancrée dans neuf ports du nord de la presqu'île de Kola et dans deux bases côtières de la région d'Archangelsk. Environ 90 bâtiments sont en service et plus de 70 ont été réformés et désarmés, soit un total d'environ 170 réacteurs en service et de 130 autres réformés. D'après les estimations, la flotte du Nord et les chantiers navals de ces deux régions produisent chaque année près de 5 000 tonnes de déchets nucléaires solides. Kristina Rissanen estime que les Russes doivent construire de nouvelles installations de stockage pour abriter leurs déchets nucléaires en toute sécurité. «Lors de l'une de nos expéditions, nous avons relevé un taux excessif de césium radioactif dans les sédiments de l'estuaire de la Dvina, provenant très certainement du bassin hydrographique du fleuve. Nous avons également décelé des matières radioactives à Atomflot près de Mourmansk, mais leur taux ne dépassait pas la normale. Elles peuvent provenir de sites de stockage nucléaire qui nous ne connaissons pas. Dans certaines zones de la mer de Barents, où de vieux réacteurs sont immergés, le taux de radiation est plus élevé. Mais les autorités russes ne nous laissent pas nous en approcher. Tant que ce taux n'est pas menaçant, la situation est gérable.» Les experts occidentaux qui sont allés en Russie estiment que les normes, la réglementation et les mesures de contrôle dans l'actuelle fédération ne se situent toujours pas au niveau de celles des pays occidentaux. En outre, plusieurs services administratifs - fédéraux ou locaux - imposent leurs règlementations aux entreprises, qui peinent à s'y retrouver. Quoi qu'il en soit, il est certain que le volume de combustible nucléaire utilisé et rejeté est supérieur à la capacité de stockage et de retraitement. Pis, faute d'argent, on ne peut plus assurer l'entretien et la rénovation des équipements destinés au conditionnement, à la manutention, au transport et au stockage des déchets nucléaires ou du combustible usé. Selon le précédent vice-ministre russe de l'Energie atomique, Nikolaï Yegorov, les projets de rénovation de la flotte du Nord nécessiteraient environ 1,5 milliard de dollars. «La situation s'aggrave d'année en année... et pourrait devenir catastrophique », a-t-il confié en juillet dernier à l'agence de presse RIA Novosty. De son côté, Shannon Kile, assistant de recherche à l'institut international pour la recherche de la paix (SIPRI) de Stockholm, se dit préoccupé par le sort des missiles nucléaires. «Conformément au Traité sur la réduction des armes stratégiques (START I), les Russes ont démantelé des centaines de missiles, affirme-t-il. Mais ce traité et START II, qui doit encore être ratifié par le Parlement russe, sont muets sur le devenir de leurs ogives nucléaires. Il faut que les prochains accords de désarmement évoquent cette question.» Entre 1955 et 1990, Novaya Zemlya (Nouvelle-Terre) a été le principal site d'essais nucléaires soviétique avec, au total, 132 explosions dont 87 dans l'atmosphère (en surface), trois sous-marines et 42 souterraines. L'ex-Union y a testé la plupart de ses armes nucléaires les plus puissantes3. Selon l'institut d'hygiène des radiations de Saint-Pétersbourg4, sur l'ensemble de la région arctique et subarctique russe, les plus forts taux de retombées radioactives ont été relevés dans la presqu'île de Kola. Ils imputent cette contamination aux essais atmosphériques conduits jusqu'en 1963, moment où l'on a découvert les plus fortes retombées de césium et de strontium radioactifs, et à l'accident de Tchernobyl en 1986. Malgré la pression des pays scandinaves et des autres pays européens, il n'est pas réaliste d'espérer voir les Russes abandonner complètement une énergie nucléaire dont ils ont grand besoin. Bien qu'ils développent d'autres modes de production électrique, ils continueront probablement à exploiter de plus en plus leur technologie nucléaire. Important pourvoyeur d'emplois, ce secteur a également bénéficié de lourds investissements. Moscou a besoin de l'aide occidentale pour résoudre ces problèmes. La Norvège est le chef de file de la coopération en ce domaine. Les experts occidentaux estiment toutefois que la bureaucratie russe, par son intransigeance, empêche toute avancée rapide. Lors de la dernière visite du roi Harald V de Norvège à Moscou, en mai 1998, le président Boris Elstine a annoncé que la Russie démantèlerait tous ses anciens sous-marins nucléaires dans la région de la mer de Barents si la Norvège lui accordait l'aide financière nécessaire. L'accord signé à cette occasion a levé certains obstacles. La Norvège pourra ainsi participer au nettoyage des installations de stockage du combustible usé de la flotte du Nord, qui fuyaient dans la baie d'Andreeva, sur la presqu'île de Kola. Elle a octroyé 60 millions de dollars pour les premiers projets, et attend d'en constater les résultats pour augmenter son aide. «Les Norvégiens veulent aider les Russes, mais les autorités russes ne coopèrent nullement. Le ministère de la Défense refuse d'autoriser l'accès aux installations à l'origine des fuites. Il a simplement promis d'en montrer des images vidéo. Il nous est impossible de faire des plans et de donner de l'argent à partir de ces images. Nous espérons que la situation s'améliorera dans les prochains mois», a déclaré M. Igor Kudrik, chercheur à la Fondation Bellona d'Oslo. 1. Facts and Problems connnected with the Disposal of Radioactive Waste in the Seas Adjacent to the territory of Russian Federation, Alexi V. Yablov, services du président de la Fédération de Russie, 1993. 2. Artic Pollution issues: A state of the Artic Environment Report, Actic Monitoring and Assessment Programme, Oslo 1997. 3. Nuclear activities and international co-operation in the Barents region of the Russian Federation, Swedish Radiation Protection Institute, Stockholm, 1998. 4. «The radioecological situation in the reindeer herding of the Kola Peninsula», Alexi A. Doudarev, dans Environmental Radioactivity in the Artic, Osteras, Norvège, 1995. |