Vidéo: la piste africaine

Ola Balogun, cinéaste nigérian

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Au Ghana, la vidéo est devenue une véritable industrie.






Une réponse inventive et adaptée

Si l'on en croit de nombreuses descriptions de l'actuel paysage mondial de la communication, l'humanité tout entière devrait se déplacer sur les «autoroutes de l'information» en mettant très exactement ses pas dans ceux des nations les plus avancées. La clé du futur, nous rabâche-t-on, réside dans la technologie en soi et non dans le contenu des produits de communication.
Selon cette théorie, tout le monde devrait de toute urgence se connecter à Internet pour être, au mieux, inondé de messages provenant de sites Web basés dans les grands pays de la planète. De même, un pays aurait mauvaise grâce à vouloir protéger son espace aérien du bombardement d'émissions de télévision par satellite diffusées par de puissants conglomérats transnationaux et des complexes audiovisuels publics, tous situés dans des régions du monde qui partagent la même vision politique, économique et culturelle fondamentale.
Cédant aux chants des sirènes, plusieurs gouvernements africains ont ainsi eu l'imprudence de signer des accords avec des radios publiques étrangères: en les autorisant à diffuser sur la bande FM de leurs pays, ils ont exposé leurs propres stations de radio à une concurrence déloyale. De même, la plupart des chaînes de télévision du tiers monde croient faire une bonne affaire en acceptant d'utiliser quasi gratuitement les informations diffusées par satellite dans le monde entier par de puissantes organisations étrangères. Comme ils ne possèdent pas de satellites et manquent de moyens pour faire couvrir l'actualité des pays voisins par leurs propres équipes, les dirigeants de ces chaînes sont trop souvent prêts à fermer les yeux sur les conséquences politiques et culturelles de ce recours permanent à des sources étrangères. Ainsi, il se pourrait bien qu'en acceptant d'emprunter ces fameuses «autoroutes de l'information» qui les obligent à suivre des voies toutes tracées pour eux, les décideurs des pays du Sud exposent leurs concitoyens à une forme de colonisation inédite et insidieuse. Vus sous cet angle, les dons de programmes télévisés coûtent chers.
En réalité, pour se faire une place sur les «autoroutes de l'information», les pays du Sud doivent être capables d'exploiter les nouvelles technologies à leur portée avec un esprit inventif, dans le seul but de servir les intérêts et les besoins de leurs populations. Dans cette optique, le développement récent de la production de longs métrages tournés en vidéo, dans plusieurs pays africains, prend tout son sens.

O. B.





Romans roses à l'africaine

«Ils se marièrent, furent heureux et eurent beaucoup d'enfants»: rien de plus universel que la fin d'un roman à l'eau de rose, avec ses éternels ingrédients, amour et luxe à gogo, passion plus ou moins impossible entre des hommes au coeur de pierre et des femmes fatales, et inévitable heureux dénouement. Il suffit de flâner dans le rayon livres d'un supermarché occidental pour avoir une idée des scénarios dépeints dans les romans d'écrivains à succès comme la britannique Barbara Cartland ou l'espagnole Corín Tellado: îles paradisiaques, stations de ski dans les Alpes, châteaux de la Loire, manoirs dans des principautés européennes ou plages californiennes. Mais dans la collection rose Adoras, que viennent de lancer les Nouvelles Editions Ivoiriennes (NEI), le caviar se transforme en manioc ou en banane frite, le champagne en jus de gingembre et la valse en mapouka, la danse à la mode à Abidjan.
Comme l'explique sa directrice, Méliane Boguifo, qui est aussi fonctionnaire au ministère ivoirien de l'Education, «l'idée vient d'un constat: les femmes de notre pays, et les Africaines en général, adorent les histoires d'amour à l'occidentale et les apprécient autant dans les livres qu'au cinéma. Aujourd'hui, on leur donne en plus l'occasion de baigner dans une ambiance africaine.»
Six romans sont déjà parus, comme Coeurs piégés, Cache-cache d'amour, Un bonheur inattendu. Et 36 000 exemplaires - un chiffre considérable pour l'édition dans cette partie du monde - ont été vendus en l'espace de deux mois, en Côte-d'Ivoire mais aussi au Sénégal, au Bénin et dans d'autres pays voisins. Ces livres, édités en français, sont vendus 1 500 francs CFA (2,5 dollars). Ils sont écrits par des auteurs connus, qui ont préféré utiliser un pseudonyme, et par des inconnus, étudiants en droit ou en lettres, comme Guet Lydie ou Koné Fibla.
Si cette collection devait inspirer des éditeurs d'autres continents, en Asie ou en Amérique latine, Barbara Cartland pourrait commencer à trembler.


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La production de films classiques est hors de portée de l'Afrique anglophone. Elle lance le long métrage en vidéo, moins cher et plébiscité par le public.

Dans le tiers monde et les ghettos de pauvres des pays industrialisés, certaines inventions connaissent une destinée et des applications que leurs créateurs étaient loin d'imaginer ou de souhaiter: elles ouvrent de nouveaux terrains d'expression que les défavorisés peuvent exploiter en toute indépendance. Par exemple, la mise sur le marché d'échantillonneurs et de matériel d'enregistrement quadriphonique peu coûteux a déclenché la formidable explosion de la musique rap dans les ghettos américains: elle a permis à des jeunes relativement peu expérimentés et disposant de très peu d'argent d'enregistrer chez eux des bandes de grande qualité.
De même, l'apparition et la multiplication des magnétoscopes VHS expliquent la floraison de longs métrages tournés en vidéo à laquelle on assiste dans plusieurs pays africains, en particulier au Nigeria et au Ghana. Pour comprendre l'importance du phénomène, rappelons que sur une grande partie du continent, la production cinématographique a toujours dépendu de l'aide extérieure et non d'initiatives autochtones. C'est parce qu'ils disposaient de l'assistance technique et financière du ministère français de la Coopération que les pays d'Afrique noire francophone, comme le Sénégal et le Burkina Faso, ont accompli de sérieux progrès dans ce domaine.

Des coûts de production prohibitifs
En revanche, le monde anglophone n'a pas pu compter sur le même type d'aide. La production cinématographique y est généralement restée à la traîne, sans qu'aucune politique culturelle digne de ce nom ne vienne encourager les cinéastes. S'ils ont pu travailler dans les années 70 et 80, c'est uniquement grâce à la production privée non subventionnée. Le dynamisme du marché local permettait alors aux professionnels d'amortir le coût élevé de la location de matériel à l'étranger et du traitement des bobines dans les laboratoires européens de post-production.
Changement de décor à la fin des années 80: l'économie s'effondre, les classes moyennes et, à plus forte raison, le gros de la population, ne disposent plus des ressources nécessaires pour s'offrir des loisirs à un rythme régulier. Le coût de la production cinématographique devient prohibitif. Un film, dont le budget n'excède pas la somme dérisoire de 50 000 dollars, ne peut même plus être amorti sur le marché local. Plus aucun producteur n'est assez téméraire pour tenter l'aventure. D'où la pénurie de réalisations nigérianes, qui semble paradoxale au vu du nombre croissant de films tournés dans des pays d'Afrique francophone plus petits et moins riches.
La production cinématographique s'est heurtée à un autre obstacle de taille dans la plupart des pays africains: l'absence de véritables chaînes de télévision. Les structures qui se présentent comme telles sont le plus souvent de simples coques vides relayant des émissions produites à l'étranger. Elles ont une capacité de production propre très limitée sinon nulle, et ne disposent pas des fonds nécessaires pour acheter ou coproduire des longs métrages et des séries télévisées.

Des légions de réalisateurs
La prolifération des magnétoscopes VHS dans les foyers nigérians et ghanéens a bouleversé la donne en provoquant l'apparition de légions de réalisateurs et de producteurs de télévision indépendants. Ils ont pu s'imposer pour avoir su résoudre deux problèmes clés: d'une part, maintenir le coût de production des films à un niveau facile à rentabiliser sur le marché local; d'autre part, créer des mécanismes de distribution qui pallient l'absence de débouchés dans les chaînes de télévision locales et le triste état des réseaux de salles de cinéma.
Ces films, à petit budget pour la plupart, sont en général tournés sur cassette U-matic, ou même VHS, un petit nombre faisant néanmoins appel au format plus professionnel Betacam ou à la dernière génération de caméscopes numériques. La qualité technique de ces produits laisse donc à désirer, d'autant que les membres des équipes de production, et en particulier les directeurs de la photographie, manquent souvent de professionnalisme. Ces réalisations compensent néanmoins leurs défauts techniques et leurs maladresses par des scénarios d'une étonnante richesse et vivacité de narration, ainsi que par la séduction qu'elles exercent sur le public. Grâce à une stratégie d'exploitation massive rappelant les débuts d'Hollywood, elles ont littéralement inondé le Nigeria. Selon le bureau de censure cinématographique, pas moins de 858 longs métrages vidéo y sont sortis entre décembre 1994 et mai 1998.

Les goûts des publics locaux
Entièrement dictée par le marché, la production de ces vidéos au Nigeria et au Ghana correspond mieux au goût des publics locaux que la grande majorité des films tournés grâce à l'aide étrangère dans les pays d'Afrique francophone. Le scénario et le style de ces derniers sont souvent déterminés par les critiques de cinéma occidentaux ou les fonctionnaires du ministère français de la Coopération.
De même, leur succès est mesuré à l'aune de l'accueil qu'ils reçoivent dans les festivals et les circuits d'art et d'essai européens. A contrario, le contenu des films vidéo dépendant nécessairement de leur popularité en Afrique, ils ne conviennent absolument pas au public des festivals de cinéma internationaux. On peut espérer qu'un jour viendra où le besoin de qualité et la recherche de larges débouchés coïncideront.
Paradoxalement, grâce au développement rapide et à la chute des coûts de la télévision numérique, les produits vidéo africains pourront bientôt être remixés en 16 mm ou en 35 mm sans trop perdre de leur qualité, et être distribués au cinéma. En attendant, la disponibilité de projecteurs vidéo amorce un nouveau type de distribution dans des salles spéciales de dimensions relativement modestes. Par ailleurs, ces films obtiennent un succès remarquable auprès des Nigérians et des Ghanéens installés en Europe et aux Etats-Unis. A tel point qu'un marché de la distribution par câble ou par satellite pourrait se développer dans un avenir relativement proche à destination de ces communautés expatriées.
La production de films vidéo dans des pays comme le Nigeria et le Ghana représente sans conteste une réponse de l'Afrique pour se faire une place dans la jungle mondiale de l'information et de l'audiovisuel. Elle résulte de l'initiative d'individus bien décidés à s'y frayer leur propre piste, sans compter sur les bénéfices ambigus des mirobolantes inforoutes, où leur parcours serait dicté par les forces puissantes qui dominent la scène politique et économique de la planète.


 
Le Courrier de l'UNESCO

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La production de longs métrages au Nigeria
 

Déc. 1994

1995

1996

1997

Janv.-mai 98

Total

Films vidéo
en anglais
en yoruba
en ibo
autres langues

3
1
2
0
0

201
15
161
15
2

258
62
166
22
1

256
114
89
19
4

140
54
59
6
3

858
245
475
32
10

Films "traditionnels"

0

0

1

0

0

1

 

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De nombreuses affiches
de ce type sont placardées
dans les rues de Lagos.