Les mutants du cyberespace

Sophie Boukhari

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Nombre d’ordinateurs
connectés à Internet













«En Arabie saoudite, un pays qui commence à peine à se connecter, les femmes n’ont pas le droit de se mettre au volant d’une voiture. Mais elles conduiront sur les inforoutes. Et ça va changer beaucoup de choses...»

















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Dans un cybercafé russe.

















Le site du mois
www.biodiv.org/rioconv/

Saviez-vous que deux à huit pour cent des espèces vivant sur la terre disparaîtront dans les 25 ans à venir? Ou que les 10 années les plus chaudes enregistrées jusqu’à présent l’ont été au cours des 15 dernières années? Et qu’environ 130 millions d’hectares — l’équivalent de la France, l’Italie et l’Espagne réunies — ne sont plus cultivables pour des raisons de dégradation?
Les trois conventions des Nations unies en vigueur sur la diversité biologique, les changements climatiques et la désertification, adoptées au sommet de la Terre de Rio, en 1992, attirent notre attention sur ces faits alarmants. Chacune a son propre secrétariat et a fixé ses propres objectifs, mais le souci est le même: préserver les écosystèmes, assurer un développement durable.
Les trois secrétariats indépendants ont décidé de conjuguer leurs efforts pour aboutir à de meilleurs résultats. Leurs activités sont trés liées. Par exemple, la lutte contre la désertification réduit considérablement les émissions de gaz carbonique, la dégradation des sols et l’appauvrissement de la biodiversité.
Un site commun est désormais ouvert. Il comporte notamment une rubrique, ONG Trialogue, qui sert de plate-forme pour comparer, coordonner et renforcer les activités des ONG dans le domaine des trois conventions. Des liens sont proposés avec d’autres ONG et sites du système des Nations unies.

























Internautes, comptez-vous

Combien y a-t-il d’internautes dans le monde? Mystère. Aujourd’hui, les estimations varient entre 100 et... 200 millions. Elles dépendent d’abord de la définition retenue. «Qu’est qu’un utilisateur d’Internet? remarque Christian Huitéma. Quelqu’un qui a un compte chez un ISP (fournisseur d’accès)? Qui partage un compte avec sa famille? Qui a accès au réseau via son université ou son entreprise? Qui visite un cybercafé de temps en temps?»
Par ailleurs, plusieurs méthodes sont utilisées pour dénombrer les internautes. La plus vieille consiste à compter les adresses allouées (environ 40 millions aujourd’hui). On multiplie ensuite ce chiffre par un coefficient «pifométrique» (trois à cinq) censé représenter le nombre d’utilisateurs par ordinateur.
Les instituts de sondage utilisent une autre méthode. Ils choisissent un échantillon représentatif de la population et demandent à chacun s’il a utilisé Internet ce jour-là, au cours de la semaine, du mois... «Ces sondages sont souvent locaux et espacés dans le temps, explique C. Huitéma. On en arrive à estimer le total mondial en ajoutant les chiffres recueillis au Canada en juin, aux Etats-Unis en septembre, au Japon en janvier, et en complétant le tout par des approximations pour d’autres pays. Il n’est pas surprenant que les estimations divergent à ce point...»

Les habitants de la planète cyber se diversifient et changent de profil. Portrait de l’Homo internetus d’aujourd’hui.

Les informations abondent. L’Homo internetus est sans doute aujourd’hui l’un des spécimens humains les plus observés de la planète. Consultants et experts en marketing scrutent son profil, guettent ses désirs, anticipent ses réactions. Ils savent qu’il tient l’avenir de l’économie numérique entre ses mains.
L’espèce des internautes est en train de se ramifier et de muter. A l’âge de pierre du virtuel, dans les années 70, Internet ne concernait qu’une minuscule communauté très homogène de chercheurs spécialisés. Puis, le réseau a progressivement touché un cercle un peu plus large d’universitaires et d’informaticiens. Durant cet âge du bronze, qui s’est achevé avec la création du Web
1 en 1992, le portrait-robot du netizen était facile à dresser: un homme d’une trentaine d’années, blanc, très éduqué, aisé, anglophone et citadin.
C’est encore largement le cas aujourd’hui. Le cybérien type reste un jeune adulte anglo-saxon ayant au moins entamé des études de troisième cycle et disposant d’un revenu annuel d’environ 50 000 dollars. «Mais ce cliché est déjà dépassé, affirme le Français Christian Huitéma, qui travaille pour Bellcore, l’entreprise de télécommunications américaine. Plus le temps passe, plus le profil de l’internaute tend à devenir celui d’un citoyen moyen.»
Plusieurs évolutions récentes confirment son diagnostic. D’abord, l’irruption fulgurante des femmes dans le cyberespace. Elles représentent en 1998 plus de 38% des branchés, contre environ 5% début 1994, selon les sondages. Leur faible présence initiale s’explique aisément. «Internet s’est d’abord répandu dans un milieu d’ingénieurs et de techniciens, où les femmes sont encore rares», résume C. Huitéma. «Etant donné les métiers qu’elles pratiquent, les femmes ont moins de chances d’accéder au réseau depuis leur lieu de travail. Mais elles se connectent de plus en plus à leur domicile, au fur et à mesure que les prix de l’équipement personnel baissent», ajoute Christine Maxwell, de l’Internet Society.
Pour la première fois cette année, selon plusieurs sources, les femmes sont plus nombreuses que les hommes parmi les nouveaux usagers du Net: elles représentent 52% des personnes en ligne depuis moins d’un an. La situation est cependant très contrastée selon les zones géographiques. En Europe, comme en Afrique du Sud, 20% des cybériens sont des cybériennes, contre 25% au Brésil ou en Nouvelle-Zélande et près de 40% aux Etats-Unis. Au Moyen-Orient, la proportion tombe à 4%. En matière d’égalité entre les sexes, la planète virtuelle est un fidèle reflet du monde réel. Pourtant, C. Maxwell est convaincue qu’elle ne le restera pas. «En Arabie saoudite, un pays qui commence à peine à se connecter, se réjouit-elle, les femmes n’ont pas le droit de se mettre au volant d’une voiture. Mais elles conduiront sur les inforoutes. Et ça va changer beaucoup de choses...»
Le réseau est aussi de plus en plus populaire auprès des jeunes. Selon le Student Monitor, magazine qui publie un sondage annuel sur les activités favorites des étudiants américains, près des trois quarts des personnes interrogées considèrent que surfer est l’activité «in» par excellence. Une première puisque jusque-là, leur plaisir favori avait toujours été de... boire de la bière. Ailleurs, dans les pays du Sud, les internautes novices sont plus jeunes que la moyenne. Au Moyen-Orient et en Asie, l’utilisateur type a moins de 30 ans.

Les internautes américains en minorité
Ce rajeunissement va de pair, en particulier aux Etats-Unis, avec une légère baisse du niveau d’études. Les nouveaux venus sur Internet sont moins nombreux à détenir des Masters et des Ph. D. que les «experts», ceux qui naviguent depuis plus de quatre ans. Ils exercent aussi des métiers plus diversifiés: moins d’un sur 10 travaille dans l’informatique, contre plus d’un sur trois en 1994. Les novices d’aujourd’hui sont enfin un peu moins riches: 30% d’entre eux gagnent plus de 50 000 dollars par an, contre près de 50% il y a quatre ans.
Ces évolutions socio-économiques s’accompagnent de changements dans la géographie du réseau. Selon le bureau d’études américain Emarketer, 1998 restera dans les annales de la cyberhistoire. Pour la première fois, les internautes américains sont devenus minoritaires, alors qu’ils représentaient encore les deux tiers des utilisateurs du réseau en 1995.
Les Européens restent néanmoins à la traîne. Et le vieux continent n’est pas prêt de combler son retard, affirme le cabinet Forrester Research. En 2001, prévoit-il, 13% seulement de sa population sera branchée, contre 40% aux Etats-Unis. Il attribue cette disparité importante aux coûts des télécommunications, cinq fois plus élevés en Europe. En revanche, les grands pays du Sud semblent mettre les bouchées doubles. Le groupe de communication Saatchi & Saatchi Worldwide rapporte qu’Internet grandit deux fois plus vite en Amérique latine que dans n’importe quelle autre région: +788% entre 1995 et 1997 — alors que le Net croît d’environ 100% par an à l’échelle mondiale. Fin octobre, le bureau d’études marketing américain IDC avouait sa «surprise» devant la croissance exemplaire du réseau en Chine. Ce pays devrait devenir le deuxième pays branché d’Asie après le Japon dès 2001.

Le Web se «babélise»
L’entrée en cybérie des citoyens du Sud se traduit par une «babélisation» du Web, qui, à son tour, encourage la connexion des non anglo-saxons. Toutes les études prouvent en effet qu’ils préfèrent consulter des sites dans leur langue maternelle, même s’ils maîtrisent bien l’anglais. Alors qu’au début des années 90, l’anglais occupait la quasi-totalité de l’espace web, il n’en prend plus que 75% en 1998, selon une enquête présentée par l’Agence de la francophonie. L’espagnol, le portugais, l’allemand, le japonais, le chinois et les langues scandinaves gagnent de plus en plus de terrain. Deux progrès technologiques majeurs ont permis la création de cet environnement multilingue, explique le Japonais Toru Nishigaki, de l’Université de Tokyo: d’une part, la mise au point d’un système international de codage des caractères, qui donne droit de cité aux alphabets non latins; d’autre part, le développement de logiciels de traduction dans les moteurs de recherche.
Autre mutation en cours: l’Homo internetus se transforme en cyberconsommateur. Alors qu’il était jusqu’ici essentiellement motivé par la recherche d’informations et la soif de communication — d’où l’immense succès des forums de discussion et des chats — il commence à utiliser le réseau pour faire son shopping. Aux Etats-Unis, plus du tiers des internautes en ont déjà fait l’expérience, selon Nielsen Media Research. Déjà, le quart des Américains désirant acheter une voiture consultent les sites des constructeurs et des associations de consommateurs. Ailleurs, le téléachat commence aussi à rentrer dans les mœurs. Des sondages effectués en France, en Nouvelle-Zélande et en Afrique du Sud montrent qu’entre 60% et 80% des internautes y sont ouverts, même s’ils sont encore peu à se lancer. Pour trois raisons: un manque de confiance dans la sécurité des paiements, des réticences à remplir des formulaires d’achat sans savoir où finiront les données livrées et une méfiance vis-à-vis d’articles impalpables.

Inégalités devant l’écran
Pas de doute, le profil de l’internaute se banalise, au fur et à mesure que le réseau devient un média grand public. Pourtant, la tendance à l’universalisation de l’accès au Net coexiste avec un accroissement de certaines inégalités. Y compris aux Etats-Unis, où les coûts sont bas. En août, le département américain du commerce rapportait que malgré le nombre croissant de personnes équipées d’un ordinateur et d’un accès Internet, les ruraux à bas revenus, les foyers monoparentaux et les personnes ayant fréquenté l’école pendant moins de huit années ont peu de chances d’accéder à ce nouveau graal. Selon la même source, les différences entre les Blancs (40,8% des foyers branchés), les Afro-Américains (19,3%) et les Latinos (19,4%) sont aujourd’hui plus marquées qu’il y a trois ans.
Au niveau international, l’Afrique est de plus en plus marginalisée. Sa part (hors Afrique du Sud) pour les serveurs Internet est passée de 0,025% en 1997 à 0,022% en 1998, rapporte la Banque mondiale. Sur ce continent, le profil de l’internaute moyen a toutes les chances d’être celui d’un Sud-Africain ou d’un homme riche très éduqué. Selon Tom Butterly, directeur de Information Management Consultants au Zimbabwe, sur le petit million d’internautes africains, 700 000 vivent en Afrique du Sud. Et le coût de la connexion reste prohibitif: environ 65 dollars par mois — soit
la moitié du salaire d’un enseignant... quand il le touche —, contre 20 dans les pays industrialisés.
Pourtant, C. Huitéma ne croit pas que le réseau restera longtemps le ghetto de riches qu’il est encore. «Internet va se répandre, à terme, comme la télévision. Je me souviens de l’arrivée de la télé dans mon village de Bretagne (Ouest de la France). C’était un objet de luxe! Or, maintenant, on en trouve partout, même dans les bidonvilles.»


1. Système d’interface graphique qui permet de passer d’une page ou d’un site à un autre en cliquant sur un lien «hypertexte», rendant la navigation très facile.


plus

http://www.gvu.gatech.edu
http://www.nua.ie
http://www.internetworld.com
http://www.mids.org


La guerre
des étoiles et du téléphone

La pollution électromagnétique va-t-elle obscurcir le paysage céleste? Les ondes radioélectriques d’un nouveau réseau de télécommunications par satellite vont en effet peut-être couvrir les émissions provenant d’étoiles en fin de vie, qui mettent des éternités à nous parvenir.
La sonnette d’alarme a été tirée en novembre 1998, quand la société américaine Iridium, filiale de Motorola, a commencé à relayer des appels téléphoniques grâce à son armada de 66 satellites, en place depuis quelques mois.
Les appels internationaux passent depuis longtemps par des satellites placés en orbite, à environ 35 000 km de la terre, qui relaient les communications vers de puissants émetteurs. Les satellites d’Iridium tournent quant à eux à 800 km de la Terre : de l’Antartique à Tombouctou, les clients de la société Motorola peuvent maintenant communiquer grâce à des appareils de la taille d’un portable.
«Les émetteurs des satellites produisent des interférences et d’autres phénomènes indésirables sur les bandes de fréquences utilisées en radioastronomie pour observer les étoiles naissantes ou en fin de vie», constate Tom Kuiper, radioastronome à la NASA. Il explique qu’aux heures de grande affluence téléphonique, ces interférences atteignent un niveau que l’Union internationale des télécommunications considère comme nuisible pour l’observation radioastronomique. S’ils veulent suivre de près l’approche d’une comète, par exemple, les chercheurs devront négocier avec Iridium une interruption du fonctionnement du réseau lorsqu’il fonctionne à plein régime...
«Quand nous aurons mesuré l’ampleur du problème, nous verrons comment améliorer nos satellites d’ici à l’an 2006», dit Jack Wengryniuk, du service des licences chez Iridium. Il estime cependant que les satellites de sa société ne représentent qu’un élément du problème. Avec le développement en flèche des télécommunications, l’utilisation commerciale de l’environnement électromagnétique est vouée à croître.
«Le spectre radioélectrique constitue peut-être l’une des ressources les plus précieuses que nous possédions», reconnaît J. Wengryniuk. De fait, plusieurs pays élaborent aujourd’hui des propositions visant à protéger notre environnement électromagnétique.


Le Courrier de l'UNESCO