Paix au Mozambique

Photos de Sérgio Santimano

La question
et le peuple

Luis Carlos Patraquim,
Poète mozambicain

Après les troubles et les guerres, qu’est-ce qui fait courir le peuple?
Le peuple court vers l’intérieur de lui-même, en traçant sur le sol le cercle de son identité — dit le vieillard, assis à l’ombre du grand arbre. Il connaît énormément d’histoires.
Le peuple ne s’arrête-t-il jamais, court-il toujours comme la gazelle gracile ou comme le guépard rapide et vorace?
Non. Le peuple danse tout au long du temps — dit le vieillard, en toussant après avoir tiré sur sa pipe. Il ne semble pas que les questions le dérangent…
Et pourquoi y a-t-il un peuple?
Cette question, ce n’est pas au peuple qu’on la pose — répond le vieillard en riant.
Il se lève, s’étire avec indifférence. Il connaît énormément d’histoires. Lorsque les femmes reviennent du fleuve, le seau rempli d’eau sur la tête, elles posent des feuilles sur cette surface frémissante. Sinon, l’eau se déverse. Mais se déverse-t-elle vraiment?
L’eau tombe et coule sur leur visage, mouille leurs seins, distille des gouttes brillantes sur leurs bras. Ça ne se fait pas. Les femmes doivent porter leur corps. Elles ne peuvent pas devenir de l’eau.
Le vieillard se rassoit. Il est plein de patience, ce vieillard, il se concentre sur les questions, il tire des bouffées de sa pipe en bois de rose. Ses pieds sont crevassés dans ses sandales, c’est pour ça qu’il connaît énormément d’histoires.
Mais pourquoi est-il seul, ce vieillard assis, avec sa fumée et tant de patience, sous le grand arbre?
Le vieillard est toujours seul. Le peuple est toujours seul — répond-il, sans soupir profond, sans voix grave, sans rien.
Le peuple doit-il rester mystérieux?
Le mystère du peuple, c’est qu’il existe.
Et qu’il reste assis sous le grand arbre?
Non!
Il est presque en colère, ce vieillard assis. Le peuple attend-il quelque chose?
Dieu du jour et de la nuit, Esprit qui habite le tronc de l’arbre et qui vole entre les racines et la chevelure du feuillage, toi qui as vu le vent de sang comme un fleuve avec le peuple dedans, et le lac s’incendier et le cri des femmes soudain desséchées, dis-moi, d’où viennent ces questions? — demande le vieillard avec inquiétude.
Question, j’ai soif. Apporte-moi cette calebasse, celle avec une large ouverture, là-bas!
Il se penche sur l’eau, avidement, et joint les mains pour boire.
Tissu liquide, n’arrête pas de danser, sinon je vais revenir de mon aveuglement, or je ne veux plus voir la mémoire. Elle est là où j’ai placé mon silence, et maintenant je prononce d’autres paroles.
Il soupire.
Cette question ressemble à une hyène qui part d’un éclat de rire.
Le vieillard se lève et se met à faire le tour de l’arbre. Il y a énormément d’histoires autour du tronc: une peau de léopard, le ventre plein d’une femme, des masques et des tambours, une lance tachée de sang, une sculpture brûlée, une croix, un fez, un livre et une kalaschnikov, des linges effilochés, un drapeau.
Cette question est un esprit qui m’assiège avec mes propres choses — dit le vieillard, plus calme. Il se rassoit.
Je suis ces choses. Maintenant, je peux de nouveau les regarder. Tout ce que j’ai senti sur le cercle et sur le tronc de l’arbre, tout le sang que j’ai pleuré, tout ce que j’ai fait dans le lac sombre, en versant mon lait épais, le masque de mes rites et de mes peurs, le cri avec lequel j’ai éventré des hommes en me donnant la mort, le cycle de la pluie et la parole ancienne, tout cela, c’est moi. Question, je t’ordonne de t’asseoir à côté de moi! Ne vois-tu pas la nuit qui s’approche, comme une femme agenouillée devant toi, ses fétiches au ventre, son langage d’eau?
Comment puis-je me reposer la nuit, si hier encore je ramais sur le fleuve des morts, si je mettais en fuite des animaux pour arriver jusqu’ici?
Comment savais-tu que j’étais assis sous cet arbre?
On m’a dit qu’au bout du plateau, il y avait un arbre, et que là où il y a un arbre, il y a un homme assis en train d’attendre. On m’a dit que cet homme avait d’autres questions pour moi.
Les éclats de rire du vieillard traversent l’obscurité.
C’est tout?
Je ne sais pas comment te répondre. Je te dis seulement que j’ai traversé les siècles et que je me suis arrêtée à plusieurs endroits, avec leurs voix, leur temps qui naissait ou mourait, ou qui s’ajoutait à ce que les voix disaient, et c’était toujours autre chose, et la même chose, ça se terminait toujours par une question.
Cette question, c’était le peuple?
C’est moi qui te le demande. J’ai entendu des chœurs qui annonçaient le chaos, mais qu’ensuite un ordre descendrait, un principe originel. Une fois, j’ai été troublée par une chanson d’enfants. J’ai cherché dans les bibliothèques, dans les nombreuses histoires des vieillards comme toi. Une autre fois, en croisant mon chemin, quelqu’un m’a parlé de labyrinthe et d’un cercle. Lorsque je lui demandai de les dessiner par terre parce que j’avais besoin de voir, ce visage ou cette voix dont je ne peux même plus préciser les traits ou le timbre s’est évanoui, et je conserve seulement ce souvenir: ne pas savoir ce que j’ai vu ou entendu. Lorsque je désespérais, j’ai su que tu existais.
Au bout du plateau, un homme assis sous un arbre?
Oui.
C’est tout?
Oui… et qu’il connaissait énormément d’histoires.
Et quelles histoires voulais-tu savoir?
Cette question me plonge dans la perplexité.
Te souviens-tu que je t’ai dit de t’asseoir à côté de moi, et de cesser de te tenir en face de moi? Accepte mon invitation.
Ainsi, tous les deux nous regardons la même chose! Le vieillard rit aux éclats une fois encore.
Pourquoi n’as-tu pas écrit «une autre fois»? C’est comme si tu prenais une sorte de photographie. Tu serais complice…
Je ne comprends pas ta question.
Après les troubles et les guerres, qu’est-ce qui fait courir le peuple?
Le peuple court vers l’intérieur de lui-même, en traçant le cercle de son identité.
Le peuple ne s’arrête-t-il jamais, court-il toujours comme la gazelle gracile ou comme le guépard, rapide et vorace?
Non. Le peuple danse tout au long du temps.
Et pourquoi y a-t-il un peuple?
Cette question, ce n’est pas au peuple qu’on la pose. Et pourquoi as-tu placé une virgule en parlant du guépard?
Rapide et vorace?
Oui.
Parce que nous sommes tous les deux assis et que nous nous regardons l’un l’autre. Et parce qu’à présent, cette virgule fait partie de mon savoir.
Comme une respiration dans le temps.

Dans le dialogue imaginaire du questionneur
(l’étranger) et du vieillard (le peuple), qui répond à qui?


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Le peuple est toujours seul (une école à Ibo, province de Cabo Delgado).  




 

© Sérgio Santimano





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L’eau tombe et coule sur leur visage,
mouille leurs seins, distille
des gouttes brillantes sur leurs bras.
Ça ne se fait pas. Les femmes
doivent porter leur corps.
Elles ne peuvent pas devenir de l’eau






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La biennale de Bamako

Les œuvres du Mozambicain Sérgio Santimano sur la province de Cabo Delgado constitueront l’un des points forts de la biennale de Bamako, le grand rendez-vous de la photographie en Afrique, organisé du 3 au 12 décembre.
Pour leur troisième édition, ces «Rencontres de la protographie africaine» présentent un panorama de la vie quotidienne sur le continent et de ses festivités, des matchs de boxe du Ghana aux rituels du ramadan en Tunisie. La sélection officielle a retenu les travaux de plusieurs photographes très en vue, tels que Philip Kwame Apagya (Ghana), Félix Diallo (Mali), Omar D. (Algérie), Nabil Mahdaoui (Maroc) et du jeune Ananias Dago (Côte-d’Ivoire). D’autres expositions évoqueront les mémoires de familles sud-africaines ou l’Afrique vue depuis Paris (en collaboration avec la Maison européenne de la photographie).















Un pays exsangue

Le Mozambique est sorti voilà quatre ans seulement d’une période de ravages et de guerres qui a duré plus de quatre siècles.
La présence portugaise, initiée au début du xvie siècle, fut avant tout une succession d’opérations militaires qui ne se terminèrent qu’après la Première Guerre mondiale. La colonisation effective, commencée seulement il y a une centaine d’années, fut particulièrement brutale.
L’empire portugais s’effondre en 1974. Le Mozambique accède exsangue à l’indépendance à cause de 10 années de guerre de libération et du départ de 100 000 colons portugais. Mais le répit sera bref: une nouvelle guerre débute, déclenchée et soutenue par les «pouvoirs pâles» d’Afrique du Sud et de Rhodésie, déterminés à déstabiliser leurs voisins. Tirant aussi parti du mécontentement interne né de l’orientation socialiste du nouveau régime, la Renamo (Résistance nationale mozambicaine) s’oppose au Frelimo, le Front de libération du Mozambique, fondé en 1962 et appuyé par le bloc de l’Est.

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Carte du Mozambique

Il faudra près d’un million de morts, trois millions de personnes déplacées, 75% du pays dévastés pour que la paix s’instaure enfin en 1994, les urnes confirmant la prééminence du Frelimo.
D’une superficie de près de 800.000 km2, le Mozambique s’étire du nord au sud sur plus de 2 000 km et compte environ 19 millions d’habitants. C’est l’un des pays les plus pauvres du monde: son PNB par habitant n’atteint pas les 100 dollars, l’espérance de vie est de 45 ans, le taux d’analphabétisme est de 60%. Ses chances de développement reposent sur l’agriculture et surtout l’exploitation de sa façade maritime au profit de ses voisins enclavés.

Le Courrier de l'UNESCO