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Gloria Cuartas: une Colombienne Entretien réalisé par A. Ortiz de Urbina et L. Iglesias Kuntz |
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Les politiciens ne sont pas des magiciens. Sans mouvements sociaux pour les épauler, ils ne peuvent transformer les choses du jour au lendemain |
L’ancienne
mairesse de la ville d’Apartado a résisté aux pires menaces pour «rester
debout». Contre la violence, elle mise sur la société civile
et sur la communauté internationale. Comment expliquez-vous qu’Apartado soit devenue la ville colombienne de toutes les violences au début des années 90? La Colombie est en guerre civile depuis 50 ans. Pour divers motifs historiques et économiques, la région de l’Uraba est extrêmement vulnérable (voir encadré). L’apparition de groupes de guérilleros et de paramilitaires a inauguré un processus d’extorsions et de massacres, qui a rendu la région ingouvernable. Un événement très important s’est produit en 1991: la guérilla de l’Armée populaire de libération (EPL) a déposé les armes – auparavant le M-19 avait fait de même –, à l’issue de négociations menées uniquement au niveau politique. Résultat: il n’y a pas eu d’amnistie sociale, ni aux yeux des propriétaires terriens, ni à ceux de la communauté. Dans quelles conditions avez-vous accédé à la mairie d’Apartado? La violence a atteint un niveau critique en 1994. Cette année-là, la guérilla a décrété que personne ne pourrait se présenter aux élections municipales. Deux jours avant le scrutin prévu pour le 24 août 1994, l’Eglise catholique a rassemblé les organisations politiques pour les inciter à participer au processus démocratique; elle les a invité à ne pas abdiquer sous la menace des armes. Un débat s’est ouvert pour savoir qui allait se présenter. Il y avait une longue liste, mais les gens avaient peur. Soudain, on a proposé mon nom. J’avais quelques atouts: je connaissais la région et sa population, je n’étais membre d’aucune organisation politique traditionnelle, je ne militais pas dans un groupe armé, j’avais une conception du travail plus technicienne que politicienne ou partisane. Les 14 organisations politiques se sont alors mises d’accord et je suis devenue la candidate unique de consensus. Vous aviez 34 ans à l’époque. Pourquoi ces 14 dirigeants ont-ils désigné une femme, et une femme si jeune, pour une fonction aussi exposée? Je ne crois pas qu’on m’ait désignée avec en tête l’idée qu’une femme pouvait apporter quelque chose de plus. Il s’agissait plutôt d’esquiver une responsabilité politique. En Amérique latine, on considère encore qu’une femme au pouvoir est inoffensive, on ne s’attend pas à ce qu’elle provoque des changements fondamentaux. Une femme à un poste de responsabilité est plutôt là pour faire de la figuration. Mon élection fut donc davantage le résultat d’une conjoncture qu’un geste planifié. Quand j’ai commencé à prendre certaines positions, au bout d’un mois, ces 14 hommes m’ont laissée seule. Quelles prises de position, par exemple? J’ai dit: si j’accepte la mairie, je l’accepte sans armes, sans escortes, et je dialogue avec tous les groupes armés, guérilla, paramilitaires, armée, police. Cela a provoqué une réaction nationale: les maires n’étaient pas censés dialoguer avec les groupes armés. Je pars du principe qu’on ne choisit pas le peuple que l’on doit gouverner, il faut l’accepter tel qu’il est, y compris avec ceux qui vivent en dehors des normes de la société. Il n’y a pas de cité idéale. Toute cité est traversée par des conflits. En tant que maire, vous avez pris la tête du mouvement «Femme contre la violence». Avez-vous décidé de vous entourer de femmes, ou n’avez-vous pas trouvé d’hommes disposés à assumer cette responsabilité? Ce n’est pas moi qui ai embauché des femmes, elles étaient déjà là mais ne pouvaient s’exprimer en raison du conflit. Il ne suffit pas qu’il y ait des femmes aux postes clé. Tout dépend de notre attitude dans les rôles que la société nous confie. Dans l’Uraba, les femmes se taisaient. Durant ces trois ans, nous avons, en tant que femmes, commencé à nous organiser, à récupérer notre dignité, notre voix, et à proclamer notre amour pour notre pays. Mais il y avait un tel cortège de morts et de violences que nous avons eu du mal à élaborer une proposition politique. Nous nous sommes réunies, et face à une guerre conçue par les hommes, pour le pouvoir, pour le contrôle du territoire et de l’économie, nous avons décidé qu’il était temps que nos hommes cessent de mourir. En disant «nos hommes», je me réfère aux travailleurs, aux paysans, à ceux de l’armée, de la police, mais également aux hommes des groupes armés en marge de la loi, qui sont aussi des fils, des époux, des amants, des hommes du peuple. Durant votre mandat, 1 200 personnes ont été assassinées à Apartado. Vous avez vous-même vécu constamment sous la menace. Avez-vous eu parfois la tentation de tout abandonner ? Quand ils ont tué 17 camarades de travail; quand, sous mes yeux, ils ont égorgé un enfant dans une école; quand j’ai senti la mort rôder la nuit et que j’ai reçu des menaces téléphoniques; quand j’ai compris que tout le monde était prisonnier de la peur, alors je me suis demandée: vaut-il la peine que je risque ma vie tous les jours? J’avais deux possibilités: soit me sauver en courant et laisser le peuple tout entier se soumettre à la terreur, soit dire à ce peuple: la seule issue est de nous unir. Lorsqu’on me téléphonait pour me dire: «A neuf heures, on va vous tuer», je répondais: «Eh bien, il reste encore sept heures». Ce n’était pas de l’héroïsme. J’ai préféré vivre avec ma peur plutôt que de la transmettre au peuple, de le laisser continuer à subir la violence des armes dans la tristesse et la résignation. Je crois en Dieu. Je crois aussi qu’il faut avoir suffisamment de force pour s’engager, et pas uniquement en paroles. Rester à Apartado n’a pas été un acte messianique, mais un acte de conviction, pour faire coïncider mes paroles et mes actes. Quelle a été votre principale frustration durant ces trois ans? Nous avons poussé ce cri d’alarme: ce qui arrive dans les 600 km2 de l’Uraba va s’étendre à toute la Colombie si le gouvernement ne réagit pas politiquement et si nous n’arrivons pas à obtenir l’appui de la communauté internationale. Mais dénoncer n’a pas suffi. Ma plus grande frustration, c’est de ne pas avoir donné un plus grand contenu à notre travail, à tous les projets que nous avons lancés, notamment éducatifs; c’est de ne pas avoir obtenu l’appui de la communauté internationale dans les activités communautaires auprès des enfants, des femmes, des artistes. Quelle est aujourd’hui la situation à Apartado? La région de l’Uraba est passée de l’emprise de la guérilla à une forte présence paramilitaire. Mais tant qu’une quelconque force illégale prétendra faire régner l’ordre public, nous ne pourrons consolider le processus démocratique. L’Etat doit retrouver sa légitimité Et je le dis ici clairement: si on ne l’obtient pas, l’Uraba va s’effondrer. Dans les négociations de paix actuelles, le gouvernement et les mouvements de la guérilla veulent-ils vraiment aboutir? Nous vivons une phase où règne une méfiance mutuelle. La guérilla doute du gouvernement, le gouvernement doute de la guérilla, et la société civile doute des deux. Ce qui est en jeu, c’est la défense du territoire. Les groupes paramilitaires exercent leur contrôle sur une vaste région et la guérilla garde sa mainmise sur plus de 600 municipalités. Nous sommes donc entrés dans une guerre de position. La négociation passera par une nouvelle distribution de la terre et un changement dans les politiques économiques du pays. Que peut-on attendre de ces négociations? Ni les FARC (Forces armées révolutionnaires de Colombie), ni l’ELN (Armée de libération nationale) ne parlent de déposer les armes. Les événements récents démontrent la fragilité du processus. En octobre, un attentat de l’ELN contre un oléoduc entre Segovia et Antioquia a fait 70 morts, des enfants pour la plupart. Quelques jours plus tard, les paramilitaires ont riposté: ils sont arrivés dans deux villages censés abriter des guérilleros, ont assassiné 30 personnes et en ont pris 40 autres en otage. Il s’agit de claires violations des droits humanitaires internationaux. Et les groupes armés nous annoncent ainsi que les négociations en Colombie se dérouleront dans la confrontation. Si la communauté internationale n’accompagne pas ce processus d’une façon ou d’une autre, le conflit colombien va se radicaliser. La paix ne dépendra ni du président Pastrana, ni de la bonne volonté de groupes isolés. Quelle est l’influence du trafic de drogue? Dans un contexte de chômage structurel, de pauvreté et de déséquilibres sociaux, le trafic de drogue occupe une place très importante. Il touche profondément autant les milieux politiques que la guérilla et les groupes paramilitaires. De nombreux paysans vivent principalement de la production de coca. Et il me semble très difficile d’y substituer une quelconque autre culture de manière rentable pour les intéressés. Les FARC prétendent pouvoir contribuer à freiner les cultures illégales, mais cela ne va pas plus loin, car de puissants groupes économiques ont fait de la drogue leur marché essentiel. Les Etats-Unis proposent au gouvernement colombien la création d’un «fonds de la paix» par l’intermédiaire de la BID (Banque interaméricaine de développement), et l’une de leurs priorités est d’éradiquer les cultures illégales. Mais toute mesure radicale peut entraîner la multiplication des conflits. En Colombie, il y a déjà de nombreuses initiatives en faveur de la paix. Oui, mais elles sont dispersées. Il faut les coordonner, afin que la voix de la société civile se fasse entendre, dans le cadre d’une issue négociée du conflit, une issue sociale et politique. Nous devons créer une conscience, car ce sera en Amérique latine la seule façon de changer notre manière d’envisager la politique. Pour éduquer et ouvrir à la pensée critique, je fais plus confiance aux mouvements sociaux qu’aux mouvements politiques. Les politiciens ne sont pas des magiciens. Sans mouvements sociaux pour les épauler, ils ne peuvent transformer les choses du jour au lendemain. En Colombie, nous n’en sommes qu’au début, et le processus de paix actuel peut durer cinq ou dix ans. Notre président est trop optimiste s’il croit que tout sera résolu durant son mandat. Lorsque vous évoquez l’appui de la communauté internationale, à quoi faites-vous allusion concrètement? Il y a plusieurs fronts. Il y a la solidarité individuelle, où chacun fait don de son savoir pour accompagner la lutte anonyme d’hommes et de femmes en différents lieux du monde, sans parler à leur place. Il y a aussi la présence de la communauté internationale à travers les Nations unies, qu’elles se nomment Unicef, Unesco, Pnud, dont l’action est fondamentale. J’en ai fait moi-même l’expérience à Apartado, à travers l’appui que nous a fourni l’Unesco et son conseiller régional pour l’Amérique latine. Une simple visite à Apartado ou dans toute autre région de Colombie d’un des ambassadeurs de la Communauté européenne accrédités à Bogota conforte la paix: même si le conflit perdure, les gens peuvent lui raconter ce qu’ils vivent et chercher une coopération. Ce sont autant de manières de dire aux gens qu’ils ne sont pas seuls. Pour une région en crise, la solitude est parfois plus grave que les armes. Quelle opinion avez-vous de la solidarité plus individuelle dispensée par des volontaires? Pour moi, c’est fondamental. C’est la meilleure manière de rompre avec cette double morale qui fait que dans les colloques, conférences ou rencontres diplomatiques, tout le monde se plaint: «Dites, comme c’est triste, ce qui se passe dans ce pays!» Mais quand il est question d’aller sur place, bien peu le font. Et puis, derrière chaque volontaire, il y a une foule d’ONG. Ce fut le cas pour le réseau de solidarité avec la Colombie, né aux Etats-Unis, qui nous a fourni un appui inestimable. A peine un an et demi après le début de votre mandat, vous avez reçu le Prix Unesco des maires pour la paix. Quelle a été la signification de cette distinction? Elle m’a tout simplement sauvé la vie! Et elle a aussi sauvé celles des enfants, des travailleurs, des artistes d’Apartado. Ce prix nous a permis de rester debout et de nous associer pour démontrer aux groupes armés qu’à Apartado, il y avait une force vivante qu’ils devaient respecter. L’expérience d’Apartado peut-elle s’exporter dans d’autres régions en conflit? Cette expérience n’est pas à imposer, elle est à partager avec d’autres régions, qui ont peut-être des problèmes distincts – bandes de jeunes délinquants, drogue, alcoolisme, chômage – mais qui, à l’instar d’Apartado, ont besoin de réinvestir l’espace public, de retrouver la dignité et la confiance dans le processus démocratique. Nous faisons connaître cette expérience et d’autres similaires à travers le réseau des villes pour la paix de l’Unesco, pour démontrer que les grandes crises en Amérique latine peuvent être résolues avec humilité et intelligence, sans recours à la violence et aux armes. Est-ce qu’il existe des mécanismes universels capables d’expliquer l’apparition de situations de violence? Lors des rencontres avec des femmes du Rwanda, de Bosnie, de Palestine, et d’autres pays d’Amérique latine, organisées à Apartado, nous avons constaté que la douleur de la guerre est la même partout. Les situations de conflits sont différentes, mais leur dénominateur commun est l’absence d’investissements adéquats dans les domaines de l’éducation, de la santé, des infrastructures et des services. Et surtout une politique injuste de distribution des revenus, qui permet à ceux qui détiennent déjà la richesse de l’accroître, quand de larges pans de la société restent dans la misère. Actuellement, vous résidez au Venezuela. Avez-vous l’intention de revenir dans votre pays? Je ne suis pas en exil et ne veux pas l’être. Je vis au Venezuela parce que je dirige un projet que m’a confié l’Unesco, le «Réseau des villes pour la paix». Mais dès que je pourrai retourner définitivement dans mon pays pour participer au processus de paix, je le ferai. Mon séjour au Venezuela me donne la possibilité de me reposer mentalement, et de «digérer» la douleur de la guerre. Je garde encore en moi les visages de nombreux disparus et le souvenir de tout le sang versé. Continuez-vous à participer à la vie publique colombienne? Je reste en contact avec mon pays. J’écris chaque semaine un article d’opinion pour le quotidien El Espectador de Bogota. Je participe aussi, avec des universitaires, des cadres, des paysans, des représentants de communautés indigènes, à un groupe de réflexion baptisé «Umbrales» (Seuils), qui se réunit une fois par mois pour analyser la situation dans mon pays. Quel message pourriez-vous adresser aux femmes en cette fin de millénaire ? En tant que femmes, nous avons obtenu des avancées dans nos droits civiques, politiques et économiques. Nous sommes entrées dans la sphère publique. Mais il y a encore de par le monde de nombreuses femmes qui marchent pieds-nus, au sens littéral, mais aussi intellectuel et émotionnel du terme. Nous devons nous organiser et récupérer notre voix et notre dignité, pour ne plus être cantonnées à un rôle imposé par les hommes, pour assumer de nouvelles responsabilités sociales. Nous devons aussi avoir confiance en nous-mêmes pour créer et transformer la société avec intelligence et amour. Je crois sincèrement que nous sommes sur la bonne voie. |
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