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Inclusion ou exclusion? Carlos Alberto Primo Braga, Information for Development Programme (InfoDev, programme de financement soutenu par de nombreux bailleurs de fonds et par la Banque mondiale), Washington, D.C. Cet article n’engage que son auteur. |
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![]() La Chine met les bouchées doubles pour s’insérer dans les réseaux. |
L’économie
en réseaux peut accroître ou réduire l’écart entre pays
en développement et industrialisés. Les deux scénarios possibles. L’entrée de nos sociétés dans l’ère de l’information a plusieurs conséquences. Premièrement, les progrès technologiques en informatique et dans les télécommunications devraient continuer à stimuler la prolifération des réseaux de communication, en réduisant leurs coûts de mise en place et en améliorant la qualité de leurs services. Deuxièmement, dans ce monde de réseaux, les entreprises sont toujours plus incitées à se spécialiser et à s’approvisionner à l’extérieur, notamment à l’étranger. Comme les cycles de production des entreprises raccourcissent et que les interactions entre producteurs et consommateurs se multiplient, il faudra se montrer de plus en plus flexible et réactif. Troisièmement, le commerce électronique devrait poursuivre son expansion rapide et contribuer plus encore à l’internationalisation des services. Quatrièmement enfin, les flux d’informations sont au cœur même du processus de mondialisation: c’est par la promotion de leur culture et de leurs valeurs à l’étranger que pays et entreprises s’affirment sur la scène mondiale. Ces grandes évolutions suggèrent que les pays en meilleure position pour s’enrichir dans l’économie nouvelle sont ceux qui disposent de trois atouts: un accès très large de leurs firmes et de leurs citoyens aux réseaux de communication; une main-d’œuvre et des consommateurs instruits; des institutions qui stimulent la création et la diffusion du savoir. Dès lors, les pays en développement semblent nettement désavantagés. Selon la Banque mondiale, les économies à faibles revenus avaient en moyenne moins de 2,6 lignes de téléphone pour 100 habitants en 1995 et moins de deux ordinateurs pour 1 000 habitants. Dans les économies à revenus élevés, la «télédensité» était de 54,6% et le taux de pénétration informatique de 199 ordinateurs pour 1 000 habitants. Pour Internet, le déséquilibre est encore plus fort: les 10 premiers pays utilisateurs (tous industrialisés) regroupaient plus de 85% des serveurs existants dans le monde à la fin de 1997. Une inaptitude à «se connecter» D’importants écarts existent également entre pays industrialisés et en développement pour le taux de scolarisation et la qualité du système scolaire à tous ses niveaux. Ils renforcent les inégalités de revenus non seulement internationales, mais aussi nationales: plus le taux d’analphabétisme des femmes est supérieur à celui des hommes, plus le niveau de développement économique est bas — et il est bien connu que l’instruction publique profite davantage aux classes aisées. En termes d’«alphabétisation informatique», les différences sont encore plus spectaculaires. Enfin, les pays en développement sont mal armés pour mettre en application des systèmes réglementaires favorables à la compétitivité. Dans la même veine, la culture des «droits de propriété intellectuelle» qu’il faut protéger et faire respecter y est souvent un concept étranger. Même chose pour l’idée d’utiliser des réseaux de communication afin de promouvoir la transparence et faciliter l’accès aux services de l’Etat. Tous ces facteurs semblent donc annoncer une mutation sociale qui va aggraver les disparités mondiales. Les économies en développement seraient condamnées à prendre encore plus de retard dans la course économique, par leur inaptitude à «se connecter» et à transformer l’explosion de l’information en révolution du savoir. Mais, si l’on analyse les forces motrices de cette révolution, un tableau différent commence à se dessiner. Les pays en développement peuvent, par exemple, brûler des étapes en investissant dans des réseaux totalement numérisés. Arriver «après» a ses avantages: on n’a pas à gérer l’obsolescence technologique de vastes réseaux téléphoniques traditionnels. En 1996, le pourcentage de lignes numérisées dans le réseau téléphonique était plus élevé dans les pays à faible revenu (94,7%) que dans les pays à haut revenu (85,5%). Les technologies de l’information et des télécommunications peuvent également permettre aux pays en développement de s’attaquer à certains de leurs handicaps. En développant une infrastructure moderne, ils peuvent réduire leur isolement. Ils sont nombreux à constater qu’une expansion rapide de la téléphonie cellulaire constitue une alternative aux services peu efficaces des réseaux téléphoniques traditionnels. Grâce à la technologie sans fil, les zones rurales sont reliées au reste du monde dans un délai sans rapport avec celui qu’exigeait autrefois l’extension des anciens réseaux. Au Bangladesh, par exemple, les «femmes sans fil» ont reçu de la Grameen Bank un prêt de 350 dollars chacune pour leurs frais d’équipement, de connexion et de formation. Ainsi équipées, elles rendent aujourd’hui quantité de services dans les zones rurales. De plus, les centres d’information municipaux équipés d’ordinateurs peuvent s’adapter aux besoins spécifiques des pauvres: en Afrique du Sud, ils permettent à chacun d’accéder à Internet et aident à trouver les réponses à des problèmes de santé, d’emploi et de droits de la personne. Ces pays peuvent d’autre part accélérer leur développement par l’éducation à distance. La baisse des coûts de ces programmes et l’amélioration de leur qualité sont spectaculaires. Les technologies informatiques servent également à la formation continue, tout au long de la vie active. Un retard d’abord, un rattrapage ensuite Enfin, l’informatisation améliore le fonctionnement de l’Etat, en facilitant, par exemple, les tâches de gestion, d’audit et de contrôle en matière de fiscalité. Le Maroc a considérablement accru ses rentrées fiscales en informatisant son administration des impôts. Ces pays peuvent aussi informatiser leurs services en charge des droits de propriété intellectuelle, donc les rendre plus aptes à faire respecter ces droits, à des coûts bien inférieurs à ceux d’autrefois. Bref, c’est une logique d’inclusion et non d’exclusion, qui anime l’économie en réseaux. Plus le progrès technologique réduit les coûts du traitement informatique des données et ceux du téléphone, plus les possibilités d’application des technologies de l’information au service du développement vont se multiplier. Ces considérations esquissent un scénario optimiste sur la participation des pays en développement à l’«économie du savoir» en gestation. Il ne fait guère de doute que, dans les premières phases, les inégalités de revenus vont augmenter mais le rattrapage pourrait aussi s’opérer à un rythme bien plus soutenu que par le passé. Au cours de la période 1992-1997, les dépenses consacrées aux technologies de l’information et des communications ont, par exemple, augmenté plus vite dans la plupart des régions en développement que dans les économies à haut revenu. Des pays comme l’Afrique du Sud et le Brésil se vantent déjà d’avoir plus de micro-ordinateurs (en termes relatifs) reliés à Internet que la plupart des pays industrialisées. Déterminisme technologique et politique des Etats On va opposer à ces deux scénarios une même critique: leur déterminisme technologique. Pourtant, si leurs prédictions sont différentes, c’est bien parce que d’autres variables jouent aussi, en particulier la politique des Etats. Si les pays en développement maintiennent des obstacles réglementaires à l’expansion des réseaux — par exemple en favorisant, pour les services de télécommunications, des fournisseurs en position de monopole —, le premier scénario devient le plus probable. Dans ce cas de figure, la dualité du monde va s’accentuer considérablement, non seulement sur la traditionnelle ligne de partage Nord-Sud mais aussi en termes d’inégalités économiques au niveau national: au Sud, seule une petite élite d’individus connectés bénéficiera d’un accès à l’information mondiale. En revanche, si l’on s’attaque comme il convient aux entraves réglementaires et si un effort réel est consenti pour promouvoir l’«alphabétisation informatique» d’une part, et l’accès de tous aux réseaux d’autre part, les occasions de rattrapage vont proliférer. La participation des pays en développement à des actions multilatérales — comme les négociations menées dans le cadre de l’Organisation mondiale du commerce ou de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle — pourra aussi contribuer à la modernisation de leurs institutions. Alors, les bénéfices de la révolution se diffuseront largement. L’avenir le plus probable, cependant, se situe dans une combinaison des deux scénarios: un sous-ensemble de pays en développement réussira à converger plus vite qu’avant avec les économies à revenu élevé, mais d’autres aggraveront leur retard. C’est pourquoi, à travers des projets-pilotes, des organismes internationaux aident à grossir le premier groupe. • www.worldbank. org/infodev. • Union internationale des télécommunications (UIT), Rapport mondial sur le développement des télécommunications, Genève, 1998. • Banque mondiale, World Development Report: Knowledge for Development, New York, Oxford University Press, 1998. • World Information Technology and Services Alliance (WITSA), Digital Planet: The Global Information Economy, Arlington, Virginie, 1998. • M. Yunus, «Allievating Poverty Through Technology», Science, vol. 282, n° 5388, 16 octobre 1998, p. 409-410. |
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