|
Une philosophie à quatre roues René Lefort |
||
|
|
Même
dans un secteur aussi traditionnel que l’automobile, l’idée de vendre un service
(la mobilité), plutôt que le moyen de l’assurer (la voiture), commence
à faire son chemin. Les publicitaires de la smart – toujours avec un «s» minuscule, et c’est délibéré – font le contraire. La couverture de leur catalogue est absolument vide, hormis une courte phrase en plein centre, dans une typographie minimaliste: «Réduite au max». Logique pour un «configurateur automobile» – il refuse la qualification de «constructeur» – qui met sur le marché, depuis quelques semaines, une voiture de deux mètres cinquante de long, pare-chocs compris. Mais le site Internet est un peu plus explicite, avec, sur la page d’accueil, deux phrases sous deux grands P majuscules: «Un produit avec une philosophie» et «Une philosophie avec un produit». «Deux tiers de produit et un tiers de philosophie», précise Hans Jürg Schär, directeur des ventes et du marketing. Au départ de ce qui pourrait annoncer une révolution dans un secteur symbole du monde industriel, un constat, un inventeur et un mastodonte. Le constat: lors des trajets professionnels urbains, le siège du passager n’est occupé qu’une fois sur cinq et la banquette arrière une fois sur 10. «Généreusement», écrivent les concepteurs de la smart, ils ont conçu une voiture qui comporte deux places avant et, «après avoir étudié le problème», ils ont purement et simplement supprimé la banquette arrière. Du coup, cette mini-voiture a besoin de deux fois moins d’espace pour se garer. L’inventeur est le Suisse Nicolas G. Hayek, le père de la montre Swatch qui a mis tout le secteur de l’horlogerie sens dessus dessous. Il a apporté «ses idées et sa volonté» sans lesquelles le projet serait resté dans les cartons, selon Hans Jürg Schär. Rien d’étonnant à ce que la smart ressemble tant à un jouet, une boule ludique, colorée et transformable: son propriétaire peut, par exemple, à tout moment changer la couleur des panneaux qui habillent sa coque-chassis. Et c’est Hayek qui, en mettant dans la corbeille son «univers émotionnel», a convaincu le mastodonte Mercedes de créer en partenariat la nouvelle entreprise MCC, Micro Compact Car. Utilisation partagée d’un véhicule L’alliance de l’inventivité et d’un savoir-faire reconnu aurait pu déboucher sur un produit original et techniquement éprouvé. MCC prétend vendre beaucoup plus: cette «philosophie», déclinée sous la forme d’un service, celui de la «mobilité personnalisée». Certes, l’acheteur acquiert un engin à quatre roues. Certes, le prix d’achat inclut un ensemble de prestations – garanties, maintenance, dépannage, assurance, facilité de paiement, etc. – mais les autres constructeurs font de même. La nouveauté, c’est que le propriétaire d’une smart se voit aussi offrir un accès à tout un ensemble de moyens de transports publics et privés. Ils viendront compléter l’usage limité aux déplacements courts et à un ou deux que permet sa voiture: le train, l’avion et des véhicules pour rouler occasionnellement loin et nombreux. Le concept ne devait pas s’arrêter là: Hayek rêvait d’une voiture encore moins chère (elle coûte autour de 10 000 dollars), encore moins polluante, encore plus novatrice, dans sa motorisation par exemple. Il entrevoyait surtout un mode d’utilisation encore plus révolutionnaire puisqu’il voulait lancer une sorte de système de copropriété, voire d’utilisation partagée du véhicule: l’acquéreur n’en aurait disposé que pour les très courtes périodes où il en a effectivement besoin. Il s’agissait de demander au futur client, dixit la publicité, de «renoncer à ses habitudes», qui pèsent encore si lourd. Il aurait mis une croix sur la propriété d’une voiture, malgré toute la charge sociale dont elle est investie, pour n’acquérir qu’un service. Mercedes, le mastodonte, n’a pas voulu suivre jusque-là Hayek, l’inventeur: leur divorce vient d’être prononcé.
![]() |
|