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Les briques du savoir Jesper Heldgaard, à Billund (Danemark) |
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![]() Même les ouvriers les moins qualifiés doivent être capables de prendre des responsabilités. |
Dans un monde
où la compétition est reine, le Danemark est à l’avant-garde
de la formation continue, comme le prouve l’entreprise Lego. Certains salariés
l’apprécient. Mais d’autres renâclent. Car elle vise aussi, selon eux,
à mettre «la totalité de leur personne» au service de l’employeur. Dans un sondage sur la main-d’œuvre organisé en 1996 par Eurostat (le bureau des statistiques de l’Union européenne), on a posé à plus de huit millions d’Européens de plus de 30 ans la question de savoir s’ils avaient suivi une quelconque formation au cours des quatre semaines précédentes. Le Danemark est arrivé en tête avec environ 12% de réponses positives, soit plus de trois fois la moyenne européenne. «Et nous ne nous reposons pas sur nos lauriers, poursuit C. Braad. L’éducation est devenue un secteur prioritaire pour les petites et les grandes entreprises. Auparavant, les formations s’adressaient surtout à des cadres et à des ouvriers spécialisés. Aujourd’hui, les stages sont principalement destinés aux ouvriers non qualifiés. Les entreprises doivent s’adapter au contexte de la mondialisation. Il en va de même pour la main-d’œuvre.» Et C. Braad d’ajouter que le système danois de centres de formation continue, souple, indépendant mais subventionné par le gouvernement, est un outil indispensable pour y parvenir. Créés dans les années 60, ces centres ont d’abord organisé des stages courts pour permettre aux travailleurs de se former aux nouvelles technologies. Ils ont ensuite proposé d’autres types d’enseignement aux adultes, sur des thèmes d’intérêt général sans lien direct avec des compétences professionnelles spécifiques. «Ce système peut répondre aux besoins particuliers de sociétés très diverses, précise C. Braad, mais en même temps fournir une formation et une éducation générales, qui ne sont pas liées à tel emploi ou telle entreprise. A court terme, ajoute-t-il, les entreprises peuvent déplorer que leurs employés acquièrent des connaissances qui ne leur sont pas directement utiles au poste qu’ils occupent. A moyen terme, ces connaissances favorisent la mobilité de la main-d’œuvre, ce qui est important pour l’industrie danoise en général.» Deux raisons sont avancées pour expliquer pourquoi les grandes sociétés danoises utilisent de plus en plus ces formations d’intérêt général, qui visent à former les personnes dans toutes leurs dimensions, et pourquoi les salariés sont poussés à les suivre. D’une part, ces sociétés ont besoin d’une main-d’œuvre éduquée, ouverte, et plus autonome dans la prise de décisions; car la tendance est de déléguer, de confier les pouvoirs d’un contremaître à un groupe autogéré. D’autre part, les entreprises veulent que le contrôle de la qualité relève de la responsabilité des travailleurs eux-mêmes plutôt que de celle d’agents extérieurs. Cours d’intérêt général Le gouvernement danois a d’emblée subventionné les stages de formation des ouvriers. Aujourd’hui, il paie environ 70% du salaire d’un employé qui suit un stage, le reste étant à la charge de son employeur. Dans certains cas, l’état va même jusqu’à tout financer. Le système est très répandu, mais quelques grandes compagnies se distinguent en développant de nouvelles formes de cours. L’une d’entre elles est le groupe Lego, une entreprise de fabrication de jouets qui emploie près de 10 000 personnes à travers le monde. Lego — sigle formé à partir des mots danois Leg Godt («joue bien») — doit son succès aux briques de plastique que les enfants peuvent assembler pour former toutes sortes de construction. Lego en a moulé plus de 189 milliards depuis l’ouverture de sa première usine dans la ville de Billund. Près de 4 300 personnes y travaillent encore. Lego a un service de formation continue depuis 1987. L’accent est mis sur les cours d’intérêt général dispensés aux ouvriers non qualifiés, tels que «se préparer à apprendre» ou «améliorer ses compétences de base en lecture et en écriture». Des cours d’anglais, de gestion, et des formations sur les technologies de l’information sont offerts. Les ouvriers sont encouragés à se former dans ces matières, que ce soit pendant ou en dehors de leurs heures de travail. Environ 1 500 personnes ont suivi ces cours depuis 1995 et les dirigeants de Lego assurent que le travail et la productivité en ont été améliorés. «Dans ce monde en rapide évolution, ce qu’on faisait hier ne suffira pas demain, estime Kurt Aulbjerg, chef du service des ressources humaines de Lego. Les cours traditionnels ne sont plus suffisants. Notre approche de l’éducation se doit d’être plus large.» Car l’entreprise ne veut pas que ses salariés ne lui apportent que leurs bras: elle veut la totalité de leur personne. Quelques employés — surtout des ouvriers non qualifiés qui travaillent chez Lego depuis plusieurs années — doutent de l’utilité de ces cours d’intérêt général. Poul Erik Petersen, contremaître, est responsable de 150 ouvriers spécialisés dans le travail des métaux. Il a suivi plusieurs stages, dont l’un comprenant des «cours sur la personnalité». «Personne ne s’interroge sur la pertinence de ce genre de formation, déplore-t-il. On vous interroge sur ce que vous faites en dehors de vos heures de travail. Et puis on vous demande: “Avez-vous des talents ou avez-vous vécu des expériences qui peuvent vous rendre plus performants au travail?”» P. Petersen cite cependant le cas d’une jeune secrétaire qui devait obtenir la signature de son supérieur hiérarchique pour chaque dépense qu’elle devait engager. Au cours d’un stage, elle mentionna qu’elle était trésorière d’une grande association sportive, où elle gérait un budget annuel d’environ 40 000 dollars. On lui confia finalement plus de responsabilité à son travail, ce qu’elle trouva gratifiant. Et son chef fut déchargé des tâches simples qu’elle se mit à assumer. Difficile de redevenir étudiant P. Petersen souhaite que chaque employé puisse moduler et planifier son propre projet éducatif. «Avec autant de gens venant d’horizons très différents, on ne peut imposer le même stage à tous, dit-il. L’impact sur la motivation des gens serait négatif. Nous devons réaliser que ceux qui travaillent depuis qu’ils ont quitté l’école et qui ont été habitués à recevoir des ordres, ne sont peut-être pas préparés au changement et à la prise de responsabilités. Pour eux, il est difficile de redevenir étudiants. D’un autre côté, tous les employés doivent se préparer à ces changements. Sinon, nous serons dépassés par d’autres pays.» Benny Petersen, un contremaître responsable de 70 ouvriers non qualifiés, acquiesce. «La vie — et la vie au travail en particulier — est devenue un processus d’éducation permanente», confirme-t-il. Il a rejoint le groupe Lego il y a 20 ans et il ne se souvient même plus de tous les stages qu’il a suivis. Mais il a beaucoup apprécié la formation d’une semaine intitulée «Se préparer à apprendre». «Elle peut paraître inutile à beaucoup de mes collègues, et c’était l’avis de nombre de ceux avec qui j’en ai discuté. Mais à mes yeux, des thèmes d’intérêt général qui traitent de psychologie sont aussi utiles et importants que des stages plus professionnels.» Un atout: le réseau existant des organismes éducatifs Le groupe Lego utilise très souvent les ressources des organismes éducatifs locaux, et encourage ses ouvriers à suivre les cours généraux ou ciblés qu’ils proposent. «Nous avons beaucoup de chance que le Danemark dispose de ce système extrêmement développé de centres de formation et d’institutions éducatives, offrant des stages adaptés aux besoins, se réjouit Kurt Aulbjerg, responsable des ressources humaines chez Lego. Les représentants des collectivités locales et régionales siègent au conseil d’administration de ces organismes; les syndicats ouvriers et le patronat y sont aussi représentés. Cela favorise le dialogue entre toutes ces parties et permet aux institutions de répondre très rapidement aux nouveaux besoins. Si le groupe Lego envisage d’utiliser de nouveaux moyens de production dans une région, nous discutons avec les écoles locales et nous concevons ensemble des stages conformes à nos attentes.» «L’employeur et l’employé y trouvent leurs comptes, estime Poul Erik Petersen. Et ces formations peuvent aussi contribuer à la sécurité de l’emploi. Le groupe Lego comme la plupart des autres grandes compagnies, ont des périodes de pointe chaque année, mais aussi des périodes de sous-emploi. Pendant ces dernières, des employés sont mutés ou licenciés. En planifiant bien, on pourrait utiliser ces périodes pour des stages, ce qui bénéficierait à l’entreprise comme à ses salariés.» Kurt Aulbjerg souligne que la promotion de la formation continue chez Lego n’est pas liée au montant de l’aide gouvernementale reçue. «Notre politique éducative se fonde sur nos besoins et sur nos priorités. Et il nous est arrivé de refuser des aides auxquelles nous avions droit.»
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