La presse à l’épreuve du Net

Jany Lesseur

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© O. Steininger/SIS, Paris






Le site du mois
www.unu.edu/

Cette université n’a ni campus, ni salle de cours. La «faculté» de l’Université des Nations unies (UNU) est en fait son réseau mondial universitaire; ses «étudiants» sont surtout de jeunes chercheurs ou des professionnels des pays en voie de développement qui reçoivent une formation de troisième cycle.
En 1969, U Thant, alors secrétaire général de l’ONU, avait souhaité que soit menée, au sein d’une institution universitaire, une réflexion sur les grands problèmes mondiaux, à travers des échanges entre les scientifiques et les spécialistes de différents pays. L’UNU a ouvert ses portes six années plus tard. Basée à Tokyo, elle dispose notamment de cinq centres de formation et de recherches répartis à travers le monde. Ses priorités sont actuellement le développement économique, les nouvelles technologies, la gestion des ressources naturelles, la biotechnologie et l’environnement. L’UNU s’apprête par ailleurs à lancer un programme destiné aux étudiants et aux diplômés du troisième cycle qui cherchent du travail dans le secteur international, public ou privé.
La page d’accueil du site donne un aperçu des activités de l’UNU, de ses thèmes de recherche, de ses séminaires et conférences organisés à travers le monde. L’UNU publie par ailleurs des documents et collabore à cinq journaux professionnels.











De la psychologie du portable

Le tout nouvel utilisateur d’un téléphone portable se reconnaît de loin. Dans la rue, il arbore le sourire triomphant de l’enfant qui vient de recevoir le jouet de ses rêves. Et il parle fort dans l’appareil, dont il a peine à concevoir que la petite taille ne nécessite pas un surcroît de décibels. A cet instant, il jouit d’une grande sensation de liberté: il va pouvoir joindre qui il veut quand il veut et lui-même pourra être contacté partout, sans délai.
Le téléphone fixe avait mis un siècle avant de devenir un objet usuel. En une décennie, le portable s’est répandu dans les pays du Nord mais aussi du Sud: les quelque 275 millions d’abonnés à un quelconque service de radiotéléphonie dans le monde devraient être, d’après les prévisions, 530 millions en 2003. Pour le moment, les pays nordiques tiennent la palme: le taux d’équipement de la population est de 53% en Finlande, 47% en Suède et 44,15% en Norvège. Suivent le Japon (34,5%), l’Italie (30%) et les Etats-Unis (24%).
Le portable «s’est intégré avec une étonnante rapidité dans le petit cercle des objets élus de l’extension du corps», au même titre que la montre ou la paire de lunettes, relève le sociologue Jean-Claude Kaufmann dans le journal Le Monde. A la fois révélateur et accélérateur des mutations de notre époque, il permet de mélanger les aspects professionnels, personnels et sociaux de nos vies à tout moment. Il répond à la «montée de l’urgence» dans nos sociétés pressées, il procure un don d’ubiquité, il réduit les angoisses liées à l’absence ou au vide notamment, expliquent sociologues et psychiatres.
Mais le portable bouscule aussi la notion de «savoir vivre»: sa sonnerie est de plus en plus mal vue dans les lieux publics (restaurants, cinémas, musées, voire les trains) perçus comme de rares «bulles de détente» devant justement échapper à l’urgence. Et il pose à son utilisateur de nouveaux dilemmes: quand laisser le portable ouvert ou fermé et à qui donner son numéro? Est-il vraiment souhaitable de pouvoir être joint partout et à tout moment par son patron, sa mère, sa compagne ou son compagnon? La psychologie du portable ne fait que commencer à s’écrire.

Contrainte d’investir le Web, la presse écrite doit innover avec un style et des services inédits. Au risque d’y perdre sa crédibilité et... ses lecteurs traditionnels.

Quel est l’impact d’Internet sur la production, la distribution et la consommation d’informations? Cette question est actuellement très débattue. «Ce n’est pas la première fois que la presse écrite entre en concurrence avec d’autres médias. Il y eut autrefois la radio puis la télévision. Aujourd’hui, c’est Internet. Des concurrents insoupçonnés comme les moteurs de recherche, les services d’information gratuits, les bases de données et les chaînes de télévision en ligne y luttent au coude à coude pour capter l’attention des usagers et, de ce fait, les revenus de la publicité», résume la spécialiste néerlandaise des médias, Monique van Dusseldorp, dans un rapport sur l’avenir de la presse écrite.
Les journaux ne peuvent en effet pas ignorer la progression vertigineuse de l’utilisation d’Internet. «Il y a aujourd’hui 150 millions d’internautes dans le monde, a rappelé Randy Bennet, le directeur de l’Association des éditeurs de journaux des Etats-Unis (NAA), lors d’une conférence sur la presse électronique qui a eu lieu à Lyon (France) en octobre 1998. Ils seront près de 300 millions en 2001.» Les projections concernant les dépenses de publicité en ligne sont encore plus frappantes. Selon l’institut de recherche américain Forrester Research, elles passeront de deux milliards de dollars aujourd’hui à quelque 15 milliards en 2003. «Ces chiffres montrent qu’Internet devient un média de masse, que les annonceurs vont y investir de plus en plus et que les médias traditionnels vont devoir se frayer un chemin dans ce nouveau champ de l’information et du commerce», en déduit R. Bennet. Pour Miguel Angel Bastenier, directeur des relations internationales du quotidien espagnol El País, «tous les journaux doivent aller sur Internet. C’est un service qu’ils doivent à leur public et un moyen de promotion. Ils ne peuvent pas courir le risque de voir les lecteurs se tourner vers la concurrence.»
De fait, la presse écrite a investi le Web pour ne pas laisser le champ libre aux médias en ligne. La revue américaine American Journalism a récemment répertorié 3 622 journaux numériques dans le monde. En dehors des Etats-Unis, il en existe aujourd’hui 1 563, contre 900 il y a un an. Ils ont surtout proliféré au Canada, au Royaume-Uni, en Norvège, au Brésil et en Allemagne. Malgré tous les investissements qu’ils ont réalisés, aucun journal en ligne n’est encore rentable.

Le Wall Street Journal : une étonnante exception
Les professionnels de la presse écrite se trouvent tous confrontés au même dilemme: passer du papier à l’écran et gagner de l’argent sans porter atteinte au média d’origine, c’est-à-dire sans que les lecteurs n’abandonnent le journal traditionnel pour passer définitivement à sa formule électronique.
«Il ne suffit pas de se faire une place sur le réseau. Il faut s’y maintenir sans faire perdre d’argent au support papier, souligne André Jaunin, fondateur et éditeur d’Edicom, un site du groupe suisse Edipresse, qui publie des journaux et des magazines comme Le Matin, La Tribune de Genève, Bilan et Optima. Il ne faut donc pas transposer le contenu du média écrit sur le Web. Il serait absurde d’y proposer gratuitement ce que nous vendons dans la rue. Notre publication électronique est différente de celle que nous imprimons. Les informations y sont brèves, livrées en continu et remises à jour toutes les 10 minutes. Elles sont conçues pour être développées dans l’édition imprimée du lendemain.»
Mais l’information seule ne suffit pas. Il faut tirer profit des nouvelles technologies pour retenir l’attention des lecteurs sur le réseau. Pour séduire le public et les annonceurs, la presse électronique propose, entre autres, des services personnalisés, un courrier électronique gratuit, des articles interactifs et des forums de discussion. Selon R. Bennet, «pour réussir, un média, quel qu’il soit, doit se laisser guider par le bon sens. Pour répondre aux besoins des consommateurs et des annonceurs, il faut se servir de la technologie, mais sans en devenir prisonnier.»
L’éditeur de la version électronique du journal britannique The Guardian, Simon Walman, s’est donné beaucoup de peine pour créer de nouveaux produits qui intéressent son public. «Nous avons par exemple conçu sur notre site un espace où nous retransmettons les matchs de cricket en temps réel. C’est un grand succès», rapporte-t-il. El País Digital, le leader de la presse électronique espagnole avec 50 000 visites quotidiennes en octobre 1998, a remporté le même succès en diffusant en direct des parties d’échecs internationales, dont les Espagnols sont fous.
Pour ce qui est de la rentabilité, il n’existe pas de modèle universel ni de formules magiques. Les entreprises de presse qui se sont lancées sur le réseau tentent de survivre essentiellement grâce aux abonnements, à la publicité et au commerce électronique. Mais la plupart d’entre elles ont constaté que les internautes, par définition nomades, ne sont pas prêts à payer pour des informations, à moins qu’elle ne soient vitales et uniques – ce qui est rare sur le Web. Le Wall Street Journal constitue une étonnante exception. Ce journal financier de référence compte plus de
250 000 abonnés, dont les deux tiers payent pour recevoir uniquement la version Internet de la publication. La rentabilité du Wall Street Journal n’est pas garantie pour autant. Du coup, de nombreux journaux et bulletins d’information électroniques américains, qui avaient misé sur Internet pour gagner des abonnés, ont changé leur fusil d’épaule. Ils cherchent désormais en priorité à attirer un maximum de visiteurs pour pouvoir vendre des espaces publicitaires. La version numérique gratuite du journal El País tire d’ores et déjà l’essentiel de ses revenus de la publicité. Ses responsables espèrent en retirer quelque 700 000 dollars en 1998. Mariló Ruiz de Elvira expose leur nouvelle stratégie: développer le commerce électronique, la consultation d’archives et d’autres produits et services payants. Pour sa part, André Jaunin précise qu’en dehors de la publicité, les principales sources de revenus générées par le site Internet d’Edipresse sont les ventes électroniques de voyages, de vins, de livres et de musique.
Internet rend possible une distribution universelle et instantanée des journaux mais il les oblige aussi à renouveler constamment leur contenu. Comment, dans ces conditions, trouver le temps de vérifier l’information avant de la diffuser? C’est un autre dilemme: être les premiers ou les plus fiables. Soumis à des pressions financières et à une concurrence féroce, les journaux numériques peuvent céder à la tentation. Il leur arrive de livrer des articles au contenu imprécis, et de négliger leur devoir de rigueur.

La crédibilité de l’information en ligne
L’offre quasi illimitée d’informations d’origines multiples et variées sur le réseau est également source de confusion. Cette réalité n’en confère que plus de valeur au travail de sélection, à la rigueur et à l’objectivité des journaux traditionnels. R. Bennet estime ainsi que les habitudes des consommateurs vont évoluer à cause des nouvelles technologies. Mais la demande d’information fiable, synthétique et facile d’accès sera toujours là. «Plus que jamais, le rôle des médias traditionnels est de se concentrer sur ces attentes, en transposant sur le réseau la crédibilité et la confiance qu’ils ont acquises au bout de longues années», estime-t-il.
Le papier se noiera-t-il dans l’océan numérique ? Pour M. A. Bastenier, une grande partie des journaux est condamnée à disparaître. «Seuls survivront les grands comme Le Monde ou El País, qui ont une vision à long terme, ou les très petits, les journaux régionaux et de proximité qui traitent tout ce qui concerne une communauté donnée. Mais pour moi, regarder un écran ne remplacera jamais le plaisir de lire sur le papier, de tourner les pages à mon gré ou de mettre un article de côté pour plus tard.» La presse imprimée n’a pas donc pas écrit son dernier mot.
L’irruption d’Internet dans le monde de l’information marque peut-être un tournant aussi important que l’invention de Gutemberg. Une chose est sûre: rien ne sera jamais plus comme avant.