Dans les années
90, Shanghai a explosé comme un pétard chinois. Ce n’était pas
la première fois: un boom s’était déjà produit 80 années
plus tôt. Shanghai était un port de pêche divisé en zones
d’influence britannique, française, américaine et japonaise. En dépit
de ce partage, elle avait grossi jusqu’à devenir la plus grande métropole
d’Asie.
Dans les années 70, la ville a perdu de son lustre. Après la tombée
de la nuit, elle était aussi noire que les couloirs et les toilettes de beaucoup
de ses maisons, faiblement éclairés. Les ampoules de 30 watts étaient
alors en vogue parce qu’elles économisaient de l’énergie. Sur les berges
du fleuve, les couples d’amoureux étaient nombreux. Ils n’avaient pas de chambre,
ni de cafés, ni de parcs où aller. Ils ne pouvaient se rencontrer qu’au
bord du fleuve.
Aujourd’hui, Shanghai, en «fille prodigue», travaille frénétiquement
à rattraper le temps perdu: elle nourrit l’ambition de surpasser Hong Kong
dans son développement et de rivaliser avec New York et les autres grandes
métropoles du monde.
Dans la vieille ville, on peut voir de tous côtés sur les maisons le
même grand écriteau: «En voie de démolition». Des
quartiers entiers ont été abattus. Quand un mur reste debout, on peut
dire en y observant les traces et les taches: «Là, il y avait la table,
et ici un lit bas où sûrement quelqu’un s’asseyait pour lire, ses cheveux
gras contre le mur.» Les vieux bâtiments de la période coloniale
sont rasés les uns après les autres, de nuit, par dynamitage. On les
remplacera par des gratte-ciel aux murs de verre. Dans le centre, on construit simultanément
une autoroute surélevée et un métro. Toute la ville résonne
du martèlement nocturne des engins de travaux publics. Le temps reste-t-il
sec un jour ou deux? Les arbres des rues se couvrent aussitôt de poussière.
Pour certains, Shanghai n’est qu’un gigantesque chantier; pour d’autres, il est comme
sorti d’un bombardement aveugle. Celui qui s’est absenté quelques mois de
son quartier va forcément se perdre à son retour. Beaucoup d’anciens
habitants de la ville ont vécu cette expérience. Au lieu d’accuser
les chauffeurs de taxi de faire des détours pour voler le client, on devrait
comprendre qu’eux aussi cherchent constamment leur chemin. Le plan de Shanghai doit
être remis à jour tous les trois mois.
D’immenses supermarchés allemands ont ouvert leurs portes. Et aussi de grands
magasins japonais, des boutiques de luxe de la cinquième avenue new-yorkaise,
des cafés-glaciers Häagen-Dazs. De nouveaux produits sont parvenus jusqu’ici:
l’essence Shell, les parfums français, le chocolat suisse, les appareils électriques
Philips. Il y a aussi des pubs irlandais, des cafés style Kobe, des vendeurs
de vins de Bordeaux, des cafés Hard Rock et même ces restaurants Tex-Mex
à la dernière mode en Europe. Après de longues années
d’appauvrissement, les habitants de Shanghai, emportés par une fièvre
acheteuse, se ruent en tous sens dans les magasins, les agences immobilières,
les banques et tout autre lieu où l’argent se gagne et se dépense.
Dans les rues, les piétons disputent le passage aux véhicules: de piteux
taxis que sont les motocyclettes 125 cm3 reconverties, des autocars à air
conditionné, des essaims de cyclo-pousses à moteur qui transportent
les élèves du primaire en laissant une traînée de fumée
noire derrière eux, des charrettes à bras branlantes pleines de gravats
et des Cadillac importées par des hommes d’affaires étrangers.
Dans les rues étroites des années 20, les gens et les voitures vont
et viennent en toute hâte. C’est Shanghai aujourd’hui. |
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Une renaissance emblématique
Shanghai est le symbole de la libéralisation de l’économie chinoise
et de son ouverture sur le monde international des affaires: les réformes
y sont plus rapides et radicales que dans toute autre ville de ce pays, les capitaux
internationaux et les technologies de pointe y affluent plus massivement.
A l’embouchure du fleuve Yang-Tsé, Shanghai est la ville la plus peuplée
de Chine: 13 millions d’habitants pour l’ensemble de l’agglomération. Celle-ci
comprend la ville elle-même (375 km2) ainsi qu’une dizaine de cités-satellites
réparties dans un quadrilatère de 120 km du nord au sud et 100 km d’est
en ouest.
Elle comptait un demi-million d’habitants dès le début du xixe siècle
et servit ensuite de principale porte d’entrée aux puissances coloniales pour
pénétrer l’empire de Chine. Frappée d’un certain ostracisme
après l’avènement du régime communiste (1948), elle a commencé
à renaître au début des années 90, quand elle fut déclarée
«Zone économique spéciale». Dirigée par une municipalité
qui ne relève que du gouvernement central, Shanghai a connu un taux de croissance
économique annuel de 14% de 1992 à 1996 inclus, diminuant légèrement
à 12,7% en 1997. L’investissement étranger direct a tourné autour
de 10 milliards de dollars par an pendant la même période. Le salaire
moyen a été multiplié par trois depuis 1990. Le revenu annuel
par habitant vient de dépasser les 3 000 dollars, alors qu’il est de 860 dollars
pour l’ensemble de la Chine (1997). Ses fleurons sont l’industrie lourde (aciéries,
centrales é lectriques, raffineries, construction navale), la machine-outil,
l’informatique, le textile, les activités portuaires, mais surtout la finance:
sa bourse, Pudong, est le Wall Street de la Chine.
Cependant, les contrecoups de la crise asiatique commencent à se faire sentir:
la croissance annuelle est passée sous la barre des 10% et les investissements
directs étrangers ont diminué de près de moitié en 1997.
Les restructurations des entreprises publiques (fusions et fermetures) favorisent
la montée du chômage, évalué à 7% à 8% officiellement,
et au double officieusement. Enfin, la pollution de l’air et de l’eau, de même
que l’insuffisance du traitement des déchets, deviennent alarmants.

Carte de la Chine
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Elle fut la porte d’entrée
des puissances coloniales en Chine. Puis vint la grande noirceur. Shanghai veut aujourd’hui
grimper aussi haut que New York.
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