|
La révolution de la longévité Robert Butler, International Longevity Center (New York) |
|||||||
|
![]() © V. Winckler/Rapho, Paris |
Dans les pays
développés, vivre jusqu’à 120 ans ne sera bientôt plus
un prodige. La montée des «seniors» n’a pas fini de bouleverser
nos vies et nos sociétés. Au XXIe siècle, la hausse sera peut-être encore plus spectaculaire: la prévention, l’élimination de maladies ainsi que le contrôle du processus de vieillissement pourraient propulser l’espérance de vie moyenne au niveau mondial de 66 ans à 110 ou 120 ans. Les scientifiques considèrent que ce grand âge correspond à la «durée de vie naturelle» de l’homme, un nombre important d’individus ayant vécu jusque-là. Certains savants parlent de repousser la limite encore plus loin, en maîtrisant les gènes qui déterminent la longévité. Mais l’allongement de nos existences a un prix: l’équilibre démographique penche toujours plus vers les personnes âgées, ce qui met à rude épreuve l’ordre culturel, politique et économique des sociétés. Voici quelques-unes des questions les plus fondamentales auxquelles nous sommes désormais confrontés. A une époque où l’Etat-providence est remis en cause, qui assurera le soutien financier des plus âgés? L’Etat ou l’individu? Le vieillissement des sociétés conduira-t-il à la stagnation économique? Les personnes âgées vont-elles constituer une minorité politiquement puissante? Si oui, quelles seront ses exigences? En prolongeant notre séjour sur cette planète, pourrons-nous maintenir une certaine qualité de vie, ou sommes-nous condamnés à vieillir dans la maladie et l’incertitude financière? Culturellement, l’intérêt actuel pour les jeunes se déplacera-t-il en partie sur les vieux? Beaucoup de ces défis concernent particulièrement les femmes, puisqu’elles vivent plus longtemps que les hommes dans les pays industrialisés. L’accroissement de la longévité a provoqué dans nos vies des changements fondamentaux, dont nous sommes à peine conscients. Aux Etats-Unis par exemple, un enfant de 10 ans n’avait en 1920 que 40% de chances d’avoir deux de ses grands-parents en vie. Aujourd’hui, ce taux est de 80%. Nous avons en tête l’image romantique d’une «famille d’autrefois» où les liens, dit-on, étaient plus étroits. En réalité, jamais la proportion de familles multigénérationnelles n’a été aussi importante. A bien des égards, la vie s’améliore pour les plus âgés. Dans les années 50, l’âge moyen d’admission dans les maisons de retraite était de 65 ans. Actuellement, il frise les 81 ans. Les personnes âgées des pays industrialisés jouissent également d’un choix plus large de modes de vie: assistance en institution, aide à domicile, prise en charge par la famille ou le voisinage, par exemple. Les taux de mortalité sont en baisse, grâce aux progrès dans la lutte contre les maladies cardiaques et les infarctus notamment. Le marché cible des «têtes blanches» L’une des questions fondamentales est le soutien financier aux personnes âgées. Le Japon, en dépit de ses actuelles difficultés économiques, maintient un système où l’Etat prend en charge les citoyens âgés, en institution ou à domicile. Les Etats-Unis ont opté pour un système géré dans une logique de profit, qui privilégie les soins de base, la médecine préventive et le suivi des patients. Mais la dynamique du vieillissement est telle que ce système est déjà dépassé. Quant à l’ex-Union soviétique, elle a considérablement réduit les soins médicaux tout en sabrant dans les retraites. Jusqu’à présent, nous avons surtout considéré les personnes âgées comme un fardeau financier. Mais ce point de vue ne tient pas compte de réalités qui suggèrent plutôt le contraire. Aujourd’hui, aux Etats-Unis, les fonds de pension se montent à 2 700 milliards de dollars. Cet argent contribue à financer des investissements, de l’entretien d’un réseau routier à la création de petites entreprises de logiciel informatique. Globalement, les fonds de pension représentent le quart de la formation brute de capital fixe aux Etats-Unis. Les personnes âgées constituent par ailleurs une catégorie importante de consommateurs, aux besoins très spécifiques. C’est ainsi qu’au Japon, toute une série d’industries dites «des têtes blanches» s’est développée pour satisfaire les désirs des plus de 50 ans (logements, voyages, loisirs, etc.). Il en va de même aux Etats-Unis, où les entreprises ciblent de plus en plus le marché des «seniors» ou de «l’âge mûr». Et les compagnies pharmaceutiques, pour accroître leurs profits, se concentrent de plus en plus sur les besoins de cette catégorie: dans les pays industrialisés, les plus de 65 ans pèsent en gros 15% de la population, mais consomment environ 30% des médicaments. Politiquement, les personnes âgées vont devenir un groupe social plus puissant: les partis, dans les pays démocratiques au moins, devront adapter leurs programmes en conséquence. Les baby boomers (nés entre 1946 et 1964) commenceront à prendre leur retraite en 2008. Dans la décennie 2020-2030, ils constitueront 20% de la population américaine et jusqu’à 30% de l’électorat. Il est évident que les responsables politiques devront accorder toute leur attention à leurs besoins. Pour répondre au défi du vieillissement démographique, les seules réformes des services destinés aux personnes âgées ne suffisent plus: il faut repenser entièrement la façon dont nous envisageons leurs besoins. Pour y parvenir, nous devons remettre en cause certains de nos postulats fondamentaux sur les caractéristiques de la vieillesse. Nous le faisons déjà: à partir des années 50, la société industrialisée a commencé à la percevoir comme une période de la vie dont les limites biologiques peuvent sans cesse être repoussées. Cette évolution a plusieurs causes. D’abord, l’image que les personnes âgées ont d’elles-mêmes a changé. Elles se sentent aujourd’hui pleines de vie et d’énergie, elles ne veulent pas que leur vie s’arrête à l’heure de la retraite. Deuxièmement, les gérontologues comprennent mieux les ressorts du vieillissement. Ils évaluent donc mieux les possibilités et les effets réels des interventions, tant préventives que thérapeutiques. Travailler plus longtemps? Le poids démographique croissant des personnes âgées nous oblige à reconsidérer nombre de nos anciennes idées. Puisqu’on vit plus longtemps, ne faudrait-il pas travailler plus longtemps aussi? A cette question, je serais tenté de répondre par l’affirmative. Aux Etats-Unis, si nous ne changeons pas d’attitude, nous pourrions avoir, vers l’an 2020, quelque 60 millions de retraités oisifs. Nous ne pouvons nous offrir le luxe d’un tel nombre d’inactifs. L’adoption, en 1988, de la loi contre la discrimination par l’âge a constitué un pas en avant: on n’est plus obligé de prendre sa retraite à un âge déterminé. Le marché du travail a déjà absorbé des millions de femmes et de membres de minorités; on ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas fournir des emplois aux personnes âgées. Bien d’autres défis nous attendent. Dans l’ensemble, les pays en voie de développement n’ont pas encore bénéficié de l’augmentation de la longévité et de la baisse des taux de natalité constatées dans les pays industrialisés: 60% des plus de 60 ans de la planète vivent aujourd’hui dans les pays en voie de développement; ils seront probablement 80% vers 2025. La révolution du grand âge aura donc un profond impact social, économique et politique dans le monde entier. • «Longévité et qualité de vie: une révolution mondiale» était le thème du troisième congrès du Conseil international pour un progrès global de la santé (UNESCO, 18-20 mai 1998). Les actes paraîtront dans la collection «Les Empêcheurs de penser en rond». • Régine Boutrais, Conseil international pour un progrès global de la santé, tél.: 33 1 45 59 37 00 - fax: 33 1 45 59 38 85. E-mail: cipgs@club-internet |
||||||
|
|||||||